18 décembre 2011

La chambre d’amis

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:49

Fonder le vide

On tient un restaurant avec ma femme.
A Nara.
C’est elle qui parle et qui sert.
Moi je cuisine.
Je sers aussi. Mais je ne parle jamais.

Les mots me font du gravier dans la bouche.

Nous vivons au deuxième étage.
Dans deux pièces.
Le grand rez-de-chaussée
c’est pour les clients.
Il est beau. Ma femme a du goût.
Tout en bois sombre.
Nos arrière-grand-parents s’y sentiraient bien.

J’aime beaucoup la pièce privée.
Tatamis, tokonoma et kotatsu.
Elle donne sur les arbres.
Et la rivière.
On s’y sent bien.
Tous les clients qui la réservent
nous disent qu’ils s’y sentent bien.

On les comprend.
Nous y avons mis notre âme.
Nous y servons notre âme.
Tous les jours sauf les lundi.
Depuis huit ans aujourd’hui.

Nous n’avons jamais mangé
dans cette pièce.
Nous mangeons toujours
sur la petite table de la cuisine.

Cela me ferait bizarre de manger
dans ma belle pièce privée.
Elle est vide quand les clients
ne sont pas là.
On sent juste que ça ne se fait pas.

C’est comme avoir une chambre d’amis.
Qui serait la plus belle chambre de la maison.
Avec la plus belle vue.
Parce que les amis, les vrais,
méritent la plus belle vue.

On ne dort pas dans la chambre d’amis

On ne leur prête pas non plus sa chambre
trop marquée par nos odeurs
parce que cela les fait se sentir coupables
et ils n’en profitent pas vraiment.

Alors la chambre d’amis
la plus belle de la maison
reste vide.
Notre pièce à kotatsu
reste vide.
On ne l’utilise pas pour nous.

Comme toutes les chambres d’amis
de notre coeur


17 décembre 2011

Tous les mandalas du monde

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 9:47

French cancan

J’ai treize ans.
Je vais dans un collège privé.
Bouddhiste.
De filles.
Le type d’école que les parents paient cher.
Pour protéger l’âme pure de leur petite.
Parce que le monde est affreux, rempli de pervers.
Nous serons des filles biens.
L’honneur de la nation.

Je suis la bad girl de la classe.
Dans toutes les classes des écoles privées de filles
il y a une bad girl.
Dans la mienne, c’est moi.
Je teste,
tout ce qu’on nous interdit de faire.
La liberté, je sens que c’est bon.
Le plaisir, tous les plaisirs, je sens bien que c’est bon.
Je fais confiance à mes sensations.
Je ne serai pas la femme au foyer modèle.
Je suis trop intelligente pour me plier.
Je ne suis pas assez intelligente pour dépasser les plis.
Alors je les refuse.
Avec mon joli sourire. Et mes jupes repassées.

Je suis la bad girl
car je ne garde pas ma liberté pour moi.
Je la partage.
J’aime voir les filles de ma classe ouvrir de grands yeux.
J’aime les voir rougir.
J’aime voir s’écrouler dans leurs traits tout l’univers auquel elles tentent
si sagement, si gentiment,
d’adhérer.

Nous avons l’obligation de rentrer directement
chez nous après les cours.
Je commence par les emmener au karaoke.
C’est le meilleur moment de la semaine.
Nous sommes devenues bonnes en chorégraphies.
Et N…chan a découvert qu’elle est une vraie chanteuse.
Nos gorges nous font mal quand on prend nos trains vers nos banlieues.
Une heure plus tard.

J’emmène mes copines choisies au café.
On mange des cheese cake à la fraise. On boit des cappuccino.
On prend les poses. Des filles que nous nous imaginons être
dans sept ans. Quand nous serons majeures.
On parle trop fort. On rit trop fort.
On suce nos petites cuillères les yeux en l’air
les mèches dans les yeux.

De temps en temps,
j’emmène un paquet d’hyper light menthol.
On a trouvé un coin, près du fleuve,
à l’extérieur, pour que nos uniformes ne sentent pas.
On se met dans le vent.
Hier, j’ai mis dans mon thermos à thé
du bon sake.
Mon père est amateur.
Et j’ai appris à me méfier des one cup vendus en combini.
N…chan a été malade tout de suite.
On a bien rigolé quand même.

Si je suis la bad girl de la classe
ce n’est pas pour les cheese cake
les menthols ou le sake.
Je suis la bad girl pour les choses du sexe.

La voisine est toujours à la maison.
Ma mère est toujours chez la voisine.
La voisine est une campagnarde.
Qui a fait longtemps des ménages.
Qui fait encore des ménages.
Dans les toilettes des aires de repos.
Elle lit les lignes de la main.
Elle connaît toutes les histoires du pâté de maison.

Son mari est menuisier. A la retraite.
Il a un cancer de la gorge.
Il est tout maigre. Il a les yeux brillants.
La voisine dit que c’est un vrai obsédé.
Et qu’il n’y a que les manga érotiques qui le calment.
Tous les murs de leurs toilettes en sont remplis.
De tous les genres. Sales. Pas rangés.
Il les achète d’occasion.
Il les troque. Deux pour un nouveau.

Je les ai découvert très tôt.
Ca, et l’effet du jet de douche
quand on pense aux dessins.

J’en emprunte toujours deux.
Un que je garde.
Un que je prête.
Aux filles de la classe.
Tout le monde les lit.
En silence. Les pommettes piquetées.
Pendant la pause de midi.
Les plus accrocs les gardent une nuit chez elles.
Nous n’en parlons pas.
Toutes les filles de toutes les écoles privées
n’en parlent jamais.

Mais ces images de jouissance énorme
sont imprimées dans nos corps
plus fort
que tous les mandalas du monde

J’ai trente ans.
Je vis dans une voiture.

Je suis quelqu’un de bien.


16 décembre 2011

La grue blanche

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:18

Grue

Je suis toujours sérieux.
Bien amidonné, bien peigné.
Personne n’arrive à me lire.
C’est bien quand on est vice-chef.
Les employés ne savent pas quoi penser.
Alors ils ont peur.
Donc ils ne demandent rien.
Et je n’ai pas à gérer de situations qui sortent de la lettre.
Comme je ne suis pas lisible,
j’obtiens même mieux que la lettre.

Leurs contrats indiquent qu’ils ont une heure de pause le midi.
Qu’ils travaillent huit heures.
Mais les moins efficaces ou les plus exploités n’ont pas le temps pour une pause.
Et travaillent dix heures. Tous les jours.
- Par solidarité, tout le monde suit –
et comme je ne suis pas lisible
personne n’ose me demander
s’il peut prendre sa pause ou finir à l’heure.
On est efficace. Mon bonus, coquet.

Je ne félicite jamais personne.
J’ai peur d’eux.
Etre illisible est ma seule compétence
de vice-chef.
Je suis toujours sérieux.
Bien amidonné, bien peigné.
Sauf pour le voyage de motivation de fin d’année.
Shinkansen.
Grosse journée de discours et formation
Nuit à l’hôtel
Grosse journée de discours et formation
Shinkansen.
Et bien sûr, la fête de fin d’année
après la première journée.

Là, tout le monde boit.
A se rendre malade.
Vomit party. Tous frais payés.
Par les heures sup’.
Ca commence digne et chaleureux.
Une bière.
Les plus rapides attaquent les défis au cul-sec.
Ceux qui ne supportent pas l’alcool
et la majorité des femmes, sont déjà saouls,
bien rouges, bien rigolards avec leurs voix irritantes, bien haut perchées.
Ce sont les femmes qui lancent les défis aux cadres.
Les bouteilles de shôchû, de sake, de vin sont déposées
avant l’arrivée des plats.
La journée a été longue. Il est déjà tard.
La tribu nombreuse des alcooliques du groupe ricane.
Ce ne sont pas de petits joueurs.
Toutes les semaines, ils et elles testent leurs limites.
Les défis à l’alcool fort débutent.
Les alcooliques les premiers.
Les chefs doivent suivre. Prouver leur chefitude.
Je défais mon noeud de cravate bleu pastel.
Et je plonge.

Je plonge la tête en arrière.
Je vais jusqu’au bout. Du goulot.
J’ouvre la porte.
J’ai le droit d’être lisible.
Parce qu’on n’y verra que l’alcool.
Je reste aux limites du vomissement.
J’ai chaud. Je bouge beaucoup.
Les bouteilles sont des micros.
Je chante du enka.
Les filles demandent la veste.
Je tombe la veste.
Une autre bouteille arrive.
Elles demandent la chemise.
Je tombe la chemise.
Je prends des poses de star et de culturiste.
Elles sortent leur smartphone.
Et leurs marqueurs.
Elles ont prévu.
Je les défie de calligraphier mon torse.
Le lendemain matin
je serai encore trop saoul pour lire dans la glace
ce qu’elles y auront écrit.
Les filles sortent par grappe.
Vomir dans les plantes.
L’hôtel nous a fait payer l’option.
Les alcooliques ricanent.
En cognant leurs verres à whisky.

Quand les sous-sous-chefs sont partis,
je vais vomir.
J’attends ma chambre.
Je me souviendrai de tout.
Je me souviens toujours de tout.
Mais demain
quand on me demandera si je me souviens de la soirée
j’aurai le visage bien amidonné, bien peigné
bien illisible
pour signifier que je ne sais pas de quoi l’on parle.

- le marqueur sur mes oreilles ne part jamais
avant plusieurs jours -

Toutes les nuits de toute l’année,
seul dans ma chambre,
je rêve d’être un oiseau.

Une grue blanche dans les neiges


15 décembre 2011

L’efface du vide

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 10:08

Truc : utiliser le bokeh pour agrandir la lune

Je suis serveur
dans un restaurant de cuisine française.
Je suis un half. Un métis.
Mon père est français. Géographe. Enseignant chercheur.
Il est resté ici trois ans. Il revient un mois, tous les juillets.
Ma mère est japonaise. Femme d’enseignant chercheur.
Une food freak. De famille aisée.

Je suis serveur à temps partiel.
Pour me faire de l’argent de poche.
J’ai décidé de faire une pause dans mes études.
Je me sens paumé.
Je me double-dégoute.
Mon père et ma mère me dégoutent.
Les Français et les Japonais, je ne les supporte plus.
Les clients, japonais et français, qui viennent
me font avoir des rêves éveillés
de violence.

Je ne sais pas où je vais.
Je me perds souvent.
J’ai des maux de crâne permanents.

Je ne supporte plus les Français
et leur posture de colons laïques,
d’éclaireurs mégalomanes
- main sur l’estomac, bicorne invisible sur la tête -
Je ne supporte plus leur voix forte
leur plouquerie barbare
leurs manières de sans-culottes qui se prennent pour des ducs dentellés.
Leur tutoiement me glace, leur morgue
leur rictus de monsieur-je-sais-tout
sont des crachats permanents, délirants,
sur l’âme de Kannon sama.

Ici, ils ne viennent pas pour manger
mais pour disserter.
La joute, ça les fait jouir,
ça les excite comme des chiens qui aboient en se croisant.
Alors ils aboient leurs réflexions plates
Ils tisonnent leurs interlocuteurs
comme des enfants méchants face à des chiots bâtards
avec des questions sur le sens de la vie
la justice dans le monde
les modèles du beau
leurs souvenirs de dissertation de terminale ou de classes prépa

Ca leur fait des glouglouglous dans la gorge
un gros ventre
ça les fait roter de contentement
de voir l’autre silencieux, hocher la tête,
ils paradent comme des outres
comme de gros sangliers d’élevage
gras de leurs idées vides
gras de leur ignorance
gras de leur vide
juste bons à faire de la musique
avec la musique jolie de leur langue

Elle était pourtant si belle cette musique.

Les Japonais m’écoeurent tout pareil
avec leur silence.
Les hommes riches viennent ici avec leurs maîtresses
magnifiques, parfaites.
Ils commandent les meilleurs plats, les meilleurs vins
ils ont réservé des semaines à l’avance
parce qu’ils n’ont plus que cela
la bouffe

Le Japon qui n’a plus ni âme ni projet
n’a plus que la bouffe,
la gourmandise des décadents.
Comme l’Occident leur a stérilisé atomiquement
le désir naturel de rayonner au monde
ils importent
les petits bouts du meilleur.
Ce sont des mignardeurs
des experts de la bouchée
des palais virtuoses.
Vivre, c’est papiller.
Tout le labeur, pour la saveur.
Pour leur anniversaire ? Un nouveau restaurant réputé.
Pour leurs vacances ? Un lieu étoilé dans les guides.
Ils offrent à leurs amis : des yaourts d’exception.
Ils connaissent les réseaux de terroir
pour les meilleures patates du monde.
Ils vibrent comme des petites filles
aux produits de saison.

Le jouir est dans la bouche.
Le vide est dans la bouche.
Le vide de luxe qui permet le silence
est dans la bouche.
Tu as le droit de nommer le produit.
Tu as le droit de décrire la préparation.
Pour le reste, tu te tais.
Tu restes avec ce goût
que tu partages en silence
dans la gêne religieuse du silence
dans l’à-quoi-bon du dépressif
dans l’écroulé bourgeois, le plaisir du vieillard,
et ce silence là
est un crachat permanent, délirant
sur l’âme d’Amida sama

Elle était pourtant si élégante, cette délicatesse

Et ce soir il y a ce couple mixte.
Elle pleure.
Lui se demande comment la quitter.
Elle ne comprend pas ce qu’il lui dit.
C’est un Français.
Elle lui parle en japonais.
Il répond en anglais. Médiocre.
Ils ne se comprennent pas.
Elle tient à lui.
Elle ne veut pas qu’il la quitte.
Elle ne comprend pas.
Elle a été parfaite.
Suivi le protocole.
Réservé les restaurants de connaisseurs.
Elle pleure.
Il lui dit qu’il n’en peut plus
de l’entendre parler de bouffe.
Que la vie est courte
qu’il est stupéfait de la voir gâcher son intelligence
sa finesse
dans le vide.
Il lui dit qu’elle pourrait écrire des poèmes
qu’il a besoin qu’elle lui parle de livres
de politique
de pensées qui resteront.
Parce que sinon, à quoi bon vivre.

Elle le regarde sans comprendre.
Elle comprend juste qu’elle l’a perdu.
Ca lui fait mal. Comme un couteau.
Alors elle bloque le coin extérieur de ses yeux
le regarde fixement
et lui dit d’une voix froide
que ses textes
ses soit-disant théories
sont du vide
qui n’ont même pas l’avantage de procurer du plaisir
que son attitude est une insulte
à ceux qui vivent ici
et qu’il vaut mieux la décadence
à la bouffonnerie.

J’ai tant entendu ces mots
encore et encore
toutes les semaines
à la maison
que je prends les deux cloches couvre-plats en argent

et leur écrase la tête


14 décembre 2011

Le thé trop chaud

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 9:33

les kanji du thé

Cher amour,

Si tu lis cette lettre c’est que je suis morte.
Si tu lis cette lettre c’est que quelqu’un l’a déposée
sur ta pierre au cimetière.
Je sais bien que tu ne peux pas lire de lettres.
Je sais bien que tu es mort.
Je sais bien que nous n’avons jamais cru
aux kami, à la réincarnation, aux esprits qui flottent dans le blanc.

Nous avons toujours su la vie trop courte.
Un court trop long pour les âmes fines.
Je ne te rejoins pas.
Il n’y a personne à rejoindre après cette lettre.
Je ne me rejoins pas.
Je suis du côté de la vie.
Et si j’y mets fin, c’est pour être du côté de la vie.

Je sais que je me mens.
Je connais tous les mensonges des suicidaires.
Tu es fier du livre que j’ai écrit sur le sujet.
Tu es fier de ma beauté.
De me seins.
De mes patients.
Je pense à eux.
A ceux qui me haïront de les trahir.
De les avoir ramenés du côté de la vie.

Mon amour,
il y a d’autres hommes que toi dans le monde.
Peu nombreux. Mais ils existent.
Parmi ces peu nombreux, peu seront libres.
Et parmi les libres, combien seront compatibles avec ma peau ?

Mon amour, si nous n’avons pas pu avoir d’enfants
c’est de ma faute.
La dernière analyse a trouvé pourquoi.
Tout ce chemin pour cela.
Toutes ces dents serrées pour cela.
Toi qui a accepté qu’on ne se marie pas.
Pour que je puisse continuer le nom de ma lignée.
Toi qui m’a volé les couleurs du monde.
Toi que je prenais dans mon ventre
que j’attendais dans mon ventre
toi que j’attends
toutes les nuits.

J’ai peur.
Je suis angoissée.
Mon plexus guette un coup.
Ma gorge sent des doigts.
Je suis du côté de la vie
sans ressources
je n’ai pas ouvert mes cartons

Mon amour
si tu lis cette lettre
c’est que je ne serai plus.
Il n’y aura rien eu.
Je suis du côté de la vie.
C’est indifférent.
Mon amour
ta pierre est froide

les fleurs sont belles
le thé trop chaud


 
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