15 mai 2010

Le Chien

Filed under: Quasar — Stéphane Barbery @ 15:14

Celui dont le chien respire en faisant du bruit

Il tient un restaurant.
Un petit restaurant.
Avec sa femme.
Depuis quarante ans.
Le menu, à midi,
n’est pas cher.
C’est du poisson grillé.
Du riz
Des légumes.
Du bon riz.
De bons légumes.
L’un des meilleurs poissons grillés.
De sa ville.

Lui, il aime le jazz.
Le bon jazz.
On entend toujours du bon jazz,
dans son restaurant.

Elle, elle aime les chats.
Il y en a partout
En pierre
En fer
En tissu
de toutes tailles.
Mais pas des vrais.
C’est interdit,
dans les restaurants.

Depuis deux ans
Il est malade
Un cancer.
Il a pris 20 ans,
d’un coup.

Les habitués se font du souci.
Il leur manque déjà
alors qu’il n’est pas mort.
Ils le regardent
en se disant que
ça ne va pas tarder.

Sa femme aussi
se fait du souci.
Elle a pris 10 ans
en six mois.
Souvent elle tâte son corps.
A la recherche de boules suspectes
parce qu’elle se sent fatiguée
mais elle ne veut pas se plaindre
faire du souci
se faire du souci
alors qu’elle en a déjà,
trop.

Ils continuent de travailler.
Les médecins ne leur ont pas dit.
Le rapport entre le poisson grillé
et sa gorge.
Et ses poumons
Ils ne savent pas,
les médecins,
le rapport entre son
état
et son état.
Ils n’ont pas vu la cuisine.
Et même s’ils l’avaient vue
ils ne feraient pas le rapport.
Eux, ils aiment le poisson grillé.
Lui, il tousse.
Le menton bas
les épaules basses
le mal au ventre.
Les yeux clairs,
de l’au-delà
de la fatigue.

Lui,
il a toujours aimé les ordinateurs.
Et les gros chiens.
Il connaît toutes les races de chien.
Toutes les races de gros chien.
Il en a eu un.
Qui est mort.
Il en a eu un autre.
Qui est mort aussi.
Ca vit pas assez.
Un chien.

Maintenant il n’a plus de chien.
Juste des photos.
Juste des soupirs.
Et des sites
de gros chiens.
Il en lit un peu tous les jours.
En écoutant du jazz.
Dans l’après-midi.
Quand il n’a pas rendez-vous,
à l’hôpital.

Depuis 3 jours
il n’arrête pas de la regarder,
la vidéo.

C’est un Çoban Köpeği
un berger d’Anatolie
dans un pays en guerre

Et puis un lion.
Il fait froid.
On voit que le lion a froid.
Qu’il a faim.
On se demande l’histoire de ce lion.
Ce qu’il fait là.
Dans cette arêne de combat.

Il y a des hommes autour
qui crient
des billets à la main.
Excités comme des enfants.

Le lion a peur
comme un enfant

Le chien, lui,
le Çoban Köpeği,
il sait ce qu’il fait là.

Il a l’air mauvais.
Et bête.
Il aime son maître
Il est là pour combattre
Il n’a peur de rien
Il aime son maître

Et son maître l’aime.


26 avril 2008

Japon : (n. m.) pays où le soleil est une femme

Filed under: Quasar — Stéphane Barbery @ 15:29


7 février 2008

Comment une kyotoïte met-elle à la porte ?

Filed under: Quasar — Stéphane Barbery @ 7:45

Dans Fleurs d’Equinoxe d’Ozu, scène incompréhensible et a posteriori hilarante où Mme Sasaki, l’insupportable mama de Kyoto, rend visite à Mme Hirayama.

Elle se précipite aux toilettes.

[En barbare que je suis, je demande à nos amis japonais : "mais comment font-elles avec leur kimono ? doivent-elles enlever leur obi ?". A quoi Shigenori me répond, après un "hmmmm" et une courte pause, d'un subtil et génial : "il suffit de savoir que cela est possible"]

Elle se précipite donc aux toilettes. En chemin, on la voit s’arrêter et remettre à l’endroit un balai posé manche vers le bas.

Le non-japonais interprète nécessairement cette scène comme un témoignage de la maniaquerie de cette tenancière de Ryokan décidément insupportable.

Tout faux : dans la région de Kyoto, le balai suspendu à l’envers signe le souhait de l’hôte de voir son visiteur partir…

La scène n’est donc pas la dénonciation d’un travers mais la peinture fine et drôlissime de l’interaction indirecte des deux femmes, la première qui ne pourra jamais dire « non, pitié, pas elle ! » et l’autre qui de toute façon se fiche de se savoir dérangeante.

Shigenori en profite pour nous apprendre que – toujours dans la région de Kyoto – si votre hôte vous propose un chazuke (bol de riz dans un bouillon de thé), c’est que vous commencez vraiment à faire suer. Donc, non, en touriste souhaitant démontrer votre amour de la gastronomie locale, n’en acceptez pas un deuxième bol ^^


6 janvier 2008

Ne pas gâcher

Filed under: Quasar — Stéphane Barbery @ 22:21

Protocole de Kyoto, recyclage des déchets à la complexité digne d’un code des impôts sédimenté depuis trois siècles mais civilisation de l’emballage. L’irréprochabilité de l’apparence passe avant la conscience environnementale.

Cela me fait penser au Persil anti-redéposition de Coluche.

Dans un registre connexe, une heureuse surprise de gamin : les crèmes caramel de supermarché sont pleines à ras-bord. Ce n’est pas comme en France où sous le prétexte supposé de ne pas verser, on nous gruge d’un bon demi-centimètre. Ici, il n’y a pas de distance entre l’opercule, le bord supérieur du pot et la crème. Ce qui en dit long aussi sur l’ingénierie agro-alimentaire de précision et le zéro-défaut…


Le riz, la glaise

Filed under: Quasar — Stéphane Barbery @ 19:33

La « travel angel » japonaise en charge de la maison que nous louons nous offre, en guise de cadeau de bienvenue, des sucreries à l’azuki rapportées d’un récent voyage.

Typiquement japonais, ce micro-potlatch de douceurs qui conduit à soupoudrer de poussières sucrées la vie des autres, pour en partager, avec eux, le goût.

Et parce que le geste compte plus que l’objet, l’emballage est plus somptueux que la sucrerie : un papier glacé semi-transparent, texturé, scellé d’un kanji qui rayonne comme une amulette d’alchimiste ou de féticheur.

Pour nous les présenter, notre hôte sort un petit présentoir en fausse laque rouge et origamise – en un pli – une feuille d’un autre grain, d’une nouvelle transparence. Ce geste de quelques secondes renvoie l’occidental à son statut de cul-terreux, de serf pedzouille, d’arriéré de l’élégance.

Ca fout la honte. Ca donne envie.


 
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