7 octobre 2011

La musique de l’eau

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 15:54

Placer le signe d'eau sous le feu, sur la cendre

J’ai trente cinq ans.
Trois enfants.
Ca ne me fatigue pas.

Ma blague c’est de dire de mes enfants qu’ils sont des « quarters ».
Parce que je suis une « half ».
Je suis métisse.

Mon père est français.
J’ai passé mon enfance à Bordeaux.
Mon père est cadre très supérieur. Dans les assurances.
Ma mère, championne amateur de badminton.
Quand elle n’est pas parfaite femme au foyer.

Petite, je détestais les kanji.
Cela me faisait mal comme des paquets d’aiguilles à avaler par les yeux.
A apprendre tous les jours. Avec maman. En mode compétition.
En plus du violon.

Pendant cinq ans, à ma majorité,
j’ai rompu tous contacts. Avec les kanji.
Je faisais du convoyage de voiliers.
Dans les mers chaudes.
Sans un livre à bord.

J’ai rencontré mon mari.
Skipper lui aussi.
On s’est installé dans notre île au sud du Japon.
Les touristes, de jeunes couples actifs,
principalement de Tokyo,
viennent quatre jours
pour rêver sur nos deux bateaux.

Les kanji ne me font plus mal.
Depuis longtemps ils me font même du bien.
Je fais de la calligraphie.
Trois fois par semaine.
Un stage. Avec un sensei de Kyôto.
Tous les ans. Depuis cinq ans.
J’expose, dans un restaurant de l’île.
Nos touristes m’achètent mes shikishi
comme souvenir pour leurs parents.

Mais aujourd’hui je déprime.
J’ai envie de tout arrêter.
Je regarde mes kanji autour de moi
et tous m’apparaissent comme
d’affreux paquets d’aiguilles
qui tailladent les yeux.
Même les meilleurs.
Les plus déliés.
Les plus souples. Les plus ronds.

Ce matin,
avec mon pied sous l’eau claire jusqu’à la cheville,
pour ma fille,
je me suis amusée à tracer
son nom dans le sable fin.
Cela faisait un nuage blanc en suspension
un nuage de kanji blanc et d’eau.

J’ai voulu voir si quelqu’un avait eu cette idée.
Sur internet, je cherche « water calligraphy ».
Et je trouve les vidéos des grand-pères chinois.
Dans les jardins publics.

Les pépés pauvres se sont bricolés d’immenses pinceaux.
Avec un manche à balais,
une bouteille d’eau en plastique
et un pinceau de peintre en bâtiment rond. Ou une éponge.

Et sur le trottoir,
ils tracent.
A la chinoise.
Désinvoltes.
Comme s’ils jouaient à la pétanque.
Ils tracent à l’eau.
De longs poèmes.
Classiques.
Et quand ils finissent
leurs premiers traits sont secs.
Couleur sol.
Disparus.

Ce n’est pas l’évaporation de leurs signes qui me bouleverse.
C’est l’arrachement jaloux de leurs traces négligées
parfaitement négligées.
Inaccessibles.

J’ai de nombreux livres de calligraphie chinoise.
Papa m’offre régulièrement les plus beaux
pour mon anniversaire.
Je connais l’histoire de mes formes.
J’ai déjà vu ces tracés-là.

Mais sur ces vidéos de mauvaise qualité
tournées par des nord-américains vulgaires
qui ne comprendront jamais ce qu’ils ont sous les yeux
je revis la douleur de mon sentiment, petite,
des formes belles et impossibles,
qu’on me somme de faire miennes.
Douleur du déficient. Dans une classe de son âge.

Les pépés tracent à l’eau.
Et nul sensei d’ici ne pourra jamais égaler l’eau
de ces formes-là.
Je l’aime pourtant si fort mon sensei.
C’est un vrai maître.
Ses traits évoquent l’univers.
Et son accord avec le rien.
Mais pas l’eau

Je pense souvent à mes amis français.
Qui n’ont jamais senti dans leur corps
le tracé d’un kanji.
C’est injuste cette déficience, la leur.
Ils ne pourront jamais lire la beauté du monde.
Ils n’auront jamais les bonnes lunettes.

Les plus fins la ressentent.
L’aiment en la soupçonnant.
Mais pas dans leur corps
Pas dans leur main.
Pour eux, c’est loin
devant eux
à l’extérieur.
Alors que j’ai la chance de la sentir en moi
A l’intérieur de moi
Dans mon bras.
Sous mon front.

En voyant les traits des pépés chinois
je me demande ce qui me manque.
Je me demande ce qui manque à mon sensei.
Nous traçons les mêmes caractères.
Nous avons les mêmes dictionnaires de formes.
Pourtant, aucun maître d’ici
ne pourra jamais légèrement
tracer l’âme de l’eau
à l’eau
sur le trottoir.

Serait-ce simplement les tons ?
Ne pas être garrotté par le perfectionnisme ?

C’est cela qui me fait mal aujourd’hui.
Sur ces vidéos,
je vois l’âme de l’eau.
Qui est mon âme.
Qui est aussi mon âme.
Tous les mouvements de toutes les vagues
Toute la musique de l’eau
qui n’est pas celle du vent
même dans les pins
qui n’est pas celle du métal
ou de la terre cuite
ou de la soie

Mon ainé m’apporte une polaire.
A la suggestion de son père.
Je suis sur le ponton depuis deux heures.
Le soleil s’est couché.
Je prends mon fils dans mes bras.
Je le berce.
En chantonnant doucement
une chanson de marin

Faut-il simplement parler une langue à tons
pour tracer la musique de l’eau ?

Nager, dans le tao de l’imparfait ?


6 octobre 2011

Les pin-up de la petite vieille

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 7:34

Les mains, les dos

Je suis cuisinier
dans un petit restaurant.
Dehors on croit qu’il est grand et vieux.
Comme une cantine de maison de retraite.

Mais quand on ouvre la porte,
c’est propre, petit, marron, napperons blancs et formica.
J’ai cinquante ans. Maman et son tablier blanc, vingt de plus.
Ma tante, qui sert et fait la caisse, cinq de plus que sa soeur.
Mais huit centimètres de moins.

Quand elle parle aux clients,
pour la commande et la monnaie,
Tata tremble comme si on allait la battre.
Alors le restaurant est toujours calme.
Parce que les clients ont pitié.

Ce qu’on sert n’est pas très bon.
C’est niveau plat de combini.
Et même un peu moins bon.
Mais dans notre demi-rez-de-chaussée,
les clients peuvent s’asseoir. Et manger en silence.
Ils viennent pour ça.
On n’a pas besoin de nouveaux clients.

Du tiers-de-rez-de-chaussée qui nous sert de cuisine,
je regarde les clients. En douce.
Je suis un mauvais cuisinier mais je sais bien lire les gens.
Leurs épaules. Leur cou. La couleur de leur peau.
Le brillant de leur cheveux. Les courbes de leurs yeux
de leurs lèvres. Leurs vêtements.
Ce qu’ils commandent.

Je passe ma journée à lire. A les lire.
Les gris, les invisibles. Et ceux qui flamboient.
Dans le silence de Tata.

Je lis les femmes, les hommes, les cycles de leur vie.
Leurs fatigues et leurs plaisirs. Leurs maladies aussi.

Mon plaisir de la journée est de lire, à midi dix,
la petite vieille près de la porte.
Elle vient depuis dix ans.
Elle était déjà vieille le premier jour.
Elle vient à midi cinq. S’installe à la mini table
près de la porte et des journaux.
Elle vient pour ne pas manger seule.

Un jour, elle a découvert, la page des filles
presque nues dans l’hebdomadaire M.
Je l’ai repéré tout de suite car je les connais
bien, ces pages.

Je ne sais pas ce que cela lui fait
à la petite vieille.
Mais tous les jours, à midi dix,
elle ouvre l’hebdomadaire à la bonne page
devant elle. Et son regard ne bouge pas
de la fille presque nue.
Même pas pour regarder les clients qui entrent
en général tous à cette heure et qui la dévisagent
avec sourire
en train de regarder la fille nue.

Tout le monde sourit en silence.
Et Tata tremble en prenant les commandes.


5 octobre 2011

L’allergie

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 10:58

le froid de 6h, le chaud de 11h

Je suis allergique
à moi-même.

Pas au cèdre
Pas à l’ambroisie
Pas à l’olivier odorant

Je morve.
En robinet continu.
Je tousse.
En quintes olympiques.
Mes yeux sont chauds.
Mes poches froides,
trempées par les deux serviettes
qui me servent de mouchoirs.

Je suis allergique
à moi-même.

Je relève les compteurs électriques.
Avec ma vieille lampe de poche.
Et mon nouvel ordi-imprimante.

Je suis moche.
Je m’attife moche.

Je suis allergique
à moi-même

Je suis dehors toute la journée.
Je ne me presse pas.
La tâche est chronométrée.
Pour qu’on ne se presse pas.

Je ne tousse pas trop dehors.
Je tousse quand je mets un masque.
Depuis que je me suis passé le pacte de ne pas en mettre
je ne tousse plus dehors.

Mais chez moi.
Chez moi je tousse.
Je fais des flaques
sur le trackpad de mon portable.
J’ai dû brancher une souris
pour continuer à vérifier
si j’ai des mails
qui ne viennent jamais.

Je suis allergique
à moi-même.

Le vieux médecin m’a dit
« Vous êtes peut-être triste ?
Il faudrait changer quelque chose…
J’ai une patiente, elle est prof de flamenco.
Vous ne voulez pas essayer ? »

C’est un futé le vieux sensei.
Ils devraient l’engager à la radio.
Mais mon corps qui me parle
avec ses morves et ses toux
sait tout autant s’exprimer
avec ma peau.
Je ne vais quand même pas montrer
à tout le monde les grandes plaques
de peaux sèches sur mes bras
dans une robe à paillettes andalouse, non ?

Parce qu’il me dit quoi, mon corps ?

Que je suis moche
Que je suis seule
Que je ne me supporte pas
Que je n’ai jamais joui

Que je manque d’amour ?

« … il faudrait changer quelque chose… »

La vie ne propose pas l’échange standard.
Je n’ai pas faim. Un emploi garanti.
Un petit chien.
De l’argent pour un voyage de cinq jours à l’étranger
et un nouveau mobile tous les ans.

Mon allergie n’est pas méchante.
Elle me dit juste ce qui est.

Je suis allergique
à moi-même.

Et c’est normal.


4 octobre 2011

Bento

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 9:28

Manger un bento DANS le Ginkakuji

Je suis son amoureux du mardi
Je n’ai pas eu à négocier.
Dès le départ, c’était cela.
Ou rien.

Avec elle, le rien n’est pas une option.
L’amour-propre cède élégamment sa place
à l’amour-noir,
à l’amour-gris, gris ciment,
bien dur, bien pris,
celui qui ne pourra jamais se dire
parce que le dire,
c’est la perdre.

Je ne suis pas suffisamment bien pour elle.
Je le sais.
Elle ne me l’a pas dit comme ça.
Elle est trop bienveillante pour le dire comme ça.
Elle prend soin d’elle.
Elle prend soin de moi.

Elle sait parfaitement se faire comprendre.
Et je la comprends parfaitement.
Je suis suffisamment bien pour ça.

Comme tout le monde j’ai fait des compromis.
Avec l’amour.
Comme tout le monde je sais que les p’tits amours
ce n’est pas de l’amour.
Mais des bento.
Comme tout le monde,
mon coeur a toujours senti
qu’on se compromet dans le compromis.

Mais la trouille est plus forte.
Le besoin de sexe est plus fort.
La pression du groupe si forte,
le son silencieux du plafond
quand on se souhaite à soi-même « bonne nuit »
si blanc

La trouille des bento
est forte.
N’est rien.
Face à la trouille de perdre mes mardis.

Je fais souvent la liste
de ce qui la conduit à m’envoyer un message,
les mardis matin.
Presque tous les mardis matin.

Je lui fais dire. Souvent.
Elle me répond. Toujours.

Elle aime ma voix douce.
Elle me dit qu’avec moi elle peut parler anglais
sans se sentir stressée.
Que je la détends.
Que cela lui fait du bien
Pour ses chansons.
Mais qu’elle veut plus.

Je lui ai expliqué
ma théorie du bento.
Ca l’a fait rire.
Elle m’a dit qu’elle en fera une chanson.

Je dis toujours la vérité
à mon bento du mardi


3 octobre 2011

Le loin

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:01

Sortie de Tunnel (vers Niigata) 02

Que faire quand – ici – ne t’offre pas de place ?
Ou une troisième classe mesquine, médiocre, de figuration ?
Que faire quand tu mérites la lumière
et qu’on te réserve l’ombre ?
Que faire quand ton âme rayonne
plus que celle de tous les hommes que tu connais,
eux, qui auront des fenêtres avec vues
toi qui devra te sentir gratifiée de leur servir le thé ?

Que faire ?
Tu peux mourir.
A toi même.
Porter les cheveux courts.
Et devenir sèche.
La sécheresse à la commissure des lèvres.
La pupille froide. Bien droite. La nuque.
Gelée.

Que faire ?
Tu peux épouser ton royaume exclusif
ton domaine impérial
ta cuisine, ta famille, ta maison, son budget.
Et les régenter doucement, fermement, totalement.
Te venger, toutes les semaines,
dans la joie infinie, répétée, disponible
du shopping.

Moi, je suis allée au loin.
Au loin de ma langue.
Au loin de mon pays.
Au loin de mon âme.

J’y suis restée dix ans.

Le premier jour,
Trois camarades m’ont accueillie
avec des bombes à eau
en hurlant :
« nous n’oublierons jamais Pearl Harbour ! »

La deuxième année,
j’ai eu un peu de mal à me remettre
du hold-up.
Je sens encore le froid du revolver
sur mon front

La troisième année
la lame du couteau
n’a pas été appliquée sur ma peau
mais j’ai eu frayeur
j’ai eu terreur
pour mon corps

La cinquième année
le stalker était fou.
Les mots qu’ils glissent
toutes les heures
sous ma porte,
qu’il colle
à la superglue
sur mon pare-brise
me font encore frissonner

la police me suggère de rentrer chez moi.

J’ai encore tenu un peu.

Je suis rentrée avec mes diplomes.
Mes années d’expérience d’enseignante.

Que personne n’a ici
reconnus.

J’ai cinquante ans.
Je travaille comme une esclave.
Pour moi-même.
Mais comme une esclave.
Comme une esclave de moi-même.

J’ai perdu l’espoir de sortir de mon célibat.

Tous les dimanches,
je sors faire du shopping.

Il fait beau aujourd’hui.


 
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