7 janvier 2012

Le jasmin dans le thé

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 7:43

Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l'étourdissement des paysages et des ruines, l'amertume des sympathies interrompues.

Je me casse le poignet
en jouant du Scriabine

Toute mon âme est là
intacte
mais mon poignet a dorénavant peur

Lors des concours internationaux
il ne diffuse plus

Les notes sont jouées à la notation près.
Mais le feu n’effleure plus les touches
Je le sens bloquer dans mon coude.
qui me fait mal.

Pendant plusieurs années
le matin, en me maquillant
je vois mes paupières inférieures vibrer
de feu
de colère
de refus

Je compose des deuils
huit
Je les joue, dans ma tête,
à toute heure
dans mon bain à 45°
dans l’hiver sans gants
dans le thé jasmin trop chaud trop fort
que je descends comme un whisky
je brûle

Je décide d’être mère.
Je me fais saisir
par un mâle alpha
multi-riche
j’aurai deux fils
deux flammes
aux poignets forts

J’ai deux filles.
Fragiles.
J’attends plusieurs fois par mois
chez le pédiatre.
En me frottant le poignet.

Mon mari est nommé pour trois ans à l’étranger.
J’ai la paix
et l’épuisement.
Mes filles me prennent chacune de mes heures.
Les veiller
Les soigner
Les lever
Les laver
Les essuyer
Les habiller
Laver leur linge – étendre, repasser, recommencer
Les nourrir – les courses, la vaisselle
Les préparer, les éduquer
Jouer avec elles
Les déplacer
les porter
Les punir
Ranger leurs chambres
Tenir la maison
Les endormir
Les veiller
Les soigner

Mon poignet me fait mal
Mes paupières inférieures se remettent à vibrionner
J’entends une musique du tabou
de l’effroi
une musique maudite
que nulle oreille n’a le droit d’entendre

Elle est là
à fleurs de doigts
terrifiante
je la repousse
elle revient
je sers les poings

Un soir
après avoir pleuré
elle s’impose
et je l’accepte
je lui ouvre les bras
et elle me prend
elle me damne
pour toujours
et aucun bodhisattva
pas même Kannon Sama
ne pourra jamais plus
laver mon âme

j’ai joué la musique
de la mort de mes filles

-

Je meurs vieille
mes filles en bonne santé

Mon deuxième mari
mon amour
dépose sur mon front un baiser de paix


6 janvier 2012

La bouche chocolat

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 10:53

Pépé

Je suis arrivé en avance.
J’arrive toujours en avance.
Depuis que ma femme est morte.

Le monde n’est pas pour moi.

J’attends ma fille,
ma petite,
et mes petits enfants
à l’hotel de la petite station.
Celle où je viens tous les ans.
Ne serait-ce qu’une journée.

La jeune patronne
- je me souviens d’elle à un an -
me propose d’ouvrir exceptionnellement
le onsen pour moi.
Je refuse doucement de la tête.
Je préfère attendre la voiture de ma fille
en regardant les flocons tomber.

Deux petites princesses viennent s’installer
à la table près de la mienne.
Quatre et sept ans.
La cadette est vive, parle fort.
L’aînée éteinte.
- elle sait qu’elle est moins intelligente que sa soeur -

Elles commandent des boissons pétillantes
- chambre 104 -
qui arrivent en canettes.
Elles sortent et trient un jeu d’Hanafuda.

La cadette demande à sa soeur
de lui ouvrir sa canette.
- tu ne sais pas faire ?
- si, mais j’ai peur de renverser

Le monde n’est pas pour moi

Je repère dans le sourire de la petite
une malice pour elle-même.
Ce n’est pas la peur de renverser
la véritable origine de sa demande.
Avec effort, elle pourrait seule ouvrir sa canette.

Dans le sourire de la petite
je lis la satisfaction
de se faire servir par la grande.

Le monde n’est pas pour moi

Je sursaute
Mon petit fils s’est jeté à mon cou par derrière
en écrasant ma pomme d’Adam
Il m’a fait mal, je ne sens pas la douleur
Je suis heureux
J’écarte ma bière
ma chaise
et le serre contre mon gros ventre.
Il est chaud et souple
il bouge
se frotte comme un chiot en parlant vite
- tu sais, maintenant, je sais lire tous les kanas

Le monde n’est pas pour moi

Ma fille tient dans ses bras sa petite.
De trois ans.
Elle double de volume dans sa combinaison d’hiver
une seule pièce : rouge.
Elle se laisse enlever ses moufles.
Je la prends dans mes bras
pour que sa mère puisse procéder au check-in.
La petite me regarde avec un détachement de poupée.
Ne répond pas à mes sourires.
Bouge seulement ses pupilles
subtilement

Le monde n’est pas pour moi

Je l’assois sur un fauteuil de cuir.
Commande un chocolat chaud.
Il est bon ici.
Epais. Foncé.

Je tiens la tasse.
Ma petite fille boit.

Avec ma serviette en papier jaune
j’essuie sa bouche chocolat

Le monde n’est pas pour moi


5 janvier 2012

Le musicien 4

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 16:47

On y lisait une histoire. Triste.

Je suis le numéro deux.
J’ai tout appris de mon grand frère.
Mon petit frère, c’est le virtuose de la famille.
Il ne parle pas. Jamais.
Il croit qu’il est nul.
Nous n’évoquons jamais le numéro quatre.

C’est mon grand-frère qui m’a appris la musique.
Sur ses flutes.
J’ai encore le son de ses flutes dans la tête.
Cela me guide. Et parfois, parce qu’il me guide du passé
je joue aussi bien que lui.

Je me souviens du jour où il a arrêté la musique.
Nous étions dans la rue.
Près d’un marché.
Nous avions froid.
Il pleuvait.
C’était la nuit de trop.
La nuit de trop à dormir dans la rue.

Il m’a regardé
Et j’ai vu son regard se casser.
Il s’est mis à pleurer sans larmes.
Le regard droit
dur
battu
Comme un saint qui a perdu ses doigts en hiver
et qui comprend
que le satori n’existe pas.

Je ne l’ai plus jamais entendu jouer.
Il n’a plus d’instrument.
Il vend des takoyakis.
Beaucoup de takoyakis.
Et quelqu’un qui saurait y voir
pourrait lire les traces d’une musique
quand il prépare et sert ses takoyakis.

Il a failli faire de la prison.
Parce que le sake de contrebande, ça accompagne bien
les takoyakis.
Depuis il a arrêté son trafic.
Il trafique avec Dieu
C’est un intégriste
crâne nu
chapelet en mouvement perpétuel
qui prie Fudō Myō-ō le terrifiant
celui qui convertit la haine en rédemption

Mais je sais bien que derrière ses crocs et sa peau bleue
le Dieu qu’il prie
c’est le soleil
le Dieu qu’il prie
c’est la musique
notre musique

Voici la flute de mon frère
et voici l’air qu’il m’a appris

le soir de cette nuit


4 janvier 2012

Le musicien 3

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 7:55

Eric-Maria Couturier, Kyoto, Goendama, l'accueil

Avant même les engueulades
je me demande si je suis normal à ne pas vouloir l’être

Mon amante d’Osaka, ma belle amante d’Osaka aux yeux clairs
ma déliane, ma narquoise aux épaules de petite fille
cela fait dix ans qu’on se quitte en s’aimant

Elle n’en peut plus d’attendre.
Elle la veut, il la lui faut : sa famille.

Moi, je ne veux pas torcher de mômes.
Je ne veux pas que mes doigts sentent la merde, la nuit
pour toucher mon koto sombre
mes flûtes de bambou noir

Si ma musique s’installe dans un kotatsu de famille
elle va me mourir
je vais me mourir
j’ai déjà du mal à me survivre

Quand je pense au kotatsu de famille,
loin de mon amante d’Osaka,
sur les routes,
ma poitrine me fait mal
comme si ma flute me traversait la gorge
et mes poumons se crèvent comme la peau d’un koto sous le couteau d’un passeur traître.

Alors pour m’endormir, sur le côté gauche,
dans une chambre qui n’est pas la mienne
je chantonne en patois des îles
« elle est loin,
je t’aime d’être loin
mon aimée qui me hait d’être loin »

Ma musique, qui est ma reine, ma reine plus que mon amante d’Osaka,
ma musique si proche
comme un yukata blanc, l’été, sur ma peau
ma musique me berce dans ses bras
m’oriente vers ma prochaine chambre
qui ne sera pas la mienne
où me manquera mon amante
la femme que j’aime
qui veut une famille

qui ne sera jamais la mienne


3 janvier 2012

Le musicien 2

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:37

Théière à sake divin

Je participe à une matsuri d’un sanctuaire Tenman-gū,
le kami des poètes.
J’improvise au koto, les poètes lisent leurs textes.
Je suis payé. Ma présence est officielle.
Je rentre à mon auberge.
Pour me reposer.
Je veux assister ce soir au concert d’un maître shakuhachi d’une école que j’aime.
J’ai joué plusieurs années avec un maître itinérant de cette école.
J’ai aimé jouer cette musique.
Qui ne fuit ni les hommes, ni les femmes, ni les dieux, ni la tristesse.
Elle monte.
Vers le soleil.
Confidente du soleil.
Confiante vers le soleil.
Ils l’appellent Dieu.

Je rentre à mon auberge
mais je suis arrêté dans la rue.
Par des poètes du sud, saouls.

Ce soir là, au festival, les poètes du sud qui ne sont pas saouls ne sont pas poètes.
L’un se cassera le pied. Et pleurera toute la nuit dans la clinique d’un médecin poète.
Il en fera un haiku.
D’amour pour une femme au dos blanc.

Moi, je me fais arrêter par deux poètes saouls.
Ils ne savent pas où ils sont.
Ils ne connaissent pas le nom de leur auberge.
Ils ne dorment pas dans la même.
Ce soir là, tout aurait été bien plus simple s’il n’y avait eu qu’une seule auberge des poètes du sud saouls.

Je remonte la ville vers le sanctuaire organisant la matsuri.
Pour aider les deux enivrés.
Ils marchent lentement. Ils sont romanesquement saouls.
Il fait chaud. Je suis fatigué.
Il n’est que 20h.

A 21h, j’ai raccompagné à son auberge le deuxième poète.
C’est un prêtre. Il me bénit.
J’ai cru qu’il allait vomir.

Je marche vers ma chambre.
Deux jeunes du sud m’interpellent.
En patois des îles du sud.
Ce n’est pas du patois. C’est de l’incompréhensible.
Ils me parlent en langue de ma province.
J’ai appris à toujours faire semblant de ne pas comprendre ma langue.
Une grande famille c’est déjà bien assez compliqué.

Ils sont sans papiers. Un peu simples. Débarqués d’un caboteur.
Ils sont de la province voisine de la mienne.
On dit que cela va mal dans cette province ces derniers mois.
Ils ont faim. Pas d’argent. Pas de toit.
Ils me disent qu’ils n’ont que Bouddha et moi.
Je leur dis « je ne peux rien pour vous ».
Alors je leur offre ma chambre pour la nuit et à manger.
Ils me bénissent. M’appellent leur seigneur.
Ils me bénissent en regardant le ciel
« nous n’avons que Bouddha et toi notre seigneur ».
Ils sont saouls.

Dans ma chambre d’auberge, ils se mettent à prier leur famille.
Ils expliquent qu’ils ont trouvé un saint
qui va leur donner des sauf-conduits.
Quand ils ont terminé je leur explique
qu’ils n’auront que le toit, cette seule nuit, et un repas, ce seul soir.
Ils s’endorment. Epuisés. Sur mon futon.
Je vais chercher de quoi manger.
Mais je n’ai pas envie de rentrer
et de dormir à plat dos
comme en prison
sur le sol de ma chambre.

Dans la rue je croise deux autres poètes du sud, saouls.
Le bureau du sanctuaire Tenman-gū est fermé.
Ils sont perdus.
Ils ont faim.
Ils veulent pisser.
La dernière taverne ne veut pas les recevoir.
Ne veut pas les servir.

Je leur montre le canal.
Ils ne veulent pas y pisser.
Il est trois heures du matin mais ils ont honte.
Ils palabrent un quart d’heure, puis leur vessie craque.
Ils pissent dans le canal.
Ils palabreront quinze minutes encore.
Pour pisser leur honte.

Ils ont faim.
La taverne ne veut pas les servir.
Je supplie le patron.
Un homme du sud.
Qui prépare trois champloos.
Une fois servis, les poètes saouls
regardent leur assiette
dégoutés
en faisant la fine bouche.

Il est quatre heure.
Je pense au concert de musique que j’ai raté.

La nuit m’a fait tourner dans ses notes.


 
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