Le jasmin dans le thé
Je me casse le poignet
en jouant du Scriabine
Toute mon âme est là
intacte
mais mon poignet a dorénavant peur
Lors des concours internationaux
il ne diffuse plus
Les notes sont jouées à la notation près.
Mais le feu n’effleure plus les touches
Je le sens bloquer dans mon coude.
qui me fait mal.
Pendant plusieurs années
le matin, en me maquillant
je vois mes paupières inférieures vibrer
de feu
de colère
de refus
Je compose des deuils
huit
Je les joue, dans ma tête,
à toute heure
dans mon bain à 45°
dans l’hiver sans gants
dans le thé jasmin trop chaud trop fort
que je descends comme un whisky
je brûle
Je décide d’être mère.
Je me fais saisir
par un mâle alpha
multi-riche
j’aurai deux fils
deux flammes
aux poignets forts
J’ai deux filles.
Fragiles.
J’attends plusieurs fois par mois
chez le pédiatre.
En me frottant le poignet.
Mon mari est nommé pour trois ans à l’étranger.
J’ai la paix
et l’épuisement.
Mes filles me prennent chacune de mes heures.
Les veiller
Les soigner
Les lever
Les laver
Les essuyer
Les habiller
Laver leur linge – étendre, repasser, recommencer
Les nourrir – les courses, la vaisselle
Les préparer, les éduquer
Jouer avec elles
Les déplacer
les porter
Les punir
Ranger leurs chambres
Tenir la maison
Les endormir
Les veiller
Les soigner
Mon poignet me fait mal
Mes paupières inférieures se remettent à vibrionner
J’entends une musique du tabou
de l’effroi
une musique maudite
que nulle oreille n’a le droit d’entendre
Elle est là
à fleurs de doigts
terrifiante
je la repousse
elle revient
je sers les poings
Un soir
après avoir pleuré
elle s’impose
et je l’accepte
je lui ouvre les bras
et elle me prend
elle me damne
pour toujours
et aucun bodhisattva
pas même Kannon Sama
ne pourra jamais plus
laver mon âme
j’ai joué la musique
de la mort de mes filles
-
Je meurs vieille
mes filles en bonne santé
Mon deuxième mari
mon amour
dépose sur mon front un baiser de paix




