Sans kimono
Je suis tailleur.
Ma femme et moi,
nous sommes tailleurs.
De kimono pour hommes.
Un homme sans kimono
et le monde est moins beau.
Nous sommes diplômés de l’université d’art.
Section tissu.
Nous avons deux enfants.
Deux petits garçons.
Et deux vélos.
Du goût.
Du courage.
Pas d’argent.
Nous faisons des pièces uniques.
A partir de tissus rares.
Récupérés.
De ceux que n’utiliseront jamais
les vieux marchands.
Nous avons du courage.
Nos familles nous traitent de fous.
Un magasin de kimonos pour hommes
au temps où même les femmes
n’en portent plus
c’est une folie.
Deux vélos.
Un homme sans kimono
et le monde est moins beau.
Quand je vois les hommes
derrière la vitrine
en jeans et polaire américaine
en complet et chemises made in china
j’ai mal
j’ai mal à mon pays
j’ai mal à la beauté du monde
Ce que tu portes
n’est pas du consommable
n’est pas indifférent
n’est pas la norme.
Ce sont les mots sans mots
qui habillent ton âme
pas pour les autres
pas pour séduire
pas pour les filles
pas pour dire que tu es un homme.
Mais les mots sans mots
qui font le monde plus. Ou moins beau.
Si tu dois mourir aujourd’hui
sur le trottoir
dans quels vêtements
veux-tu honorer la vie ?
Dans quelles couleurs
Dans quelles textures
Dans quels plis
Dans quelles alliances
Dans quel passé
Choisis l’informe.
Choisis le mou.
Choisis l’exploitation des pauvres.
Choisis l’obsolescence
le vilain, le jeté
qui coûte deux fois plus cher
que le tissu qui dure
et qu’on deuil de soi
de ne plus pouvoir porter.
Ou porte le kanji de ton âme
dont le obi tient ton front bien droit
Un homme sans kimono
et le monde est moins beau.




