13 novembre 2011

Sans kimono

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 10:27

J'ai travaillé. Pour les miens.

Je suis tailleur.
Ma femme et moi,
nous sommes tailleurs.
De kimono pour hommes.

Un homme sans kimono
et le monde est moins beau.

Nous sommes diplômés de l’université d’art.
Section tissu.
Nous avons deux enfants.
Deux petits garçons.
Et deux vélos.
Du goût.
Du courage.
Pas d’argent.

Nous faisons des pièces uniques.
A partir de tissus rares.
Récupérés.
De ceux que n’utiliseront jamais
les vieux marchands.

Nous avons du courage.
Nos familles nous traitent de fous.
Un magasin de kimonos pour hommes
au temps où même les femmes
n’en portent plus
c’est une folie.
Deux vélos.

Un homme sans kimono
et le monde est moins beau.

Quand je vois les hommes
derrière la vitrine
en jeans et polaire américaine
en complet et chemises made in china
j’ai mal
j’ai mal à mon pays
j’ai mal à la beauté du monde

Ce que tu portes
n’est pas du consommable
n’est pas indifférent
n’est pas la norme.
Ce sont les mots sans mots
qui habillent ton âme
pas pour les autres
pas pour séduire
pas pour les filles
pas pour dire que tu es un homme.
Mais les mots sans mots
qui font le monde plus. Ou moins beau.

Si tu dois mourir aujourd’hui
sur le trottoir
dans quels vêtements
veux-tu honorer la vie ?
Dans quelles couleurs
Dans quelles textures
Dans quels plis
Dans quelles alliances
Dans quel passé

Choisis l’informe.
Choisis le mou.
Choisis l’exploitation des pauvres.
Choisis l’obsolescence
le vilain, le jeté
qui coûte deux fois plus cher
que le tissu qui dure
et qu’on deuil de soi
de ne plus pouvoir porter.

Ou porte le kanji de ton âme
dont le obi tient ton front bien droit

Un homme sans kimono
et le monde est moins beau.


12 novembre 2011

Le silence

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 9:22

silence is the language of god, all else is poor translation  (Rumi)

Je suis la marchande du silence.
Je livre à domicile
Je suis la marchande des reflets
Je livre à domicile

J’ai de longs cheveux noirs
bleus
et une grosse poitrine
J’apporte le lait aux mères
et le désir aux hommes

Je suis dans la rue le jour
et vos draps la nuit
je suis celle qui étrangle
vos joies
celle qui perce vos espoirs
celle qui vous fait rire
je suis la chatouille

Je suis la marchande du silence
et de la brume dans vos yeux
Je suis le bâillement
de vos nuits trop courtes
je suis la jalousie des rapprochements

Je suis la marchande du silence.
Je livre à domicile
vos angoisses et leurs remèdes
le thé et l’eau
votre bouche qui s’ouvre
comme des fleurs au quart-de-lune
je suis le grognement

Je suis le rien, le minuscule
des amants qui se quittent par amour
Je suis le rien
de l’impossible
le rien du gâchis
l’acide du vomi
le dentifrice, le lave-gueule

Je suis la marchande du silence.
Je livre à domicile
Je suis l’air que tu respires

quand un vieux se trompe
dans la prière au temple

Je suis la confusion
des moments dépeuplés


11 novembre 2011

Les lunettes

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:25

Eté, washou washou et lunettes perdues

L’antiquaire fait café.
Le coussin sur lequel je m’assois
la table
la tasse
la cuillère
tout ce que je touche
est à vendre.

Les kimonos sont empilés.
Les bols ébréchés.
Tout reflète le temps
l’usage,
les absents,
qui ont mis de leurs sourires,
dans leurs objets.

A gauche de mon jasmine tea,
un plateau alignant six étuis à lunettes.
En vieux cuirs.

J’ouvre un étui.
Plié,
un article de journal.
Qui fait penser à la guerre.
Il est de 72.
Une photo.
Celle d’un accident d’avion.

Le deuxième étui
est en métal.
Entoilé de coton kaki
qui se décolle.
Je crois entendre
comme un pluie de grosses gouttes
sur un toit de cuivre.

Les lunettes sont rondes.
Dans les films d’Hollywood
tous les méchants,
nous les jaunes,
nous les japs,
portons ces lunettes rondes.

Les lunettes me font peur.
Les animaux n’en portent pas.
Si tu es né pour ne rien voir
alors adapte-toi
crée de ça
ou meurs.
Un peuple de porteurs de lunettes
a-t-il le droit de survivre ?

J’ai toujours eu des idées grises.
Gris foncé.
Je me suis toujours tu
quand j’ai compris
que le gris fonce le gris.

Depuis que je suis mort
je ne me tais plus.

Je suis un fantôme
Je suis dans la soucoupe
mes lunettes sont rondes
Je n’ai plus de prénom

Et personne ne danse
pour sauver mon âme

le kami de la table entend
flanche
la soucoupe tombe
se brise


10 novembre 2011

Les papiers

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 9:00

Le feu

J’ai souvent froid aux pieds.
J’ai beau mettre deux paires de chaussettes
et les poser bien à plat sur la mini couverture électrique au sol
les planches du temple laissent passer le froid
même quand les visiteurs défilent en t-shirt.

Je vends des papiers. De fortune.
au salaire minimum.
Le salaire minimum, c’est pour moi.
Le profit maximum, c’est pour le temple.
J’ai froid aux pieds
mais je suis assise.
Sur une chaise.

Mon visage aussi il est assis.
Qui fourgue le futur
ne doit ni sourire
ni plaindre.
Il est le représentant du futur.
Impassible.
Comme ce qui n’existe pas.
Qui aura lieu.
Sera été.

Pourtant à l’intérieur,
Je ris souvent.
Avec les gamines qui tirent un
« grand bonheur »
et qui hurlent en sautillant
avec leurs copines.

Je me glace souvent aussi.
Quand une grand-mère malade
tire un « grand malheur ».
Mes yeux deviennent plus verre
que l’absence de vie
pour qu’elle ne tente pas
d’agripper la main de son âme
à mon regard de salaire minimum.
J’ai 50 ans.

Ma mère
qui est malade
et que je lave tous les soirs
n’achète plus de papiers de fortune.
Elle ne vient plus au temple.
Elle préfère la télé.

Presque tous les jours
je regarde les bougies.
Je regarde juste au dessus des bougies.
Là où ça ondule.
C’est ma voisine qui vend de l’encens
au salaire minimum
qui me l’a fait remarquer.
C’est une passionnée de danse du ventre.
La plus fidèle de son cours.
Elle me parle tous les jours de la nouvelle tenue
qu’elle coud pour son gala de fin d’année.
Elle, qui a le ventre plat,
m’a dit
as-tu vu, au-dessus des bougies ?
les piliers font la danse du ventre

et j’ai eu du mal à rester impassible
devant le jeune homme chauve
qui venait de tirer un
« grand malheur »

Depuis, je regarde les bougies
presque tous les jours.
J’en vois une qui coule
qui tombe
et le feu
qui prend

et brûle tout,
moi la première,

dans un grand bonheur indifférent


9 novembre 2011

Le fil du bois

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:21

道成寺 - 松野浩行 - 02

Je m’en veux
et je lui en veux
Et puis maintenant je m’en veux davantage
d’avoir fracassé à coup de gros marteaux
mon téléphone mobile.

J’ai appuyé sur la mauvaise touche
et le message est parti.
Je comptais laisser poser mes mots
plusieurs jours
trouver la façon juste
équilibrée
efficace
de dire à mon fils
qu’il se comporte avec sa femme
comme un salaud

C’est mon brouillon qui part.

Quand on est allé boire avec notre client,
le maître de nô,
pour fêter la fin de la pose du plancher
les deux ont commencé à parler de femmes.
Le maître de nô,
de la jalousie des femmes.
Mon fils raconte que la sienne
lui fait une vie impossible.
Le maître de nô
raconte ses malheurs de mari trompeur.
Mon fils raconte les siens.
Et moi j’ai honte.
J’ai beau boire
ça m’étrangle
la honte que j’ai pour eux.

Alors je commence mon mail
où je lui dis que c’est un salaud
que sa femme est belle
que
et que

Il arrive en furie devant moi
et hurle

Pour qui te crois-tu ?
Si elle est si belle ma femme
tu veux te la faire,
c’est ça ?

Il a bu
ou peut-être pas

il est rouge
je vois les veines
ressortir de ses tempes
de son cou

Je ne dis rien.
Devant moi
les morceaux de mon portable
fracassé

Il me regarde
et d’une voix froide
lâche

parce que tu crois qu’elles sont si nombreuses
les princesses comme maman ?

Et il part.

Depuis quinze jours
je ponce seul
les planches
de la maison du maître de nô

Mes doigts courent
sur le fil du bois


 
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