Jésus zazen
Je cherche en moi et je n’ai pas honte.
Je devrais avoir honte.
Mais je n’ai pas honte.
Depuis dix ans, je n’ai pas honte.
Y non plus.
Je crois.
Nous avons bien sûr quitté l’île.
Nous ne pouvions pas rester sur la p’tite île.
Nous aurions eu honte sous les regards.
Mais dans la grande ville,
ensemble,
invisibles,
nous sommes heureux.
Je crois.
Bien sûr je ne suis plus prêtre.
Mon latin ne me servira plus.
Parfois j’utilise l’anglais.
Avec les étrangers de l’hôtel.
Je m’occupe du parking d’un business hotel.
Dans une grande ville.
Je n’ai pas honte.
Les clients viennent.
Avec leur voiture de location.
Ils mettent le véhicule dans la grande roue,
l’ascenseur qui tourne de 38 places.
J’appuie sur le bouton.
Les portes de la grande roue se ferment.
La voiture disparaît et s’élève.
Comme une montée au ciel.
De foire.
Je n’ai pas honte d’avoir fui l’île avec Y.
Je n’ai pas cédé à Y.
Qui me voulait.
Qui me voulait fort.
Je crois.
Je pense parfois au péché.
Au diable.
A Jésus en zazen dans le désert.
A l’illumination
du rien
La seconde où j’ai décidé de quitter l’île
avec Y,
fut mon satori.
Pas du rien. Mais d’amour.
Pas une tentation
de chair
ou du diable.
Je crois.
Je sens juste que je suis bien, là,
sans robe ni rituel
au parking ascenseur
du business hotel.
A me réveiller tous les matins.
Dans les bras de Y.
Je pense parfois à sa soeur.
Nous savons juste qu’elle n’est plus nonne.
Je me demande si elle nous en veut.
Si elle nous en veut
des trois ans qu’elle a dû passer,
avant sa majorité,
au couvent
sur ordre de ses parents.
Sur l’île,
ils n’auront jamais fini de laver leur honte
Sur l’île du regard des autres
on n’en finit jamais
avec la honte.
Je n’ai pas honte.
D’aimer Y
plus fort que dieu


