Tokonoma
Je viens de ranger
mon tailleur bleu marine
dans mon casier.
C’est peut-être l’effet
de me déshabiller.
A la sortie du travail,
je l’appelle en vidéo de mon portable
et lui demande s’il a déjà mangé.
Il a déjà mangé.
Je lui dis que ce n’est pas grave.
Que je ne l’appelle pas pour ça.
Je l’appelle parce que j’ai besoin de sexe.
Je lui demande si je ne suis pas trop directe.
Je le vois sourire.
Doucement.
J’arrive chez lui.
Il m’embrasse. Doucement.
Je mets de l’eau chaude
dans mes nouilles instantanées
et monte à l’étage.
Il n’a pas fini sa calligraphie.
Tous les jours
Tous les jours de tous les temps
Pendant une heure
il allume l’encens
frotte l’encre de Nara
sur sa pierre de Wakayama
puis trace
son zengo du jour
sur son washi du jour.
Chaque jour,
un pinceau différent.
Les plus fins à quelques poils.
Les plus gras, à deux mains.
Les pinceaux de plumes
ceux de bambous
parfois une branche cassée
rencontrée sur son chemin.
Il monte.
Je suis nue sous le futon.
Il s’allonge près de moi.
Sur le futon.
Pose sa mâchoire dans sa paume droite
comme ces statues de Shakyamuni horizontales
et me dit :
Je ne veux pas être l’amant
tu n’es pas venue pour le sexe
tu n’es pas venue pour jouir
mais parce que tu m’aimes
tu n’es pas venue pour le feu dans ton ventre
mais pour la flamme dans ma poitrine
la chaleur de mes bras
pour mes mains qui tracent
dans tes cheveux fins
des hiragana d’homme que parfois
tu devines
Je me suis assise
je regarde mes doigts croisés
mes premières phalanges qui jouent de quelques millimètres
me trahissent
J’ai la poitrine nue
je n’ai pas froid
Je le regarde dans les yeux
et pour la première fois
depuis que nous sommes séparés
je lui dis la chaîne si lourde :
Oui. Oui, je t’aime.
Je t’aime encore.
Je t’aime toujours.
Chaque minute sans toi est une soif
Mes respirations sont les ailes
d’un oiseau dans le vide
je t’aime
et le feu si fort dans mon ventre
n’est rien
pâle
dans la lumière de la flamme
de ton âme à ma âme
Je ne suis pas là pour que tu me fasses jouir
et te voir te sentir fort
je suis là pour le sanctuaire de tes bras
la nuit
quand tu m’as embrassée dans le cou
en me souhaitant de beaux rêves
je suis là pour te voir rire
de mes blagues osées de femme d’Osaka
pour ta main pendant le film
pour te voir suspendre tes encres
dans ton tokonoma
Je suis là, je t’aime
parce que tu suspends ton encre
dans mon tokonoma




