
Je suis serveur
dans un restaurant de cuisine française.
Je suis un half. Un métis.
Mon père est français. Géographe. Enseignant chercheur.
Il est resté ici trois ans. Il revient un mois, tous les juillets.
Ma mère est japonaise. Femme d’enseignant chercheur.
Une food freak. De famille aisée.
Je suis serveur à temps partiel.
Pour me faire de l’argent de poche.
J’ai décidé de faire une pause dans mes études.
Je me sens paumé.
Je me double-dégoute.
Mon père et ma mère me dégoutent.
Les Français et les Japonais, je ne les supporte plus.
Les clients, japonais et français, qui viennent
me font avoir des rêves éveillés
de violence.
Je ne sais pas où je vais.
Je me perds souvent.
J’ai des maux de crâne permanents.
Je ne supporte plus les Français
et leur posture de colons laïques,
d’éclaireurs mégalomanes
- main sur l’estomac, bicorne invisible sur la tête -
Je ne supporte plus leur voix forte
leur plouquerie barbare
leurs manières de sans-culottes qui se prennent pour des ducs dentellés.
Leur tutoiement me glace, leur morgue
leur rictus de monsieur-je-sais-tout
sont des crachats permanents, délirants,
sur l’âme de Kannon sama.
Ici, ils ne viennent pas pour manger
mais pour disserter.
La joute, ça les fait jouir,
ça les excite comme des chiens qui aboient en se croisant.
Alors ils aboient leurs réflexions plates
Ils tisonnent leurs interlocuteurs
comme des enfants méchants face à des chiots bâtards
avec des questions sur le sens de la vie
la justice dans le monde
les modèles du beau
leurs souvenirs de dissertation de terminale ou de classes prépa
Ca leur fait des glouglouglous dans la gorge
un gros ventre
ça les fait roter de contentement
de voir l’autre silencieux, hocher la tête,
ils paradent comme des outres
comme de gros sangliers d’élevage
gras de leurs idées vides
gras de leur ignorance
gras de leur vide
juste bons à faire de la musique
avec la musique jolie de leur langue
Elle était pourtant si belle cette musique.
Les Japonais m’écoeurent tout pareil
avec leur silence.
Les hommes riches viennent ici avec leurs maîtresses
magnifiques, parfaites.
Ils commandent les meilleurs plats, les meilleurs vins
ils ont réservé des semaines à l’avance
parce qu’ils n’ont plus que cela
la bouffe
Le Japon qui n’a plus ni âme ni projet
n’a plus que la bouffe,
la gourmandise des décadents.
Comme l’Occident leur a stérilisé atomiquement
le désir naturel de rayonner au monde
ils importent
les petits bouts du meilleur.
Ce sont des mignardeurs
des experts de la bouchée
des palais virtuoses.
Vivre, c’est papiller.
Tout le labeur, pour la saveur.
Pour leur anniversaire ? Un nouveau restaurant réputé.
Pour leurs vacances ? Un lieu étoilé dans les guides.
Ils offrent à leurs amis : des yaourts d’exception.
Ils connaissent les réseaux de terroir
pour les meilleures patates du monde.
Ils vibrent comme des petites filles
aux produits de saison.
Le jouir est dans la bouche.
Le vide est dans la bouche.
Le vide de luxe qui permet le silence
est dans la bouche.
Tu as le droit de nommer le produit.
Tu as le droit de décrire la préparation.
Pour le reste, tu te tais.
Tu restes avec ce goût
que tu partages en silence
dans la gêne religieuse du silence
dans l’à-quoi-bon du dépressif
dans l’écroulé bourgeois, le plaisir du vieillard,
et ce silence là
est un crachat permanent, délirant
sur l’âme d’Amida sama
Elle était pourtant si élégante, cette délicatesse
Et ce soir il y a ce couple mixte.
Elle pleure.
Lui se demande comment la quitter.
Elle ne comprend pas ce qu’il lui dit.
C’est un Français.
Elle lui parle en japonais.
Il répond en anglais. Médiocre.
Ils ne se comprennent pas.
Elle tient à lui.
Elle ne veut pas qu’il la quitte.
Elle ne comprend pas.
Elle a été parfaite.
Suivi le protocole.
Réservé les restaurants de connaisseurs.
Elle pleure.
Il lui dit qu’il n’en peut plus
de l’entendre parler de bouffe.
Que la vie est courte
qu’il est stupéfait de la voir gâcher son intelligence
sa finesse
dans le vide.
Il lui dit qu’elle pourrait écrire des poèmes
qu’il a besoin qu’elle lui parle de livres
de politique
de pensées qui resteront.
Parce que sinon, à quoi bon vivre.
Elle le regarde sans comprendre.
Elle comprend juste qu’elle l’a perdu.
Ca lui fait mal. Comme un couteau.
Alors elle bloque le coin extérieur de ses yeux
le regarde fixement
et lui dit d’une voix froide
que ses textes
ses soit-disant théories
sont du vide
qui n’ont même pas l’avantage de procurer du plaisir
que son attitude est une insulte
à ceux qui vivent ici
et qu’il vaut mieux la décadence
à la bouffonnerie.
J’ai tant entendu ces mots
encore et encore
toutes les semaines
à la maison
que je prends les deux cloches couvre-plats en argent
et leur écrase la tête