Photographier Salah
(Texte rédigé à l’occasion d’une donation de tirages de portraits de Salah Stétié à la Bibliothèque Nationale de France à l’occasion de la prochaine exposition Salah Stétié)
Soto : 外 (l’extérieur, le public)
La “photographie de l’auteur” procède de l’imaginaire du portrait officiel. L’auteur, le photographe, l’admirateur rêvent tous d’une représentation unique fixant l’éternité. Une image de stature et d’autorité de l’écrivain enregistrant son régne sur son domaine littéraire; pour les Lagarde et Michard ou les Hyakunin Isshu du futur.
Sur un registre proche, ces clichés participent aussi de l’imaginaire des icônes de saints laïcs qui nous inspirent au quotidien, nous accompagnent – surmoi bienveillant – en nous observant débuter ou peiner sur nos chemins. Je me souviens des photos d’écrivains punaisées sur les murs de ma chambre d’adolescent.
Ces portraits-là, publics, tracent une frontière, une hiérarchie définitive, entre les maîtres, les héros, les créateurs, et leurs lecteurs. Ces images ont pour vocation de subjuguer comme des statues de marbre sur des tombeaux de patriarche. Elles sont là pour alimenter le feu du mythe.
杲
Uchi : 内 (l’intérieur, le privé)
“Je ne tutoie jamais personne, tu sais” me dit Salah après deux jours passés ensemble dans Kyôto où je lui sers d’accompagnateur inopiné. Quarante huit heures plus tôt, nous ne connaissions rien l’un de l’autre.
杲
Mes photos de Salah laissent transparaître cette hésitation entre le soto et l’uchi, le public et le privé.
Soto : la pose de la “photo de l’écrivain” que Salah prend parfois devant moi, conscient de son âge, s’adressant aux vivants de demain. Demande implicite, muette, lucide, comme une chemise ouverte devant le peloton de l’inéluctable. Une demande à laquelle je réponds parce que je la comprends et qu’il y est question d’honneur. Mais sans toutefois pouvoir éviter l’affreux double-bind : ne pas ignorer la condition humaine et son destin; et simultanément ne pas participer à l’inexorable en s’en faisant, le temps d’un cliché, par la pensée, complice par anticipation.
Uchi : L’amitié immédiate, surprenante, de deux étrangers de générations et de parcours différents, qui goûtent avec la conscience du rare cette reconnaissance instantanée, mutuelle, authentique.
Cette complicité a permis des photos où s’autorisent tous les registres d’émotions réservées habituellement aux albums de famille. Simplement. Affectueusement. Comme des souvenirs doux.
杲
Notre complicité est inattendue mais pas inexplicable : nous nous rencontrons à Kyôto, la ville du hors-temps à laquelle Salah a consacré un livre – sans jamais y avoir vécu.
Il faut imaginer Kyôto comme un Louvre de l’Asie protégeant des trésors pratiquement disparus de leurs terres d’origines. Une ville où subsistent encore des parcelles de beauté pure, absolue, ignorée en général des Occidentaux même curieux : combien, sans avoir passé suffisamment de temps ici, ont entendu parler de Yoshimasa ou de Huizong, son modèle, le dernier empereur Song ? Qui soupçonnerait l’existence et la magie stupéfiante des momiji ou des ume ? Le Shôkin-tei de la villa Katsura ? Le yûgen de Zeami ou de Sen no Rikyu, dont les héritages abyssaux, spécifiquement japonais, y sont encore actualisés ? Qui devinerait à quel point les idéogrammes ajoutent la chorégraphie et l’harmonie à l’écrit et au voir ? Kyôto n’est pas l’exotique ex-capitale d’un archipel d’extraterrestres martiaux aujourd’hui technophiles. C’est l’un des derniers sanctuaires de raffinements civilisés, où l’on cultive depuis des siècles l’art comme une religion. Et la beauté célébrée par les japonais n’est pas réservée à une poignée de scolastes orientalistes. La beauté de Kyôto submerge immédiatement tous les esthètes qui y viennent et les fait se sentir étrangement chez eux, dans une confrérie qui traverse frontières et époques.
Les photos de Salah à Kyôto – font sens – car elles l’encadrent de cette fraternité, rendent hommage à ce fil invisible du hors-temps qui honore le plus grand de l’homme. Parce qu’elles appellent à la communion universelle dans ce qui mérite d’être souvenu et célébré.
杲
Soto : Salah solaire, platonicien. Capable d’accueillir le soleil, de sortir de l’ombre du silence pour laisser venir les mots qui sonneront juste. Et qui ne retomberont pas.
Soto : Salah bossy, diplomate retraité aux innombrables décorations, téléphone à l’oreille pour régler un dossier urgent ou donner des nouvelles à ceux qui l’aiment et s’inquiètent pour lui
Uchi : Salah aux yeux fatigués, à la pupille qui brille, penchant la tête comme un enfant séducteur, mais avec le pli de la bouche fermé de ceux qui ont appris par l’expérience qu’il faut parfois laisser les proches apprendre de leurs propres échecs. Image de la tension interne du bienveillant qui sait qu’il ne pourra pas éviter aux autres les leçons difficiles qu’il aura dû méditer.
Soto : Salah ludique, content de ses bons mots sur une estrade du deuxième festival de la poésie méditerranénne de Sète (unique photo hors Kyôto).
Uchi : Salah me regardant comme un grand-père son petit fils préféré. Lui qui n’a pas eu d’enfant.
Uchi : Salah submergé par la tristesse, angoissé, la sensation étouffante d’absence d’issues.
Soto : Salah en prince en exil, esthète, prenant la pose mi-sérieuse mi-moqueuse qu’affectionnent les adolescents. Une pose qui sied à son âge. Et à son âme.
Uchi : Salah relisant dans l’ombre d’une pièce à tatami, son poème sur le sel. Soupesant chaque mot comme un horloger de précision. Chaque mot devant tenir l’air dans le tic-tac d’une machine d’anticythère invisible qui prouve l’existence du mouvement perpétuel.
Soto : Salah confiant, stable, au jugement sûr. Sûr de ce qui vaut. De cette détermination qui le conduira régulièrement au : ne pas fuir.
Uchi / Soto : Salah grand voyageur, se posant là, dans l’une des pièces à thé de Katsura Rikkyu : sanctuaire de beauté où il est à la fois étranger et à sa place. N’ayant besoin ni de carte d’identité, ni de passeport.
Soto / Uchi : Salah soucieux. Pour les siens. Pour les millions de personnes qu’il ressent comme siens. Autour de la Méditerrannée notamment.
Soto / Uchi : Salah épuisé, ayant besoin du contact avec l’énergie des piliers de bois afin de pouvoir avancer encore un peu. Déposant une trace de son âme dans ces piliers pour ceux qui passeront après lui.
Soto : Salah parlant de poésie, avec un visage ressemblant au vieux De Gaulle. Dans un costume parfaitement coupé. Un De Gaulle bien habillé : ce n’est pas exactement l’image habituelle du poète. Mais de cette stature, de cette tenue, un souffle qui tire tous ceux qui l’entendent vers le haut, leur redonnant goût et espoir dans le langage.
Uchi / Soto : Salah sous les torii, ces portes symboliques séparant le prophane du sacré. La poésie est-ce un torii qui s’efface par la grâce du passage du poète ?
Uchi / Soto : Salah prenant la pose pour imiter les rakan d’Otagi Nenbutsu-ji. Comme un gisant qui ne ferait pas peur, s’amusant de lui-même. Mais la tristesse de Salah est peut-être la plus forte ici. Une tristesse qui fait presque peur. La douleur.
杲
Uchi : la photo absente, la photo parfaite, qui n’aura jamais été prise : celle de Salah, sur l’engawa du Kôto-in, récitant, chuchotant à mon oreille, aux oreilles de tous les happy-few : Le Balcon de Baudelaire.
Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses…
L’art d’évoquer les minutes. Une définition de la photographie.
Stéphane Barbery
Kyôto, juin 2012




