3 décembre 2011

Tokonoma

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:27

calligraphie à un vieux thé sec

Je viens de ranger
mon tailleur bleu marine
dans mon casier.
C’est peut-être l’effet
de me déshabiller.

A la sortie du travail,
je l’appelle en vidéo de mon portable
et lui demande s’il a déjà mangé.
Il a déjà mangé.
Je lui dis que ce n’est pas grave.
Que je ne l’appelle pas pour ça.
Je l’appelle parce que j’ai besoin de sexe.
Je lui demande si je ne suis pas trop directe.
Je le vois sourire.
Doucement.

J’arrive chez lui.
Il m’embrasse. Doucement.
Je mets de l’eau chaude
dans mes nouilles instantanées
et monte à l’étage.
Il n’a pas fini sa calligraphie.

Tous les jours
Tous les jours de tous les temps
Pendant une heure
il allume l’encens
frotte l’encre de Nara
sur sa pierre de Wakayama
puis trace
son zengo du jour
sur son washi du jour.

Chaque jour,
un pinceau différent.
Les plus fins à quelques poils.
Les plus gras, à deux mains.
Les pinceaux de plumes
ceux de bambous
parfois une branche cassée
rencontrée sur son chemin.

Il monte.
Je suis nue sous le futon.

Il s’allonge près de moi.
Sur le futon.
Pose sa mâchoire dans sa paume droite
comme ces statues de Shakyamuni horizontales
et me dit :

Je ne veux pas être l’amant
tu n’es pas venue pour le sexe
tu n’es pas venue pour jouir
mais parce que tu m’aimes
tu n’es pas venue pour le feu dans ton ventre
mais pour la flamme dans ma poitrine
la chaleur de mes bras
pour mes mains qui tracent
dans tes cheveux fins
des hiragana d’homme que parfois
tu devines

Je me suis assise
je regarde mes doigts croisés
mes premières phalanges qui jouent de quelques millimètres
me trahissent
J’ai la poitrine nue
je n’ai pas froid

Je le regarde dans les yeux
et pour la première fois
depuis que nous sommes séparés
je lui dis la chaîne si lourde :

Oui. Oui, je t’aime.
Je t’aime encore.
Je t’aime toujours.
Chaque minute sans toi est une soif
Mes respirations sont les ailes
d’un oiseau dans le vide
je t’aime
et le feu si fort dans mon ventre
n’est rien
pâle
dans la lumière de la flamme
de ton âme à ma âme

Je ne suis pas là pour que tu me fasses jouir
et te voir te sentir fort
je suis là pour le sanctuaire de tes bras
la nuit
quand tu m’as embrassée dans le cou
en me souhaitant de beaux rêves
je suis là pour te voir rire
de mes blagues osées de femme d’Osaka
pour ta main pendant le film
pour te voir suspendre tes encres
dans ton tokonoma

Je suis là, je t’aime
parce que tu suspends ton encre
dans mon tokonoma


2 décembre 2011

Les peaux de carottes

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 9:43

Gustav

Bien sûr la porte semble ouverte.
Il y a une devanture
quand on passe devant, on sait que c’est un restaurant.

Si vous n’êtes pas cooptés,
si vous n’êtes pas recommandés
on vous proposera même une réservation.
Dans six mois.
A ce stade, les éventuels intéressés
répondent qu’ils vont réfléchir.

S’ils demandent le menu
je réponds qu’il change tous les jours.
S’ils demandent le prix
je réponds qu’il dépend de ce que l’on sert.
A ce stade, même les plus tenaces
répondent qu’ils vont réfléchir.

C’est difficile d’apprécier un repas
sans savoir combien
on va payer.
Sans savoir si on peut payer par carte.
Sans savoir même si cela se fait, ici,
de demander si l’on peut payer par carte.

C’est difficile d’apprécier les plats
en se demandant si on a pris
suffisamment de billets de 10 000.
On en a pris quinze.
En prévoyant cinq.
Avec l’angoisse
qu’on nous en demande 20.

On sait bien que 20 ce n’est pas possible.
Surtout pour ne manger que des légumes.
Mais ici, le soir, à Kyôto
dans les lieux cooptés
à huit couverts ou moins,
il se dit que 10 billets de 10 000
par personne
n’est pas rare.

J’aime bien voir la peur
dans l’oeil des premiers clients.
Les voir se demander
combien ça peut coûter
ce qu’ils mangent.
ce qu’ils boivent.

Entretenir leur peur
en ne parlant
qu’aux habitués.
Répondre sèchement
à leurs questions
qui tentent de les faire passer pour sympathiques
dans l’espoir
que leur note sera moins lourde.
Parce qu’il va de soi que l’addition
se fait toujours à la tête du client.
Du simple au double.

Hier soir, un client a recommandé
un gaijin.
40 ans, c’est une année du cycle où il faut faire attention.
Alors pour se purifier,
rien de tel que la cuisine gastronomique.
De moine zen.
Beaucoup d’hommes de quarante ans
viennent se purifier chez moi.
A coup de très bon saké.
Cent pour cent végétalien.
Servi dans du bambou encore vert.

Je ne sers jamais de dessert.
Mais je lui ai fait une assiette sucrée
au gaijin.
Pour son anniversaire.
J’ai adoré sa tête
quand il a compris
que c’était des râpures de peaux de carottes.
Juste frites.
Ben quoi : elles sont sucrées
les peaux de carottes d’exception.

Un jour, un habitué m’a demandé
pourquoi j’étais aussi méchant
avec les premiers clients.

Je lui ai demandé combien de fois
il avait divorcé.
Il m’a dit :
zéro mais j’en rêve depuis trente-cinq ans.

J’ai dit :
voilà


1 décembre 2011

Le même

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 9:01

Sans retouche 4

Je cours.
Je cours en chaussettes
sur le parquet
je suis heureux
nous allons au jardin
j’ai quatre ans
j’ai le sourire aux lèvres
j’ai oublié mon bateau

Je cours.
Premier virage
Je cours vite.
Le bateau en bois
posé sur le radiateur
Je cours
Un gros coussin de mousse
Je cours
Je saute
Le coussin glisse
Grand blanc
Grand bruit
Sang chaud
Ambulance
Quelques points droits,
au front.
Cicatrice

J’ai vingt ans
les jeunes femmes à qui je plais
regardent la marque claire
me font raconter l’histoire.

J’ai trente ans
les amis, les vrais
sourient
me font raconter l’histoire

J’ai quarante ans
d’autres femmes
passent un doigt sur mon front
me font raconter l’histoire

J’ai cinquante ans
le ciel est bleu
plus personne
ne me fait raconter l’histoire

Je porte au front un bateau
Je porte au front un sourire
Je porte au front mes chaussettes blanches
ma course rapide sur le plancher
Je porte au front mes anniversaires
les plus beaux, les plus tristes, les sereins

Je porte au front
Un petit bateau de bois clair.
A voile blanche. A deux voiles blanches.
Je cours.
Il est sur l’eau.
Je cours
de l’autre côté du bassin.
C’est un cadeau de mon papa.
Un souffle de vent
Il fait beau
Un cadeau
de retour de voyage

J’ai quatre ans
Je cours
J’ai cinquante ans

Je remercie les kamis

Je suis le même


30 novembre 2011

Sème

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:37

Le soleil tartinait les feuilles de chlorophylle sur les deux faces

Je suis dessinateur de manga érotique.
Si je meurs demain
ce n’est pas grave
Je ne compte pas mourir demain
mais si je meurs demain
ce n’est pas grave

J’ai la honte carmin
la honte aniline
de 95 pour cent de mes planches.
Les demandes des éditeurs
Les fantasmes des acheteurs
me sont toujours intolérables.
J’ai toujours répondu parfaitement à la demande.
J’ai toujours su gommer efficacement le dégoût de moi-même.

D’être vendu
D’être vendu autant
D’être vendu autant au mal
m’a rendu riche.

Mes dessins si fins, si précis
si beaux
de collégiennes vicieuses ou abusées
de viols collectifs
d’incestes
de salarymen laids
m’ont rendu riche.
A millions.

On me diagnostique un cancer
au milieu de la poitrine.
Je ne rêvais pas d’être étouffé.
La tumeur n’est pas opérable.
On ne me l’a pas proposé.
On me conseille un soutien psychologique
Je vais voir une spécialiste du rêve éveillé
Le rêve éveillé, j’ai l’habitude
c’est le préalable
à mon métier

Je vois la tumeur.
Je peux la dessiner.
Elle est plus vascularisée
que les sexes en érection monstrueux
qui m’ont rendu riche.
Qui m’ont rendu malade.

Je zoome.
Chaque particule de ma pointe graphique
fait apparaître une image
la case d’une planche
une de mes planches
celles de la honte
de la honte carmin
de la honte aniline

Mon coeur est entouré d’une tumeur de honte
Mon coeur est entouré par le noir
des fantasmes qui détruisent
des fantasmes qui salissent
qui soumettent
asservissent

Je zoome.
Je suis dans mon coeur.
Dans la cathédrale de mon coeur.
Opaque.
J’entends mon pouls
30 pulsations par minute
comme dans les oreilles d’un médecin quasi-sourd.

Un reflet. Je me retourne.
Une bougie.
Je zoome.
La flamme n’est pas une flamme
mais une unique particule blanche.
Je zoome.

C’est l’une de mes cases.
C’est l’empilement des cases que j’aime.
Mon fantasme.
Mon dessin fier :

Un sexe fort embrasse un col tendre.
Un gland immense
s’adapte virilement
délicatement
au cervix qui l’appelle
qui l’embrasse

La semence surgit
comme une vague
elle remplit presque l’utérus
comme une eau de jouvence
une gourde de montagne kamique

dans mes dessins en coupe
le sperme n’est pas épais
c’est une écume soyeuse
de vie
un point du jour
dans la pupille
de qui fait face à l’Est
à cinq heures,
c’est le point de nuit
dans la pupille ouverte
de qui fait face aux étoiles
à onze heures

Je zoome
la semence c’est les étoiles
le céleste, la matrice
Je zoome
et la lumière blanche au fond de mon coeur
au bout de mes yeux
à la surface de mes doigts
c’est l’amour indécent d’être incompris
c’est l’amour indécent d’être simple
c’est l’amour indécent d’être partagé
l’amour indécent
de ne pouvoir être dit
mes vagues blanches diffusent
et lient la lumière
donnent leur poids aux choses
son réel à la matière
à la vie sa chaleur
je zoome
et je suis
la vie, l’amour, les étoiles

Je peux mourir demain
je suis prêt


29 novembre 2011

Insensatez

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:42

Fez chorar de dor o seu amor

J’ai la voix cassée des vieilles
qui ont veillé trop tard
J’ai la voix cassée des vieilles
qui ont trop bu
des vieilles adulées
d’avoir été trop belles
des vieilles honorées
des vieilles aimées
par les riches
par les dominants
par des amants en quête de trophées

J’ai la voix cassée
d’avoir trop joui
d’avoir trop bu
d’avoir trop respiré
la cigarette des hommes
la voix cassée
d’avoir trop ri
d’avoir trop ri faussement
pour flatter les sots,
charmer les puissants

J’ai la voix cassée
d’avoir chanté
trop chanté
trop chanté trop fort
trop souvent
trop longtemps

J’ai la voix cassée
d’avoir cherché la cassure
la fêlure
la brisure
et de l’avoir ramassée
sur mon chemin
au carrefour de mes vingt ans
au croisement de mes trente ans
à l’étoile de mes quarante
puis au souvenir
au souvenir de mes lèvres mordues

J’ai la voix cassée
car seule une voix cassée de vieille
aux genoux si douloureux
qu’elle ne peut se relever seule
peut accompagner
les beautés qui dansent
dans les nuits de Gion

Un bois dont tu ne vois pas les veines
que vaut-il ?

Le tronc attend sa scie
attend sa coupe
de perdre son eau

J’ai la voix cassée
et quand je rentre
accompagnée en taxi noir
dans mon appartement d’immeuble tout confort
j’écoute en boucle
ma collection des versions
de la chanson
qui me regarde en écho

Insensatez
How insensitive

je ne pense pas aux hommes
Insensatez
pas aux amoureux
pas aux amants
pas à ceux que j’ai cassés
comme ma voix

Insensatez
How insensitive

je ne pense pas à lui
je ne pense pas à toi

Insensatez
How insensitive

ai-je pu être
avec moi


 
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