La musique de l’eau
J’ai trente cinq ans.
Trois enfants.
Ca ne me fatigue pas.
Ma blague c’est de dire de mes enfants qu’ils sont des « quarters ».
Parce que je suis une « half ».
Je suis métisse.
Mon père est français.
J’ai passé mon enfance à Bordeaux.
Mon père est cadre très supérieur. Dans les assurances.
Ma mère, championne amateur de badminton.
Quand elle n’est pas parfaite femme au foyer.
Petite, je détestais les kanji.
Cela me faisait mal comme des paquets d’aiguilles à avaler par les yeux.
A apprendre tous les jours. Avec maman. En mode compétition.
En plus du violon.
Pendant cinq ans, à ma majorité,
j’ai rompu tous contacts. Avec les kanji.
Je faisais du convoyage de voiliers.
Dans les mers chaudes.
Sans un livre à bord.
J’ai rencontré mon mari.
Skipper lui aussi.
On s’est installé dans notre île au sud du Japon.
Les touristes, de jeunes couples actifs,
principalement de Tokyo,
viennent quatre jours
pour rêver sur nos deux bateaux.
Les kanji ne me font plus mal.
Depuis longtemps ils me font même du bien.
Je fais de la calligraphie.
Trois fois par semaine.
Un stage. Avec un sensei de Kyôto.
Tous les ans. Depuis cinq ans.
J’expose, dans un restaurant de l’île.
Nos touristes m’achètent mes shikishi
comme souvenir pour leurs parents.
Mais aujourd’hui je déprime.
J’ai envie de tout arrêter.
Je regarde mes kanji autour de moi
et tous m’apparaissent comme
d’affreux paquets d’aiguilles
qui tailladent les yeux.
Même les meilleurs.
Les plus déliés.
Les plus souples. Les plus ronds.
Ce matin,
avec mon pied sous l’eau claire jusqu’à la cheville,
pour ma fille,
je me suis amusée à tracer
son nom dans le sable fin.
Cela faisait un nuage blanc en suspension
un nuage de kanji blanc et d’eau.
J’ai voulu voir si quelqu’un avait eu cette idée.
Sur internet, je cherche « water calligraphy ».
Et je trouve les vidéos des grand-pères chinois.
Dans les jardins publics.
Les pépés pauvres se sont bricolés d’immenses pinceaux.
Avec un manche à balais,
une bouteille d’eau en plastique
et un pinceau de peintre en bâtiment rond. Ou une éponge.
Et sur le trottoir,
ils tracent.
A la chinoise.
Désinvoltes.
Comme s’ils jouaient à la pétanque.
Ils tracent à l’eau.
De longs poèmes.
Classiques.
Et quand ils finissent
leurs premiers traits sont secs.
Couleur sol.
Disparus.
Ce n’est pas l’évaporation de leurs signes qui me bouleverse.
C’est l’arrachement jaloux de leurs traces négligées
parfaitement négligées.
Inaccessibles.
J’ai de nombreux livres de calligraphie chinoise.
Papa m’offre régulièrement les plus beaux
pour mon anniversaire.
Je connais l’histoire de mes formes.
J’ai déjà vu ces tracés-là.
Mais sur ces vidéos de mauvaise qualité
tournées par des nord-américains vulgaires
qui ne comprendront jamais ce qu’ils ont sous les yeux
je revis la douleur de mon sentiment, petite,
des formes belles et impossibles,
qu’on me somme de faire miennes.
Douleur du déficient. Dans une classe de son âge.
Les pépés tracent à l’eau.
Et nul sensei d’ici ne pourra jamais égaler l’eau
de ces formes-là.
Je l’aime pourtant si fort mon sensei.
C’est un vrai maître.
Ses traits évoquent l’univers.
Et son accord avec le rien.
Mais pas l’eau
Je pense souvent à mes amis français.
Qui n’ont jamais senti dans leur corps
le tracé d’un kanji.
C’est injuste cette déficience, la leur.
Ils ne pourront jamais lire la beauté du monde.
Ils n’auront jamais les bonnes lunettes.
Les plus fins la ressentent.
L’aiment en la soupçonnant.
Mais pas dans leur corps
Pas dans leur main.
Pour eux, c’est loin
devant eux
à l’extérieur.
Alors que j’ai la chance de la sentir en moi
A l’intérieur de moi
Dans mon bras.
Sous mon front.
En voyant les traits des pépés chinois
je me demande ce qui me manque.
Je me demande ce qui manque à mon sensei.
Nous traçons les mêmes caractères.
Nous avons les mêmes dictionnaires de formes.
Pourtant, aucun maître d’ici
ne pourra jamais légèrement
tracer l’âme de l’eau
à l’eau
sur le trottoir.
Serait-ce simplement les tons ?
Ne pas être garrotté par le perfectionnisme ?
C’est cela qui me fait mal aujourd’hui.
Sur ces vidéos,
je vois l’âme de l’eau.
Qui est mon âme.
Qui est aussi mon âme.
Tous les mouvements de toutes les vagues
Toute la musique de l’eau
qui n’est pas celle du vent
même dans les pins
qui n’est pas celle du métal
ou de la terre cuite
ou de la soie
Mon ainé m’apporte une polaire.
A la suggestion de son père.
Je suis sur le ponton depuis deux heures.
Le soleil s’est couché.
Je prends mon fils dans mes bras.
Je le berce.
En chantonnant doucement
une chanson de marin
Faut-il simplement parler une langue à tons
pour tracer la musique de l’eau ?
Nager, dans le tao de l’imparfait ?




