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	<title>Tropiques Japonaises</title>
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		<title>Tropiques Japonaises</title>
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		<title>Atelier Poésie, mardi 7 mai 2013, Yoshida Yama, 14h00 : Rimbaud</title>
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		<pubDate>Mon, 06 May 2013 01:36:51 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Stéphane Barbery</dc:creator>
				<category><![CDATA[Atelier Poésie]]></category>

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		<description><![CDATA[Cet atelier mensuel d’échanges franco-japonais sur la poésie est libre d’accès. Il est gratuit. Il se déroule chez moi à Kyôto (5mn de l&#8217;arrêt de bus Ginkakuji Michi). C&#8217;est la raison pour laquelle les personnes qui voudraient y assister pour la première fois devront impérativement me contacter au préalable : barbery@gmail.com La langue de l’atelier [...]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.flickr.com/photos/barbery/8691058873/" title="La couleur des yeux de Patinir - 09 by Stéphane Barbery, on Flickr"><img src="http://farm9.staticflickr.com/8398/8691058873_500c24876a.jpg" width="374" height="500" alt="La couleur des yeux de Patinir - 09"></a></p>
<p>Cet atelier mensuel d’échanges franco-japonais sur la poésie est libre d’accès. Il est gratuit.<br />
Il se déroule chez moi à Kyôto (5mn de l&rsquo;arrêt de bus Ginkakuji Michi).<br />
C&rsquo;est la raison pour laquelle les personnes qui voudraient y assister pour la première fois devront impérativement me contacter au préalable : <a href="mailto:barbery@gmail.com">barbery@gmail.com</a></p>
<p>La langue de l’atelier est le français. Toute personne, quel que soit son niveau de français, peut y participer.</p>
<p>Chaque séance est généralement consacrée à un poème classique ou à une série de poèmes d&rsquo;un auteur classique. </p>
<p>L&rsquo;essentiel de l&rsquo;atelier consiste en une lecture collective à voix haute (mais chuchotée) du ou des poèmes. Cette lecture est le point de départ d&rsquo;une interrogation sur l&rsquo;esthétique française et ce qui la différencie de l&rsquo;esthétique japonaise.</p>
<p>Texte étudié lors du prochain atelier : Roman de Rimbaud</p>
<p>杲</p>
<p>Roman</p>
<p>On n&rsquo;est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.<br />
- Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,<br />
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !<br />
- On va sous les tilleuls verts de la promenade. </p>
<p>Les tilleuls sentent bons dans les bons soirs de juin !<br />
L&rsquo;air est parfois si doux, qu&rsquo;on ferme la paupière ;<br />
Le vent chargé de bruits, &#8211; la ville n&rsquo;est pas loin, -<br />
A des parfums de vigne et des parfums de bière …</p>
<p>Voilà qu&rsquo;on aperçoit un tout petit chiffon<br />
D&rsquo;azur sombre, encadré d&rsquo;une petite branche,<br />
Piqué d&rsquo;une mauvaise étoile, qui se fond<br />
Avec de doux frissons, petite et toute blanche …</p>
<p>Nuit de juin ! Dix-sept ans ! &#8211; On se laisse griser.<br />
La sève est du champagne et vous monte à la tête &#8230;<br />
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser<br />
Qui palpite là, comme une petite bête …</p>
<p>Le coeur fou Robinsonne à travers les romans,<br />
- Lorsque, dans la clarté d&rsquo;un pâle réverbère,<br />
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,<br />
Sous l&rsquo;ombre du faux-col effrayant de son père …</p>
<p>Et, comme elle vous trouve immensément naïf,<br />
Tout en faisant trotter ses petites bottines,<br />
Elle se tourne, alerte et d&rsquo;un mouvement vif &#8230;<br />
- Sur vos lèvres alors meurent les cavatines &#8230; </p>
<p>Vous êtes amoureux. Loué jusqu&rsquo;au mois d&rsquo;août.<br />
Vous êtes amoureux. &#8211; Vos sonnets la font rire.<br />
Tous vos amis s&rsquo;en vont, vous êtes mauvais goût.<br />
- Puis l&rsquo;adorée, un soir, a daigné vous écrire &#8230; !</p>
<p>- Ce soir-là, &#8230; &#8211; vous entrez aux cafés éclatants,<br />
Vous demandez des bocks ou de la limonade &#8230;<br />
- On n&rsquo;est pas sérieux, quand on a dix-sept ans<br />
Et qu&rsquo;on a des tilleuls verts sur la promenade</p>
<p>Arthur Rimbaud, 1870.</p>
<p>杲</p>
<p>Les tilleuls verts sur la promenade.<br />
Les momiji verts et leurs doux frissons.<br />
L&rsquo;air doux de juin. Les premières bières de mai.<br />
Le printemps qui n&rsquo;est pas sérieux.</p>
<p>La golden week et les cheveux de Rimbaud.</p>
<p>杲</p>
<p><strong>Liens  :</strong></p>
<ul>
<li><a href="http://blog.hix05.com/blog/2007/06/post_255.html">Traduction du poème en japonais</a>
<li><a href="https://www.youtube.com/watch?v=8xiXfLXtsT4">Chanté par Léo Ferré</a>
<li>Me contacter : <a href="mailto:barbery@gmail.com">barbery@gmail.com</a>
</ul>
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		<title>L&#8217;accueil des flows</title>
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		<pubDate>Tue, 30 Apr 2013 13:03:28 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Stéphane Barbery</dc:creator>
				<category><![CDATA[Accueil]]></category>

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		<description><![CDATA[Dans un texte de jeunesse, je tentais de définir la beauté comme &#171;&#160;l&#8217;expression la plus parfaite d&#8217;une émotion&#160;&#187; et ses critères comme intensité (de l&#8217;émotion), gain de désignation (nouveauté du symbole créé par l&#8217;œuvre permettant de baptiser un signifié qui n&#8217;avait pas auparavant de signifiant) et type d&#8217;utilisation du symbole (en miroir autistique, ou en [...]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.flickr.com/photos/barbery/8691060053/" title="La couleur des yeux de Patinir - 14 by Stéphane Barbery, on Flickr"><img src="http://farm9.staticflickr.com/8533/8691060053_4b613f41f0.jpg" width="500" height="374" alt="La couleur des yeux de Patinir - 14"></a></p>
<p>Dans un texte de jeunesse, je tentais de définir la beauté comme &laquo;&nbsp;l&rsquo;expression la plus parfaite d&rsquo;une émotion&nbsp;&raquo; et ses critères comme intensité (de l&rsquo;émotion), gain de désignation (nouveauté du symbole créé par l&rsquo;œuvre permettant de baptiser un signifié qui n&rsquo;avait pas auparavant de signifiant) et type d&rsquo;utilisation du symbole (en miroir autistique, ou en palier partagé).</p>
<p>Ces propositions s&rsquo;appliquent essentiellement à des œuvres statiques (une peinture, un poème, une sculpture, une pièce de musique courte) : qui ne se déploient pas comme flow.</p>
<p>L&rsquo;expérience de la calligraphie et du shakuhachi me permet ce soir de tenter d&rsquo;améliorer ces hypothèses.</p>
<p>杲</p>
<p>L&rsquo;art est bien sûr attiré par l&rsquo;expression d&rsquo;expériences ponctuelles fortes. Parce qu&rsquo;elles sont délimitées. Plus simples à circonscrire. Et à susciter.</p>
<p>Mais l&rsquo;expérience du quotidien est davantage celle du flow que celle du pic.</p>
<p>Et il s&rsquo;agit d&rsquo;une double expérience : flow du monde, flow interne.</p>
<p>杲</p>
<p>S&rsquo;asseoir et admirer un paysage naturel. La respiration des nuages, les variations Goldberg de la lumière, l&rsquo;hypothermie du vent et la brosse du soleil sur son visage, la danse des feuilles et le réseau des branches sur l&rsquo;azur, l&rsquo;invraisemblance des fleurs.</p>
<p>Fermer les yeux et percevoir son âme, son cœur, sa pensée. Les mots, les idées, les sensations. Les angoisses, les tensions, les aspirations. Les buts et les regrets. Les courses et les excuses à faire. La séduction et le désir. Les rêves et les algorithmes. Les synesthésies et les apprentissages. La mémoire qui s&rsquo;organise et les traumas qui bouclent.</p>
<p>Il y a quelque chose d&rsquo;étrange dans ces deux flows en ce qu&rsquo;ils se répondent. Comme en miroir. Il serait simple de dire que le flow du monde est choisi par notre esprit comme symbole, tenant-lieu, de notre flow interne. Et on ne peut s&rsquo;empêcher également de penser aux sages qui proposent une hypothèse plus radicale encore : les deux flows n&rsquo;en seraient qu&rsquo;un. L&rsquo;être, tout l&rsquo;être, serait flow. Un flow unique.</p>
<p>La question de la nature et des rapports des deux flows est accessoire. Notre expérience au quotidien reste double : flow du monde, flow interne. Auxquels nous ne prêtons pas d&rsquo;importance. Quand soudain l&rsquo;art nous reconnecte à eux. A leur rythme, à leur transformation, à leur structure.</p>
<p>Les chefs d&rsquo;œuvre ne produisent donc pas simplement des émotions fortes. Ils nous rendent l&rsquo;accès aux flows.</p>
<p>杲</p>
<p>L&rsquo;expérience la plus familière et la meilleure du flow, nous la faisons peut-être dans la sexualité. Le pic, ce serait bien sûr l&rsquo;orgasme. Mais le plaisir ne se trouve-t-il pas surtout, avant ce pic incomparable, dans le flow de la danse des amants ?</p>
<p>Le flow des corps qui se répondent, le phrasé, la pulsation, le swing, la vitesse des mains, des torses, des hanches, des bouches et des regards, ce flow-là, parce qu&rsquo;il est circonscrit dans le temps, parce qu&rsquo;il est transe c&rsquo;est-à-dire connexion totale au flow interne, le sien et celui de l&rsquo;autre donc du monde, est l&rsquo;expérience matrice qui sert de référent implicite, facile, à l&rsquo;art.</p>
<p>L&rsquo;étreinte d&rsquo;une œuvre, la façon dont elle vous prend, dont elle monte puis s&rsquo;irise, nous la saisissons comme expérience corporelle.</p>
<p>杲</p>
<p>La calligraphie et le shakuhachi sont des arts majeurs parce qu&rsquo;ils sont accueils des flows.</p>
<p>Une calligraphie n&rsquo;est pas une image. Mais la trace d&rsquo;un geste. D&rsquo;un flow interne éclairé par le soleil d&rsquo;une signification. Qui n&rsquo;a jamais tracé de kanji, qui n&rsquo;a pas répété tous les jours, les traits élémentaires de l&rsquo;écriture dite régulière (kaisho), ne peut comprendre à quel point cette danse de l&rsquo;encre est connexion au triple flow : flow interne, flow du monde, flow de l&rsquo;étreinte.</p>
<p>Flow interne car calligraphier nécessite d&rsquo;être en transe.</p>
<p>Flow du monde pour deux raisons. D&rsquo;abord on calligraphie des signes qui renvoient à l&rsquo;extérieur ou impliquent un tiers, une adresse. Mais surtout l&rsquo;écriture régulière que l&rsquo;on apprend aujourd&rsquo;hui est le résultat d&rsquo;une évolution de tracés, pendant de nombreux siècles, sélectionnés par les mains sûres et les esprits inspirés de successions de génies époustouflants. Il s&rsquo;agit de l&rsquo;une des créations collectives les plus anoblissantes de l&rsquo;humanité. Les règles de construction de l&rsquo;écriture régulière &#8211; qui sert de référence aux autres formes de calligraphie &#8211; ont des liens évidents avec la structure du flow du monde comme si les kanji avaient trouvé et fixé la représentation juste de ce flow. Une page calligraphiée, quand on en a fait l&rsquo;expérience dans son corps, se perçoit comme un écosystème dans le temps : asymétrie, alternance, harmonie par l&rsquo;espacement, courants, souffles, appuis virils et douceurs de femmes, transmutations et impermanence.<br />
La forêt, la montagne, le ciel. Des années durant. Dans la pupille du berger.</p>
<p>Flow érotique enfin : le pinceau sur la feuille est une main sur un corps nu.</p>
<p>杲</p>
<p>Il s&rsquo;agit d&rsquo;un authentique drame que les Occidentaux n&rsquo;aient pas accès à cette beauté-là. Que faudrait-il faire ? Que les pays à kanji financent des ateliers dans toutes les institutions formant les cadres de la planète ? Que tous les musées du monde proposent une salle exposant des œuvres fortes et des animateurs initiant, pendant une heure, aux premiers traits ?</p>
<p>Les Occidentaux ont peur de l&rsquo;Asie en partie du fait de leur jalousie pour les kanji. Ils pressentent la puissance magique de ces signes. Sans pouvoir les comprendre, on se sent barbare face à eux. Les kanji sont trop nombreux, ils apparaissent trop compliqués. &laquo;&nbsp;Seuls des esprits supérieurs doivent pouvoir manier ces symboles&nbsp;&raquo; est toujours l&rsquo;idée sous-jacente flottante. Oui, les kanji sont l&rsquo;une des raisons du complexe d&rsquo;infériorité de l&rsquo;Occident face à l&rsquo;Asie.<br />
Il est triste de se dire que l&rsquo;imaginaire du péril jaune est le produit du génie d&rsquo;un système d&rsquo;écriture. D&rsquo;une beauté incomprise du fait du temps d&rsquo;initiation trop long qu&rsquo;elle requiert.<br />
Comment l&rsquo;humanité écrira-t-elle dans deux milles ans…</p>
<p>杲</p>
<p>J&rsquo;ai commencé à rêver du Japon à treize ans. En écoutant un disque de shakuhachi.<br />
Je peux désormais dire pourquoi je ressens que les œuvres appelées honkyoku, pièces traditionnelles qui trouvent leur origine dans la transe méditative de moines zen itinérants, sont des œuvres d&rsquo;art infinies : comme la calligraphie, elles connectent aux flows : flow du monde, flow interne. Le zen n&rsquo;étant pas le tantra, la dimension érotique n&rsquo;est présente qu&rsquo;à la marge. Mais un interprète contemporain peut la faire surgir immédiatement.</p>
<p>La proximité des moyens utilisés par le shakuhachi et la calligraphie ne cesse de me surprendre. Passer tous les jours de la flute au pinceau rend évident que le shakuhachi est une calligraphie sonore, la calligraphie, du shakuhachi d&rsquo;encre noire.</p>
<p>Aujourd&rsquo;hui, les pièces traditionnelles sont moins jouées et moins populaires que les compositions modernes qui à mes oreilles ont perdu presque totalement le contact avec les flows. Au Japon où tout est toujours codé, figé dans des procédures écrites à suivre à la lettre, les improvisions de shakuhachi façon honkyoku n&rsquo;existent presque pas. A vrai dire, je n&rsquo;en connais pas.</p>
<p>En utilisant cette intuition d&rsquo;une identité de principe entre le shakuhachi et la calligraphie, il serait pourtant simple d&rsquo;imaginer un procédé de génération d&rsquo;improvisations façon honkyoku. Il suffirait pour cela de faire correspondre à chaque trait fondamental composant un kanji, un type de son, une technique de souffle ou une séquence de notes (ascendantes ou descendantes, aiguës ou graves, intermédiaires ou franches). Le musicien pourrait alors choisir un texte (un haiku, un tanka ou mieux un zengo de quelques caractères) et le &laquo;&nbsp;calligraphier&nbsp;&raquo; avec son souffle.</p>
<p>Souriant à cette idée, je pensais à un ami violoncelliste en me disant que cette technique permettrait de créer des suites aussi belles que celles de Bach.</p>
<p>Oui : la fugue &#8211; les flows. L&rsquo;accueil.</p>
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		<title>L&#8217;accueil de la goutte qui est la bouteille et le mur</title>
		<link>http://www.tropiques-japonaises.fr/2013/03/23/laccueil-de-la-goutte/</link>
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		<pubDate>Sat, 23 Mar 2013 07:58:31 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Stéphane Barbery</dc:creator>
				<category><![CDATA[Accueil]]></category>

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		<description><![CDATA[Devant sa porte au neuvième étage, dans la cage d&#8217;escalier sombre de son HLM sordide, Roselys, ma grand-mère, attendait toujours avec nous la longue montée de l&#8217;ascenseur, un verre d&#8217;eau à la main et un sourire de petite fille aux lèvres. Elle aimait sa cérémonie du verre d&#8217;eau. Comme les enfants leur jouet magique. On [...]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.flickr.com/photos/barbery/8099462512/" title="Kisewata 被綿 by Stéphane Barbery, on Flickr"><img src="http://farm9.staticflickr.com/8465/8099462512_5811275521.jpg" width="500" height="333" alt="Kisewata 被綿"></a></p>
<p>Devant sa porte au neuvième étage, dans la cage d&rsquo;escalier sombre de son HLM sordide, Roselys, ma grand-mère, attendait toujours avec nous la longue montée de l&rsquo;ascenseur, un verre d&rsquo;eau à la main et un sourire de petite fille aux lèvres.</p>
<p>Elle aimait sa cérémonie du verre d&rsquo;eau. Comme les enfants leur jouet magique. </p>
<p>On sentait bien qu&rsquo;elle y aimait la transgression : jeter un verre d&rsquo;eau dans l&rsquo;espace public, contre la porte de l&rsquo;ascenseur qui se fermait sur notre départ. Elle aimait la transgression; et l&rsquo;enchantement d&rsquo;un rituel plus riche qu&rsquo;une coutume, plus profond qu&rsquo;une superstition, plus ancien qu&rsquo;un dieu unique.</p>
<p>Nous étions régulièrement arrosés. Parfois beaucoup.<br />
Mais nous aussi, nous aimions et la transgression. Et la magie.</p>
<p>J&rsquo;ai toujours cru que ce verre d&rsquo;eau venait du désert. Du sable. Que ce verre d&rsquo;eau était une supplique altruiste lancée à la pluie, au puits, pour que le voyageur n&rsquo;ait jamais soif. Physiquement. Spirituellement. Une eau tournée vers la destination, vers le but de celui à qui l&rsquo;on souhaite de bien arriver.</p>
<p>Je découvre à l&rsquo;instant que l&rsquo;eau du verre en pyrex pourrait plutôt symboliser la mer, la vague. Parce qu&rsquo;elle revient. Que ce serait alors une eau égoïste, orientée vers le retour de ceux qui nous quittent et déjà nous manquent. Un lasso d&rsquo;amour. Liquide.</p>
<p>杲</p>
<p>C&rsquo;est dans un petit couloir qu&rsquo;a été installé la mizuya : la pièce d&rsquo;eau où l&rsquo;on prépare les instruments qui seront introduits dans la chambre à thé.<br />
C&rsquo;est le lieu informel des confidences, des questions indiscrètes qu&rsquo;on s&rsquo;autorise à la va-vite pour ne pas contraindre l&rsquo;autre à une réponse posée sur un sujet qui pourrait lui être pénible.</p>
<p>Le maître me met dans les mains la boite à trois étages contenant les sucreries que je dois servir aux élèves à qui c&rsquo;est le tour de s&rsquo;entraîner au rôle de l&rsquo;invité.<br />
C&rsquo;est une boite noire non laquée &#8211; on voit la veine du bois &#8211; si légère qu&rsquo;elle pèse le poids du rien. Pour donner corps et présence à ce vide, il convient naturellement de la porter comme si elle était lourde de tout l&rsquo;être du monde, de toute la présence du monde.</p>
<p>Je me suis déjà retourné comme un grand chambellan portant l&rsquo;aleph quand je sens la main du maître sur mon épaule qui m&rsquo;arrête et me somme silencieusement d&rsquo;attendre avec le visage de celui qui a été sur le point de commettre l&rsquo;irréparable.<br />
Il saisit un fouet à matcha en bambou, le trempe dans le récipient où flottent les chakin et, d&rsquo;un mouvement de magicien de music-hall, projette sur l&rsquo;étage supérieure de la boite noire entre mes mains un nuage de gouttelettes de rosée de mars. Parce que quoi qu&rsquo;en plein centre-ville et dans les bruits de construction de la maison voisine, ici et maintenant, nous sommes en pleine forêt.</p>
<p>Mon visage stupéfait le fait sourire davantage encore que la réparation de son oubli et, dans un grand éclat de rire, il me bénit tout pareillement que les wagashi.</p>
<p>Je revois ma grand-mère.</p>
<p>杲</p>
<p>Je suis d&rsquo;une génération qui considérait avec suspicion l&rsquo;orientalisme hippie de la génération précédente. Les livres que j&rsquo;achetais adolescent sur le zen et le Japon était toujours jaunes, en solde, les reliquats d&rsquo;une contreculture gauchiste californienne et droguée, passée de mode.</p>
<p>Il faut un brin d&rsquo;effort et une curiosité vigoureuse pour aller à l&rsquo;encontre de ses réticences générationnelles.<br />
Les enregistrements de la voix d&rsquo;Alan Watts font partie des trésors d&rsquo;internet. De ceux qui dépassent les générations, les réticences, les origines et les destinations. Qui parlent au coeur.</p>
<p>Dans un de ses enregistrements, il explique son monisme bouddhique à la Spinoza en évoquant le big bang qu&rsquo;il décrit comme une bouteille d&rsquo;encre noire jetée contre un mur. Au centre, une tâche bien dense. Et aux extrémités, des gouttelettes minuscules. </p>
<p>Alan Watts nous souffle, comme un griot blanc qui aurait fait le voyage en Orient, comme un sage qui rappelle ses mythes à sa tribu du hors-temps, que nous ne sommes pas ces monades qui se croient des perles, à la frange. Mais le processus lui-même. Non pas des éclaboussures boursoufflées d&rsquo;elles-mêmes. Mais toute l&rsquo;encre. Et le mur.</p>
<p>Le verre d&rsquo;eau drippé de l&rsquo;Être.</p>
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		<title>Atelier Poésie, mardi 5 mars 2013, Yoshida Yama, 14h00 : Guillevic</title>
		<link>http://www.tropiques-japonaises.fr/2013/03/05/2442/</link>
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		<pubDate>Tue, 05 Mar 2013 03:41:05 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Stéphane Barbery</dc:creator>
				<category><![CDATA[Atelier Poésie]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.tropiques-japonaises.fr/?p=2442</guid>
		<description><![CDATA[Cet atelier mensuel d’échanges franco-japonais sur la poésie est libre d’accès. Il est gratuit. Il se déroule chez moi à Kyôto (5mn de l&#8217;arrêt de bus Ginkakuji Michi). C&#8217;est la raison pour laquelle les personnes qui voudraient y assister pour la première fois devront impérativement me contacter au préalable : barbery@gmail.com La langue de l’atelier [...]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.flickr.com/photos/barbery/8506747982/" title="Le nuage sur la lune - 25 by Stéphane Barbery, on Flickr"><img src="http://farm9.staticflickr.com/8379/8506747982_8c28911132.jpg" width="333" height="500" alt="Le nuage sur la lune - 25"></a></p>
<p>Cet atelier mensuel d’échanges franco-japonais sur la poésie est libre d’accès. Il est gratuit.<br />
Il se déroule chez moi à Kyôto (5mn de l&rsquo;arrêt de bus Ginkakuji Michi).<br />
C&rsquo;est la raison pour laquelle les personnes qui voudraient y assister pour la première fois devront impérativement me contacter au préalable : <a href="mailto:barbery@gmail.com">barbery@gmail.com</a></p>
<p>La langue de l’atelier est le français. Toute personne, quel que soit son niveau de français, peut y participer.</p>
<p>Chaque séance est généralement consacrée à un poème classique ou à une série de poèmes d&rsquo;un auteur classique. </p>
<p>L&rsquo;essentiel de l&rsquo;atelier consiste en une lecture collective à voix haute (mais chuchotée) du ou des poèmes. Cette lecture est le point de départ d&rsquo;une interrogation sur l&rsquo;esthétique française et ce qui la différencie de l&rsquo;esthétique japonaise.</p>
<p>Texte étudié lors du prochain atelier : Extraits de l&rsquo;Art Poétique de Guillevic (Poésie / Gallimard)</p>
<p>*</p>
<p>Il n&rsquo;y a pas que la mémoire.</p>
<p>Il y a ces réminiscences<br />
De ce que l&rsquo;on n&rsquo;a pas vécu,<br />
Qui nous viennent d&rsquo;on ne sait où :</p>
<p>Aujourd&rsquo;hui, c&rsquo;est l&rsquo;oeil du requin,<br />
C&rsquo;est la myopie de l&rsquo;horizon.</p>
<p>*</p>
<p>Quoi que tu fasses<br />
Le poème<br />
Garde mystère.</p>
<p>Pas plus<br />
Que l&rsquo;arbre et le buisson,</p>
<p>Que la palourde<br />
Et sa coquille,</p>
<p>Que ta bague<br />
De quartz rutile</p>
<p>*</p>
<p>J&rsquo;ai été obligé<br />
De longer le mur.</p>
<p>Je croyais folâtrer,<br />
Mais j&rsquo;étais<br />
Le féal du poème.</p>
<p>*</p>
<p>&laquo;&nbsp;Le poème garde mystère&nbsp;&raquo;. Voilà pourquoi expliquer un poème est impossible ou destructeur. Un poème qui n&rsquo;a plus d&rsquo;aura, plus d&rsquo;incompris, n&rsquo;est plus poésie. Le mystère du poème est parfois lié à la force du kotodama. Parfois à la seule présence du monde. Cette surprise devant le monde qui échappe à l&rsquo;explication, la transcription du mystère dans quelques sons courts, mystérieux comme des galets,  ou dans un snapshot me semble participer d&rsquo;une esthétique proche de celle de la sensibilité japonaise.<br />
Le poème veille le mystère du monde.</p>
<p>*</p>
<p><strong>Liens  :</strong></p>
<ul>
<li><a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Eug%C3%A8ne_Guillevic">Page wikipedia sur Guillevic</a>
<li>Me contacter : <a href="mailto:barbery@gmail.com">barbery@gmail.com</a>
</ul>
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		</item>
		<item>
		<title>L&#8217;accueil du petit satori</title>
		<link>http://www.tropiques-japonaises.fr/2013/02/17/laccueil-du-petit-satori/</link>
		<comments>http://www.tropiques-japonaises.fr/2013/02/17/laccueil-du-petit-satori/#comments</comments>
		<pubDate>Sun, 17 Feb 2013 09:04:10 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Stéphane Barbery</dc:creator>
				<category><![CDATA[Accueil]]></category>

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		<description><![CDATA[J&#8217;étais en retard. Le maître avait préparé et aligné pour moi, devant les cloisons coulissantes, les instruments de thé que j&#8217;apporterais en trois temps dans la pièce éclairée faiblement par l&#8217;hiver : D&#8217;abord le pot terreux contenant l&#8217;eau fraiche. Puis, main droite, la petite boite laquée noire contenant le thé en poudre et, main gauche, [...]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.flickr.com/photos/barbery/8099466078/" title="Une leçon de thé - 04 by Stéphane Barbery, on Flickr"><img src="http://farm9.staticflickr.com/8049/8099466078_4415ef1918.jpg" width="500" height="333" alt="Une leçon de thé - 04"></a></p>
<p>J&rsquo;étais en retard.</p>
<p>Le maître avait préparé et aligné pour moi, devant les cloisons coulissantes, les instruments de thé que j&rsquo;apporterais en trois temps dans la pièce éclairée faiblement par l&rsquo;hiver :<br />
D&rsquo;abord le pot terreux contenant l&rsquo;eau fraiche.<br />
Puis, main droite, la petite boite laquée noire contenant le thé en poudre et, main gauche, le bol, au fond duquel repose le tissu fin, neige, qui servira à l&rsquo;essuyer; le fouet en bambou, sur le tissu; au sommet, la fragile spatule à thé.<br />
Enfin, le récipient à eau usée, en bronze sombre, à l&rsquo;intérieur duquel se trouve un porte-couvercle, et, instable et prompte à la chute, posée sur le pourtour du récipient, la fine louche en bambou.</p>
<p>Dans les agendas du monde du thé, il existe un calendrier découpant l&rsquo;année en soixante-douze saisons.<br />
<em>Soixante-douze</em>. Qui ne se sentirait pas barbare en apprenant ce chiffre ?<br />
Mais l&rsquo;année est aussi plus simplement divisée en deux temps majeurs dans une opposition yin/yang entrelacée qu&rsquo;on retrouve, presque invisible, dans tous les détails de la cérémonie :<br />
Le temps des saisons douces et chaudes : celui du brasero &#8211; le <em>furô</em> &#8211; posé sur les tatami à l&rsquo;angle de la pièce pour que sa chaleur ne gène pas les invités.<br />
Le temps des saisons fraîches et froides : temps du foyer enterré au milieu de la pièce &#8211; le <em>rô</em> &#8211;  afin qu&rsquo;il réchauffe au mieux et au plus près les invités.</p>
<p>Dans la voie japonaise du thé, le thé n&rsquo;étant pas infusé mais battu, en poudre, dans le bol, la bouilloire ne contient toujours que de l&rsquo;eau qui chante.<br />
La cérémonie formant une boucle, toute eau puisée sera remplacée à la fin par de l&rsquo;eau fraîche.<br />
L&rsquo;eau frémissante est prélevée avec la louche, à la taille élégante, dont la contenance du godet est &#8211; <em>bien sûr</em> &#8211; différente au temps du <em>rô</em> et du <em>furô</em>.<br />
Pour puiser l&rsquo;eau, il faut auparavant ôter le couvercle de la bouilloire et poser ce dernier sur un support ad-hoc afin de ne pas abîmer le tatami tressé de paille de riz.</p>
<p>Ce porte-couvercle à la fonction si triviale est l&rsquo;un des instruments étranges de la voie du thé.</p>
<p>La règle doit se comprendre ainsi : si le dispositif de la cérémonie implique que le récipient à eau fraîche soit posé directement sur le tatami, alors le porte-couvercle se doit d&rsquo;être en bambou. Le plus souvent jeune, c&rsquo;est-à-dire vert.<br />
Certains types de cérémonie font intervenir une petite étagère à proximité du <em>rô</em> ou du <em>furô</em>. Si le récipient à eau fraîche y est placé et ne se trouve plus alors en contact avec le tatami, il convient d&rsquo;utiliser un porte-couvercle en céramique ou en métal.<br />
- <em>Bien sûr</em> &#8211; le débutant glissera sur un détail dévastateur : il existe des étagères sans fond où le récipient à eau est posé directement sur le tatami…</p>
<p>Curieusement, les porte-couvercles en céramique ou en métal sont régulièrement d&rsquo;un kitsch douteux : ronde d&rsquo;enfants, crabe, faïences aux couleurs vives. Comme s&rsquo;ils avaient la mission de préserver un minuscule réduit de fantaisie dans un protocole autrement trop austère.</p>
<p>- <em>Bien sûr</em> &#8211; il existe deux types de porte-couvercles en bambou : un large pour le <em>rô</em> avec le noeud du bambou en son centre; un fin pour le <em>furô</em> avec son noeud au sommet.</p>
<p>La cérémonie du thé est une danse. On ne peut apprendre à danser sans danser. Danser beaucoup. Souvent. </p>
<p>Quand le lieu d&rsquo;exercice du maître le permet, pendant la saison du foyer enterré, un brasero reste toujours également présent dans la pièce pour permettre aux étudiants de répéter les gestes des protocoles l&rsquo;utilisant. Même s&rsquo;ils ne sont pas de saison.<br />
La raison vient du fait que très peu de maisons japonaises possèdent aujourd&rsquo;hui un foyer enterré. Mais il arrive que les amateurs de thé trouvent la place chez eux pour un brasero à l&rsquo;intérieur duquel une résistance électrique moulée remplace la sculpture de charbon véritablement requise. Le <em>furô</em> est alors utilisé par eux toute l&rsquo;année durant et il leur est logique de s&rsquo;entraîner à son utilisation.</p>
<p>J&rsquo;étais en retard.<br />
Le maître avait préparé et aligné pour moi, devant les cloisons coulissantes, les instruments de thé.<br />
Je devais ce matin-là m&rsquo;entraîner à utiliser le brasero.<br />
Mais, en pleine saison du foyer enterré,  le maître avait oublié chez lui le porte-couvercle en bambou spécifique pour le <em>furô</em>.<br />
Nécessité fait loi.<br />
J&rsquo;ai plaisir à l&rsquo;imaginer ouvrant tous les placards avec le coeur battant : &laquo;&nbsp;<em>comment faire !? Mais comment faire !?…</em>&nbsp;&raquo;</p>
<p>Ce n&rsquo;est que plus tard que je m&rsquo;amuserai à reconstituer la scène.<br />
Là, j&rsquo;étais en retard.</p>
<p>Je salue à genoux le maître, mon éventail noir devant moi, pour le remercier de la leçon qu&rsquo;il s&rsquo;apprête à me donner. Il me rend, à genoux, mon salut. Je sors. Ferme la paroi coulissante. Respire. La rouvre en trois temps. Et apporte à droite du brasero le récipient à eau fraîche. Puis le bol et la boîte à thé. Enfin le récipient à eau usée contenant le porte-couvercle et la louche.</p>
<p>Le récipient à eau usée est aujourd&rsquo;hui une forme standard : un grand bol métallique sombre. Mais dans le passé, ces bols lourds, patinés, étaient des <em>mitate</em> : le détournement d&rsquo;un objet extérieur au monde du thé, son instrumentalisation, sa réinvention dans un geste d&rsquo;esthète.<br />
Ces récipients à eau usée ont été conçus pour contenir le rien, le vide : ce sont initialement des bols de prière bouddhique, ceux que l&rsquo;on fait tinter en les frappant avec une intensité dépendant de l&rsquo;effet recherché.</p>
<p>Voilà le monde du thé. Le son silencieux du bol à prière. Pour accueillir l&rsquo;eau usée.</p>
<p>Je suis donc assis sur mes talons devant le brasero. La louche en bambou dressée dans la main gauche. Et ma main droite plonge au fond du récipient à eau usée qui se trouve contre moi.</p>
<p>Mon âme s&rsquo;arrête.<br />
Pas ma respiration.<br />
Pas mon coeur.<br />
Pas mon cerveau et sa capacité à traiter sur différents registres sensoriels les informations qui lui parviennent.<br />
Non. Mon âme s&rsquo;est arrêtée.</p>
<p>Dans la lumière. Dans un petit satori de joie pure. De sourire pur. D&rsquo;émerveillement face à un acte de beauté. Dans le respect ému par l&rsquo;honneur face à une création simplement juste, simplement parfaite.</p>
<p>Oui : improviser un porte-couvercle peut constituer un chef d&rsquo;oeuvre d&rsquo;art aussi fort et puissant que les plus grandes interprétations des plus grands morceaux de la musique classique, aussi enthousiasmant que les plus grandes envolées libres de jazz.</p>
<p>Je n&rsquo;ai dans la main ni un morceau de bambou &#8211; mon maître n&rsquo;aurait pas eu l&rsquo;inélégance d&rsquo;utiliser le porte-couvercle du <em>rô</em> disponible ce jour-là, ni un porte-couvercle en métal ou en céramique : le récipient à eau fraiche est posé sur le tatami.</p>
<p>Ma main arrêtée dans l&rsquo;air devant moi tient une tasse. Une petite tasse à sencha. Fine. En porcelaine blanche. Décorée de motifs bleus pâles. Une tasse un peu jaunie par le temps. Retournée.</p>
<p>Il faut certainement quelques leçons de thé pour comprendre sans comprendre, pour accueillir à sa hauteur, ce petit satori de beauté qui m&rsquo;a pour toujours élevé l&rsquo;âme. Et qui m&rsquo;a conduit à énoncer à voix haute ma prière si souvent répétée à Kyôto :</p>
<p><em>&laquo;&nbsp;Puisse, puisse le plus grand nombre avoir cette chance !&nbsp;&raquo;</em></p>
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		<item>
		<title>L&#8217;accueil merveilleux de la défaite</title>
		<link>http://www.tropiques-japonaises.fr/2013/02/06/laccueil-merveilleux-de-la-defaite/</link>
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		<pubDate>Wed, 06 Feb 2013 11:13:45 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Stéphane Barbery</dc:creator>
				<category><![CDATA[Accueil]]></category>

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		<description><![CDATA[Je cherchais depuis longtemps un chawan noir, couleur nuit, ardoise, magma saisi par la vague. Un noir mat parce que la nuit ne brille pas. Les étoiles seules. Parfois l&#8217;angoisse. Je cherchais un bol à la Chôjirô. J&#8217;en trouve un. Une copie. Chez un grossiste d&#8217;instruments à thé. Là où il convient de diviser les [...]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.flickr.com/photos/barbery/4362401542/" title="Ca lui chatouille le nez by Stéphane Barbery, on Flickr"><img src="http://farm3.staticflickr.com/2771/4362401542_4b31b5fdb8.jpg" width="500" height="328" alt="Ca lui chatouille le nez"></a></p>
<p>Je cherchais depuis longtemps un <em>chawan</em> noir, couleur nuit, ardoise, magma saisi par la vague. Un noir mat parce que la nuit ne brille pas. Les étoiles seules. Parfois l&rsquo;angoisse.<br />
Je cherchais un bol à la Chôjirô.</p>
<p>J&rsquo;en trouve un. Une copie. Chez un grossiste d&rsquo;instruments à thé. Là où il convient de diviser les prix des étiquettes par deux.<br />
Je l&rsquo;achète dans l&rsquo;instant. L&rsquo;emporte. L&rsquo;extirpe de ses boites, de ses tissus. Le tourne doucement. L&rsquo;inspecte préciseusement. Le tient dans mes deux paumes comme on peut tenir un visage d&rsquo;enfant. </p>
<p>Mon coeur syncope : la pulpe de mon majeur vient de détecter une aspérité. Le bol a un défaut, une légère dépression de la taille d&rsquo;une dent. Comme s&rsquo;il avait touché une autre pièce au moment de la cuisson.<br />
Je retourne chez le grossiste. Qui paraît très ennuyé quand je lui explique ma découverte : c&rsquo;est le seul bol de ce type qu&rsquo;il possède. Nous le sortons ensemble. De ses boites. De ses tissus. Il me montre la petite dépression.<br />
&laquo;&nbsp;<em>Ceci ?</em>&nbsp;&raquo;<br />
&laquo;&nbsp;<em>Oui</em>&nbsp;&raquo;<br />
Un sourire qui s&rsquo;empêche d&rsquo;être immense, un sourire qui s&rsquo;empêche d&rsquo;être un fou rire, illumine son visage.</p>
<p>&laquo;&nbsp;<em>mhhh… c&rsquo;est le nombril du bol, n&rsquo;est-ce pas. Les raku sont vraiment cuits un par un. Quand on les retire du four alors qu&rsquo;ils sont encore rouges c&rsquo;est la pince qui laisse cette trace. A la manière du nombril sur le ventre des hommes qui témoigne de leur naissance, tous les vrais bols façonnés à la main, cuits à l&rsquo;unité, portent cette marque. Quand vous boirez un thé et que vos doigts détecteront un nombril, vous vous connecterez à l&rsquo;origine des choses et des hommes, au flot du vent, neh&#8230;</em>&laquo;&nbsp;.</p>
<p>Je venais à nouveau de perdre. Magistralement.<br />
Et c&rsquo;était bon.</p>
<p>杲</p>
<p>En ce qui le concerne, le Français est d&rsquo;évidence le nombril du monde. La beauté supérieure de sa langue, le roi soleil, les Lumières, 1789, Napoléon : toute l&rsquo;histoire concorde pour justifier non son arrogance mais sa naturelle prééminence.</p>
<p>Un intellectuel français ne peut donc se percevoir autrement que comme le nombril des nombrils. Il sait tout. Les heures passées dans l&rsquo;Encylopaedia Universalis, dans les appareils critiques des Pléiades, dans les musées des capitales du monde, assurent, certifient son omniscience.<br />
Quand il voyage, c&rsquo;est en Aristote, vaniteux comme un Platon. Il sait. Et ce qu&rsquo;il ignore &#8211; et accessoirement découvre dans ses déplacements &#8211; ne sera toujours que détail, illustrant, confirmant la puissance et la profondeur de sa pensée. Comme c&rsquo;est un homme bon, l&rsquo;évangéliste athée qu&rsquo;il se pense être se sent investi du devoir d&rsquo;éduquer les ignorants qui souffrent de l&rsquo;absence de grâce de son élection. Alors il explique avec bienveillance aux locaux le pittoresque rafraichissant de leur mode de vie; et prend avec sérieux des notes qui alimenteront de futurs traités pédagogiques à l&rsquo;usage de ses compatriotes.<br />
Ce n&rsquo;est pas un conquérant. Juste un vainqueur. Permanent.</p>
<p>Et puis un jour, il arrive à Kyôto.</p>
<p>杲</p>
<p>Février à Kyôto est le mois des Ume. le mois des véritables esthètes, des âmes mallarméennes. Celui où l&rsquo;on a froid au bout des doigts et des diamants dans les yeux.</p>
<p>Dans la voie du thé japonaise, deux types de bols sont préparés : l&rsquo;<em>usucha</em>, le thé &laquo;&nbsp;léger&nbsp;&raquo;, liquide, dont on boit trois gorgées et demie &#8211; mousseux s&rsquo;il est préparé par un maître <em>Urasenke</em>; et le <em>koicha</em>, le thé épais, de la consistance pâteuse d&rsquo;une gouache à peine diluée &#8211; dont on ne boit qu&rsquo;une petite gorgée dans un bol partagé avec d&rsquo;autres comme un calice.<br />
Le thé en poudre servant à préparer l&rsquo;<em>usucha</em> est introduit dans un récipient appelé <em>natsumé</em>. Celui du <em>koicha</em> dans un <em>cha-iré</em>.</p>
<p>Un <em>natsumé</em> est une boite dont la taille est environ celle d&rsquo;un pot de yaourt. Sculpté en bois léger ou en bambou, aux formes pures, élégantes, légèrement ovoïdes, un <em>natsumé</em> est laqué dans un noir qui évoque l&rsquo;absolu.</p>
<p>Pour des individus élevés dans une société du plastique bon marché et de la Bakélite ( &#8211; <em>l&rsquo;anhydrure de polyoxybenzylméthylèneglycol</em> &#8211; ),  un objet en bois laqué ne produit aucun effet de surprise et suscite plutôt un haussement d&rsquo;épaules. Le fait qu&rsquo;il soit incroyablement fragile le transforme même en incommodité. Sa capacité à réfléchir la lumière froide du jour ou uniforme de l&rsquo;ampoule le rend banal, presque incompréhensible.</p>
<p><em>L&rsquo;éloge de l&rsquo;Ombre</em> donne la clé du mystère. Mais il faut en avoir fait l&rsquo;expérience en personne pour profondément la comprendre et en être bouleversé : les objets laqués de noir ne sont vivants que dans le sombre, quand ils reflètent la vie d&rsquo;une bougie qui n&rsquo;a rien alors du romantisme de la chandelle. La lumière d&rsquo;une unique bougie dans une pièce japonaise relève plutôt d&rsquo;une métaphore de l&rsquo;âme, d&rsquo;une expérience philosophique, religieuse. Celle de l&rsquo;impermanence, mais douce, de la lumière sensible, dansante au souffle, de l&rsquo;âme humaine qui éclaire en se consumant.<br />
Un <em>natsumé</em> est peut-être une forme de miroir spirituel parfait.</p>
<p>L&rsquo;expérience de ce miroir pourrait être trop éprouvante, déprimante, si elle était continue. On a beau se défendre contre l&rsquo;impermanence en la célébrant plutôt qu&rsquo;en la déniant, elle reste une inquiétude, celle de notre fragilité. Or si le thé est une expérience de sagesse, c&rsquo;est aussi une cérémonie de l&rsquo;accueil. Chaleureuse, délicate. De la beauté du monde. De l&rsquo;instant-là du monde. Les natsumé sont donc aussi décorés, à la poudre d&rsquo;or ou à la nacre, de motifs symbolisant la saison. Afin d&rsquo;échapper à l&rsquo;austérité excessive. Qui serait de mauvais goût.</p>
<p>En février, les <em>natsumé</em> décorés du motif poétique chinois des trois amis de l&rsquo;hiver (le pin, le bambou et l&rsquo;ume) ou encore des deux sortes d&rsquo;ume &#8211; ceux à fleurs rouges, ceux à fleurs blanches &#8211; sont donc des instruments attendus dans la pièce à thé.</p>
<p>Le natsumé qu&rsquo;apporte ce matin-là mon maître près de la bouilloire qui émet son précieux chant du &laquo;&nbsp;vent dans les pins&nbsp;&raquo; est désappointant. Le décor du couvercle présente quelques fleurs rouges et jaunes un peu brouillées comme si l&rsquo;artiste avait manqué de maîtrise dans son dessin. Le rouge évoque un vieux coquelicot et non le pourpre de l&rsquo;ume. Le jaune, un chimonanthe, dont la fleur émet un parfum délicat qui rappelle la narcisse.<br />
J&rsquo;attends la fin de la leçon pour poser ma question.<br />
&laquo;&nbsp;Quel est le motif du <em>natsumé</em> ?&nbsp;&raquo;<br />
&laquo;&nbsp;夜の梅&nbsp;&raquo;</p>
<p>Ma défaite est cette fois totale. Si grande, si désarmante que mon corps ne trouve que l&rsquo;éclat de rire irrépressible pour exprimer ma joie face à l&rsquo;exploit, face à ce qui serait en sport un record imbattu, imbattable pendant des siècles.</p>
<p>夜の梅, <em>yoru-no-ume</em>, l&rsquo;ume de la nuit, l&rsquo;ume dans la nuit. </p>
<p>Il ne s&rsquo;agit pas de l&rsquo;ume qu&rsquo;on s&rsquo;en va admirer dans la foule de Kitano, au palais impérial, au château d&rsquo;Osaka ou au Zuishin-in, dans la pleine lumière d&rsquo;un jour de soleil blanc bleu. Non, <em>yoru-no-ume</em> c&rsquo;est l&rsquo;ume dans la nuit.</p>
<p>Le motif du <em>natsumé</em> qui m&rsquo;apparaissait si pauvre est devenu par la grâce de son signifié un chef d&rsquo;oeuvre stupéfiant. Son flou, ses couleurs se présentent à mes yeux désormais comme une représentation la plus fidèle du trouble que provoque l&rsquo;ume en fleurs dans le noir, la nuit, quand les familles dorment.<br />
Parce que la connotation de <em>yoru-no-ume</em> est évidemment plus profonde que sa seule représentation visuelle. L&rsquo;ume n&rsquo;est pas simplement apprécié des esthètes parce qu&rsquo;il est précoce comme leur intelligence. Parce qu&rsquo;il résiste au froid, à la solitude. Parce qu&rsquo;il sait laisser de l&rsquo;espace à chaque fleur sur la partition de ses branches calligraphiées. L&rsquo;ume est aussi, et peut-être surtout, l&rsquo;incarnation de la fleur érotique. Son parfum si fort, excitant, élégant, de femme, évoque des nuits de corps en sueur dans le rayonnement du plaisir partagé, dans la sensualité sans frein, dans le suçon, l&rsquo;étreinte et le spasme. Si l&rsquo;ume de jour est mallarméenne, l&rsquo;ume la nuit, yoru-no-ume, ne peut être qu&rsquo;un emblème baudelairien définitif.<br />
Voilà ce que portait le natsumé de février ce matin-là.<br />
Voilà le thé.</p>
<p>杲</p>
<p>&laquo;&nbsp;<em>負けました。Makemashita. J&rsquo;ai perdu.</em>&nbsp;&raquo; Voilà ce qu&rsquo;on dit au Japon en accueillant, dans le sourire, la défaite.<br />
Dans la joie, la joie si grande, merveilleuse, d&rsquo;accueillir la défaite.</p>
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		</item>
		<item>
		<title>Atelier Poésie, mardi 5 février 2013, Yoshida Yama, 14h00 : Verlaine</title>
		<link>http://www.tropiques-japonaises.fr/2013/02/02/atelier-poesie-mardi-5-fevrier-2013-yoshida-yama-14h00-verlaine/</link>
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		<pubDate>Sat, 02 Feb 2013 12:21:46 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Stéphane Barbery</dc:creator>
				<category><![CDATA[Atelier Poésie]]></category>

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		<description><![CDATA[Cet atelier mensuel d’échanges franco-japonais sur la poésie est libre d’accès. Il est gratuit. Il se déroule chez moi à Kyôto (5mn de l&#8217;arrêt de bus Ginkakuji Michi). C&#8217;est la raison pour laquelle les personnes qui voudraient y assister pour la première fois devront impérativement me contacter au préalable : barbery@gmail.com La langue de l’atelier [...]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.flickr.com/photos/barbery/4492849833/" title="Iris Enhancer version florale by Stéphane Barbery, on Flickr"><img src="http://farm5.staticflickr.com/4048/4492849833_78c620229a.jpg" width="500" height="500" alt="Iris Enhancer version florale"></a></p>
<p>Cet atelier mensuel d’échanges franco-japonais sur la poésie est libre d’accès. Il est gratuit.<br />
Il se déroule chez moi à Kyôto (5mn de l&rsquo;arrêt de bus Ginkakuji Michi).<br />
C&rsquo;est la raison pour laquelle les personnes qui voudraient y assister pour la première fois devront impérativement me contacter au préalable : <a href="mailto:barbery@gmail.com">barbery@gmail.com</a></p>
<p>La langue de l’atelier est le français. Toute personne, quel que soit son niveau de français, peut y participer.</p>
<p>Chaque séance est généralement consacrée à un poème classique ou à une série de poèmes d&rsquo;un auteur classique. </p>
<p>L&rsquo;essentiel de l&rsquo;atelier consiste en une lecture collective à voix haute (mais chuchotée) du ou des poèmes. Cette lecture est le point de départ d&rsquo;une interrogation sur l&rsquo;esthétique française et ce qui la différencie de l&rsquo;esthétique japonaise.</p>
<p>Texte étudié lors du prochain atelier : &laquo;&nbsp;Mon rêve familier&nbsp;&raquo; de Verlaine</p>
<p>*</p>
<p>Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant<br />
D&rsquo;une femme inconnue, et que j&rsquo;aime, et qui m&rsquo;aime<br />
Et qui n&rsquo;est, chaque fois, ni tout à fait la même<br />
Ni tout à fait une autre, et m&rsquo;aime et me comprend.</p>
<p>Car elle me comprend, et mon coeur, transparent<br />
Pour elle seule, hélas ! cesse d&rsquo;être un problème<br />
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,<br />
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.</p>
<p>Est-elle brune, blonde ou rousse ? &#8211; Je l&rsquo;ignore.<br />
Son nom ? Je me souviens qu&rsquo;il est doux et sonore<br />
Comme ceux des aimés que la Vie exila.</p>
<p>Son regard est pareil au regard des statues,<br />
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a<br />
L&rsquo;inflexion des voix chères qui se sont tues.</p>
<p>(Verlaine, Poèmes saturniens).</p>
<p>*</p>
<p>La poésie existerait-elle sans la quête universelle de l&rsquo;être aimé, sans la quête de pouvoir aimer qui nous aime.<br />
La poésie est-elle un substitut, une conséquence du rêve verlainien qui est à la fois universel et spécifique (celui d&rsquo;un homme, poète, français, citadin, à la fin du 19ème siècle) ?<br />
Nous questionnerons la question du masculin et du féminin à partir de ce texte. A Kyôto où les femmes restent des femmes. Et où les hommes sont souvent absents.<br />
Tous les hommes peuvent-ils aimer ce poème ? Les poètes sont-ils des pleurnicheurs passifs qui instrumentalisent leur manque d&rsquo;esprit de conquête pour apitoyer, faire sonner la corde sensible maternelle des lectrices ? Ou le poème dépasse-t-il le fait d&rsquo;être un homme, le fait d&rsquo;être une femme et ne fait-il que rappeler à sa façon, le discours d&rsquo;Aristophane dans le Banquet de Platon : l&rsquo;amour, c&rsquo;est chercher la moitié qui nous manque.</p>
<p>*</p>
<p><strong>Liens  :</strong></p>
<ul>
<li><a href="http://pagesperso-orange.fr/paul-verlaine/paul-verlaine/">Site consacré à Verlaine</a>
<li><a href="http://ja.wikipedia.org/wiki/ヴェルレーヌ">Page wikipedia japonaise sur Verlaine</a>
<li><a href="http://www.wat.tv/video/verlaine-michel-lonsdale-mon-rj41_2fgqp_.html">Poème lu par Michel Lonsdale</a>
<li><a href="http://d.hatena.ne.jp/duino/20090211/1234355422">Traduction en japonais</a>
<li>Me contacter : <a href="mailto:barbery@gmail.com">barbery@gmail.com</a>
</ul>
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		<title>L&#8217;accueil du sable</title>
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		<pubDate>Thu, 31 Jan 2013 02:00:07 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Stéphane Barbery</dc:creator>
				<category><![CDATA[Accueil]]></category>

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		<description><![CDATA[J&#8217;entre toujours dans les recycle shop de Kyôto. Avec la même forme d&#8217;entrain que déployait ma grand-mère quand elle franchissait les portes du marché couvert de Bondy &#8211; un marché de pauvres &#8211; pour négocier le prix déjà ridiculement bas de tomates à peine abîmées. Le plaisir de chiner est un plaisir de motard. Celui [...]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.flickr.com/photos/barbery/2557209355/" title="Limites de la projection by Stéphane Barbery, on Flickr"><img src="http://farm4.staticflickr.com/3062/2557209355_626a997961.jpg" width="500" height="500" alt="Limites de la projection"></a></p>
<p>J&rsquo;entre toujours dans les recycle shop de Kyôto. Avec la même forme d&rsquo;entrain que déployait ma grand-mère quand elle franchissait les portes du marché couvert de Bondy &#8211; un marché de pauvres &#8211; pour négocier le prix déjà ridiculement bas de tomates à peine abîmées. </p>
<p>Le plaisir de chiner est un plaisir de motard. Celui de la vitesse des yeux, de la petite transe qui nous permet d&rsquo;expertiser une masse d&rsquo;informations en une fraction de seconde. Plaisir à identifier la valeur ignorée trois fois : par ceux qui ont jeté les objets &#8211; pour rien; par les marchands qui les proposent &#8211; pour rien; par les précédents clients &#8211; qui n&rsquo;ont rien vu. Sauver l&rsquo;injustement négligé, sauver l&rsquo;omis, le rejeté. Comme on aimerait être sauvé tous.</p>
<p>Dans la cérémonie du thé, il existe depuis au moins cinq siècles, une pratique qui annule la prétention occidentale à croire que Duchamp aurait été le premier à découvrir que la beauté se situe d&rsquo;abord dans le regard de celui qui la trouve, éventuellement déjà présente, autour de lui; qu&rsquo;un objet d&rsquo;art est le geste qui l&rsquo;identifie et l&rsquo;institue comme tel.</p>
<p>Dans la cérémonie du thé, le mitate (見立て) est une tradition plus ancienne, plus forte car non cynique, que la bouffonnerie décadente du vingtième siècle à l&rsquo;Ouest qui ne se tient que de son deuxième degré typiquement teenager. Par le mitate, un bol coréen rustique, utilisé au quotidien pour le riz, peut devenir &#8211; pour le maître qui sait voir &#8211; un bol à thé que les fortunes les plus inépuisables auraient du mal à acquérir. Une simple racine de bambou peut être réinventée comme le plus parfait des vases. Un objet humble, créé sur d&rsquo;autres terres, en d&rsquo;autres temps, dans l&rsquo;ignorance absolue du rituel du thé battu, peut s&rsquo;imposer dans l&rsquo;évidence comme le plus juste instrument du protocole.</p>
<p>Il n&rsquo;est pas rare que les petites boites à encens qu&rsquo;on appelle kôgô (香合), en bois, sculptées, ou en céramique, soient des mitate. On les utilise dans deux circonstances distinctes dans la cérémonie du thé.<br />
Premier contexte : comme purs signifiants, vides, disposées dans le tokonoma, l&rsquo;alcôve qui constitue une sorte d&rsquo;autel dédié au sacré de la beauté, de l&rsquo;accueil et de la sagesse. Un sacré spécifique en ce qu&rsquo;il est &#8211; laïque &#8211; taoïste, spinoziste, immanent. Placées au pied à droite de la calligraphie suspendue, sur un bloc de papiers épais pliés, les kôgô sont alors célébration de la présence par l&rsquo;absence : évocation du parfum invisible, &#8211; lui-même à ce moment-là absent &#8211; , par une boite &#8211; vide &#8211; dont la fonction est de solliciter l&rsquo;imagination olfactive par la joie raffinée de la pupille.<br />
Deuxième contexte : dans leur fonction de contenant, pleines, de quelques copeaux de bois précieux carrés ou de trois billes de résine noire parfumée, elles sont placées sur un morceau tubulaire de charbon de chêne du Japon, choisi et traité pour qu&rsquo;il ne ne fume pas &#8211; la pièce à thé n&rsquo;ayant pas de cheminée -, charbon dont la tranche s&rsquo;organise naturellement en un motif rappelant la fleur de chrysanthème &#8211; symbole de l&rsquo;empereur et au-delà de la continuité de l&rsquo;identité collective.</p>
<p>Car avant la préparation du thé en tant que telle, il y a bien sûr, et notamment en hiver au temps du brasero enterré, la première étape incroyablement délicate de la préparation du foyer : elle se déploie comme chorégraphie du placement des différentes pièces de charbon, disposées pour l&rsquo;oeil qui ne les verra bientôt plus; pour l&rsquo;oreille (une petite branche tordue d&rsquo;azalée est recouverte d&rsquo;une blanche poudre de coquillage afin de produire un cliquetis joyeux); pour le nez avec l&rsquo;odeur, légère, du charbon, puis celle, forte et exorcisante de l&rsquo;encens.<br />
Le charbon n&rsquo;est donc au fond qu&rsquo;accessoirement là pour l&rsquo;eau chaude, le thé n&rsquo;étant bien sûr depuis le départ qu&rsquo;un prétexte.</p>
<p>Cette semaine, dans le panier tressé de la cérémonie du charbon de mon maitre de thé, la boite à encens a la forme d&rsquo;une aubergine. Avec la jolie couleur parme, délavée, des aubergines macérées dans le sel qui font l&rsquo;une des spécialités de l&rsquo;ancienne capitale.<br />
&laquo;&nbsp;Pourquoi une aubergine ?&nbsp;&raquo;<br />
&laquo;&nbsp;Pour hatsuyume, le premier rêve de l&rsquo;année : 一富士、二鷹、三茄子, ichi-fuji, ni-taka, san-nasubi : il est de bon augure que le premier rêve de l&rsquo;année contienne le mont Fuji, un faucon, ou une aubergine.&nbsp;&raquo;<br />
&laquo;&nbsp;Mais pourquoi une aubergine ?&nbsp;&raquo;<br />
&laquo;&nbsp;Je ne sais pas. Tu chercheras.&nbsp;&raquo;<br />
Quel méditerranéen pourrait parier que les Japonais rêvent de rêver d&rsquo;aubergines ?</p>
<p>Pourquoi donc une aubergine ? Personne ne le sait vraiment. Il est possible que ce soit un simple jeu de mots homonymes ou peut-être l&rsquo;un des items de la liste des objets préférés du premier shogun Tokugawa. L&rsquo;important n&rsquo;est pas là. Mais dans la convention. En janvier, on souhaite du bon à ceux que l&rsquo;on reçoit. Et le bon ici, même si l&rsquo;on ne sait pas pourquoi, c&rsquo;est l&rsquo;aubergine. Qui n&rsquo;a aucun rapport avec le thé. Mais dont la couleur violette pastel, dont l&rsquo;aspect rondelet tendre, s&rsquo;harmonisaient ce matin-là, sous forme de kôgô, parfaitement avec l&rsquo;austérité noire, salissante et matte du panier à charbons. </p>
<p>Parmi les dix milles objets du Recycle shop de Kitano où les allées sales, tremblantes, étroites de trente centimètres pourraient faire peur, si l&rsquo;on tombe sur un objet qui mérite l&rsquo;achat, c&rsquo;est jour de grande chance.</p>
<p>Deux petites boites attirent mon attention derrière une vitrine en verre. Elles sont de taille identique,  sphériques comme de gros calots, tournées dans une pierre qui pourrait être un marbre olive. Elles ont une texture qui me font penser à la lingam stone achetée à Delhi l&rsquo;année dernière et offerte à l&rsquo;actuel iemoto de la maison Raku. Elles pourraient constituer un mitate acceptable pour une boite à encens. J&rsquo;en ouvre une, elle est vide, la renifle, aucune d&rsquo;odeur, la retourne : une étiquette indique 260 yens, à peine plus qu&rsquo;un ticket de bus. Un adhésif de mauvaise qualité associe vaguement la base au couvercle. Je peste à l&rsquo;avance en anticipant le temps qu&rsquo;il me faudra pour en faire disparaître toute trace. Le pied est laid. Je me dis que je pourrai y graver mon kanji avec le matériel qui sert à créer ses sceaux en calligraphie. La texture de l&rsquo;autre boite me plait davantage. Même si elle est endommagée par une entaille.<br />
Je me présente à la caisse. Je fais l&rsquo;appoint. Le vendeur au t-shirt jaune fluo me rend ma pièce orange de 10 yens en me regardant grand seigneur : &laquo;&nbsp;service !&nbsp;&raquo;.</p>
<p>Rentré à la maison, je plonge la boite dans un bol contenant de l&rsquo;eau bouillante et un peu de liquide vaisselle pour faciliter l&rsquo;extraction de l&rsquo;adhésif qui en fait le tour. Je l&rsquo;oublie une nuit.</p>
<p>Le lendemain matin, je gratte quelques minutes avec mon ongle sans succès. J&rsquo;insiste en grommelant. Et au moment où la boite s&rsquo;ouvre, mes mains sursautent et mes épaules reculent. D&rsquo;effroi face à l&rsquo;inconnu, face au non immédiatement identifiable : la boite est pleine. Est-ce du sable ? Sont-ce des cendres ? Ce qui se répand dans mes mains, est-ce un peu des restes d&rsquo;un mort ?</p>
<p>Je me précipite vers la poubelle. Les grains sont trop gros pour être des cendres mortuaires mais le doute subsiste : je n&rsquo;ai aucune expérience en la matière. Tout se passe très vite, au ralenti mais très vite, et après deux respirations, je conclus au sable mouillé. Au sable d&rsquo;une plage un peu polluée ou volcanique. Je pense à mon autre grand-mère et mes vacances d&rsquo;enfant aux Sables d&rsquo;Olonne. A Omaha Beach où j&rsquo;ai marché tous les jours pendant cinq ans et aux coussinets, au retour de ballades, du chien qui me manque tant.</p>
<p>Je pense au verre aussi. A la transparence du verre fait de sable. A l&rsquo;expression préférée des astrophysiciens, un peu surchargée et pourtant abyssale &laquo;&nbsp;nous sommes des poussières d&rsquo;étoiles&nbsp;&raquo;.</p>
<p>J&rsquo;ai trouvé une boite.<br />
J&rsquo;y ai trouvé du sable.<br />
Ce sable était le mitate d&rsquo;un autre.</p>
<p>Tao 道</p>
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		<title>Atelier Poésie, mardi 4 décembre 2012, Yoshida Yama, 14h00 : Lamartine</title>
		<link>http://www.tropiques-japonaises.fr/2012/12/02/atelier-poesie-mardi-4-decembre-2012-yoshida-yama-14h00-lamartine/</link>
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		<pubDate>Sun, 02 Dec 2012 09:27:34 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Stéphane Barbery</dc:creator>
				<category><![CDATA[Atelier Poésie]]></category>

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		<description><![CDATA[Cet atelier mensuel d’échanges franco-japonais sur la poésie est libre d’accès. Il est gratuit. Il se déroule chez moi à Kyôto (5mn de l&#8217;arrêt de bus Ginkakuji Michi). C&#8217;est la raison pour laquelle les personnes qui voudraient y assister pour la première fois devront impérativement me contacter au préalable : barbery@gmail.com La langue de l’atelier [...]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.flickr.com/photos/barbery/8237594514/" title="Katsura soleil by Stéphane Barbery, on Flickr"><img src="http://farm9.staticflickr.com/8484/8237594514_1787045244.jpg" width="500" height="374" alt="Katsura soleil"></a></p>
<p>Cet atelier mensuel d’échanges franco-japonais sur la poésie est libre d’accès. Il est gratuit.<br />
Il se déroule chez moi à Kyôto (5mn de l&rsquo;arrêt de bus Ginkakuji Michi).<br />
C&rsquo;est la raison pour laquelle les personnes qui voudraient y assister pour la première fois devront impérativement me contacter au préalable : <a href="mailto:barbery@gmail.com">barbery@gmail.com</a></p>
<p>La langue de l’atelier est le français. Toute personne, quel que soit son niveau de français, peut y participer.</p>
<p>Chaque séance est généralement consacrée à un poème classique ou à une série de poèmes d&rsquo;un auteur classique. </p>
<p>L&rsquo;essentiel de l&rsquo;atelier consiste en une lecture collective à voix haute (mais chuchotée) du ou des poèmes. Cette lecture est le point de départ d&rsquo;une interrogation sur l&rsquo;esthétique française et ce qui la différencie de l&rsquo;esthétique japonaise.</p>
<p>Texte étudié lors du prochain atelier : Extrait d&rsquo;un poème de Lamartine</p>
<p>*</p>
<p>Et qu&rsquo;est-ce que l&rsquo;amour ? Ah ! prêt à le nommer,<br />
Ma bouche en le niant craindrait de blasphémer !<br />
Lui seul est au-dessus de tout mot qui l&rsquo;exprime,<br />
Eclair brillant et pur du feu qui nous anime,<br />
Etincelle ravie au grand foyer des cieux,<br />
Char de feu qui, vivants, nous porte au rang des dieux,<br />
Rayon, foudre des sens, inextinguible flamme<br />
Qui fond deux coeurs mortels et n&rsquo;en fait plus qu&rsquo;une âme,<br />
Il est &#8230; il serait tout, s&rsquo;il ne devait finir<br />
Si le coeur d&rsquo;un mortel le pouvait contenir,<br />
Ou si, semblable au feu dont Dieu fit son emblème,<br />
Sa flamme en s&rsquo;exhalant ne l&rsquo;étouffait lui-même !</p>
<p>(Lamartine, Harmonies poétiques et religieuses).</p>
<p>*</p>
<p>Nous avions déjà étudié en novembre 2009 ce texte en nous concentrant sur les strophes qui précèdent.<br />
Ce poème est étrange. Il est à la fois médiocre et vibrant. Dégoulinant de romantisme mièvre et pourtant touchant, parce que parlant à nos coeurs, qui restent au fond toujours romantiques et mièvres.<br />
Il y a une musicalité typiquement française dans ce pathos. Nous tenterons de la cerner. En la distinguant de celle du pathos japonais.</p>
<p>Sans aucun rapport, mais quand même : Lamartine est le nom de l&rsquo;une des meilleures pâtisseries françaises de Kyôto, près de Shimogamo, dont je recommande vivement la &laquo;&nbsp;tarte maman&nbsp;&raquo;.</p>
<p>*</p>
<p><strong>Liens  :</strong></p>
<ul>
<li><a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Alphonse_de_Lamartine">Page Wikipédia française sur Lamartine</a>
<li><a href="http://ja.wikipedia.org/wiki/%E3%82%A2%E3%83%AB%E3%83%95%E3%82%A9%E3%83%B3%E3%82%B9%E3%83%BB%E3%83%89%E3%83%BB%E3%83%A9%E3%83%9E%E3%83%AB%E3%83%86%E3%82%A3%E3%83%BC%E3%83%8C">Page Wikipédia française sur ラマルティーヌ</a>
<li>Me contacter : <a href="mailto:barbery@gmail.com">barbery@gmail.com</a>
</ul>
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		</item>
		<item>
		<title>Les trois bols</title>
		<link>http://www.tropiques-japonaises.fr/2012/11/18/les-trois-bols/</link>
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		<pubDate>Sun, 18 Nov 2012 11:24:41 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Stéphane Barbery</dc:creator>
				<category><![CDATA[Voie du thé]]></category>

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		<description><![CDATA[Il a fait carrière comme juriste mais tout le monde l&#8217;appelle le consul. Il a pris du poids &#8211; beaucoup &#8211; depuis sa retraite. Et il revient tous les ans dans l&#8217;ancienne capitale où il continue de louer sa petite maison au bail emphytéotique désormais vide de sa collection d&#8217;antiquités qui a traversé océans et [...]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.flickr.com/photos/barbery/8130440770/" title="Le corbeau mouillé - 12 by Stéphane Barbery, on Flickr"><img src="http://farm9.staticflickr.com/8043/8130440770_9af077f521.jpg" width="500" height="333" alt="Le corbeau mouillé - 12"></a></p>
<p>Il a fait carrière comme juriste mais tout le monde l&rsquo;appelle le consul.<br />
Il a pris du poids &#8211; beaucoup &#8211; depuis sa retraite. Et il revient tous les ans dans l&rsquo;ancienne capitale où il continue de louer sa petite maison au bail emphytéotique désormais vide de sa collection d&rsquo;antiquités qui a traversé océans et tunnels dans quatre containers pour l&rsquo;appartement de famille où il compte mourir près du lac.<br />
&laquo;&nbsp;Une vie, combien de containers ? C’est une bien mauvaise question, tu ne trouves pas ?&nbsp;&raquo;.</p>
<p>Les amis à qui il rend visite, eux, ont maigri. Beaucoup.<br />
Ils sont dans la deuxième moitié de la dernière décennie de leur vie. Ils le savent,  en observent l&rsquo;avancée lente, tous les matins, en tendant la peau de leur visage pour se raser avec un résultat toujours imparfait.</p>
<p>On m&rsquo;a recommandé au consul en lui parlant de mon intérêt pour le thé.<br />
Il répond à mon invitation, me teste, l&rsquo;air de rien, lève un sourcil à mes réponses, sourit à la fin du repas et me propose de rencontrer quelques uns de ses intimes, dans un esprit de transmission.</p>
<p>Je sens qu&rsquo;il souffre de revenir dans ce qui n&rsquo;est plus chez lui.<br />
Je lis le trouble de la trahison dans le pli de sa bouche. Trahison de lui-même. De ce qu&rsquo;il aime. De ceux qui l&rsquo;aiment. Le sentiment d&rsquo;assister, en fantôme, à une cérémonie anticipée de souvenirs célébrée pour lui.<br />
Mais il mourrait pour de bon, s&rsquo;il ne revenait plus. Parce qu&rsquo;ici, sa flamme de vie est plus vive, comme oxygénée, à sa place, chez elle. Elle est étrange cette sensation de se sentir chez soi dans un pays étranger. Même les athées les plus matérialistes en viennent à reconsidérer leur opinion sur la transmigration des âmes.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Encore combien de voyages ?&nbsp;&raquo; se demande le consul à chaque coup de tampon sur son passeport.</p>
<p>杲</p>
<p>Nous rendons d&rsquo;abord visite le lundi matin à son ami tisserand.</p>
<p>A l&rsquo;autre bout de la terre, on aurait du mal à imaginer que des hommes sérieux, qui n&rsquo;ont rien de bourgeoises ou de coquettes, consacrent leur vie aux étoffes et aux tissus.<br />
Le tissé à qui ces hommes consacrent leur vie ne se porte pas, ne se déploie pas en tension sur des murs. C&rsquo;est un tissé, si petit, si précieux, qu&rsquo;on le mesure depuis toujours à l&rsquo;aide de ses doigts.<br />
Deux pouces : deux pièces d&rsquo;or.</p>
<p>Le tisserand, afin de vivre, produit évidemment de grandes surfaces : des reproductions de motifs du siècle passé pour le petit marché des riches nostalgiques. Mais sa passion, l&rsquo;étincelle qui éclaire ses jours, se niche dans sa collection personnelle amorcée par son père. Des tissus, les plus rares, les plus anciens, qui habillent les plus précieux des instruments de thé, les plus antiques et les plus rares des calligraphies montées en rouleau.<br />
Le deuxième étage de sa maison en haut de son atelier est son musée. Que jalouseraient les conservateurs en chef des plus riches institutions du monde s&rsquo;ils en avaient connaissance.<br />
Dans la grande rue, indifférentes, on entend les voitures passer en flux tranquille, respectant la vitesse limitée à quarante.</p>
<p>Le tisserand nous accueille devant sa porte.<br />
Le consul et son ami se sourient, restent silencieux en s&rsquo;échangeant les usages.<br />
Nous montons l&rsquo;escalier exigu.<br />
Une porte s&rsquo;ouvre au premier. C&rsquo;est la maman du tisserand qui a entendu du bruit.<br />
Si les hommes maigrissent quand ils approchent de la mort, les femmes, sveltes, s&rsquo;enroulent comme de vieux papiers épais, jaunis par une source de chaleur trop proche.</p>
<p>Ses cheveux blancs sont lisses, bien mis, maintenus par un peigne élégant. Elle lève le front à la façon d&rsquo;un animal surpris par ce qu&rsquo;il voit. Un animal terrifié. Puis surpris.<br />
Au pays où l&rsquo;on ne pleure pas, elle se met à pleurer.<br />
La vue du consul a rappelé en une bouffée éclair tout ce qu&rsquo;elle a perdu, l&rsquo;impossible deuil de son mari, l&rsquo;absurde attente d&rsquo;un salut qui ne vient pas.</p>
<p>Le consul berce précautionneusement la nonantenaire par les coudes. Comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;un squelette en plein caprice de petite fille. Il la réconforte avec des banalités où il n&rsquo;est pas question du passé. Ni du futur. Ni de rien. Mais la maman ne veut pas de réconfort. Elle veut juste pleurer. La présence du consul lui en donne l&rsquo;occasion. Elle y plonge.<br />
Alors nous la laissons pleurer, sur le palier de l&rsquo;étage.<br />
Nous montons au musée.</p>
<p>On s&rsquo;assoit. Sur des chaises d&rsquo;importation rococo aux coussins épais.<br />
Sur la table, deux objets métalliques modernes, peu amicaux, font penser à des instruments de dentiste. Ce sont des stylos de designers scandinaves disposés pour l’usage des visiteurs au moment où ils devront remplir &#8211; impérativement &#8211; le livre d’or. Le fouillis de prospectus est rapidement poussé de l&rsquo;avant-bras.<br />
Le tisserand ouvre un meuble vitré, et sort deux boites enveloppées dans des tissus qui remplissent immédiatement l&rsquo;œil de motifs parfaits, généreux en formes et couleurs.</p>
<p>Le consul tend immédiatement le bras pour saisir la plus petite des boites, de la taille d&rsquo;un étui de gourmette.<br />
Le nœud de la soie extérieure, un tissu récent qui brille, est rapidement défait.<br />
La boite rectangulaire en bois léger, patiné, ouverte.<br />
Le consul déchiffre sans peine la calligraphie au dos du couvercle identifiant l&rsquo;objet et relate immédiatement une anecdote amusante à propos de son auteur.<br />
Le tisserand sourit. Non pour l&rsquo;anecdote &#8211; qu&rsquo;il ne connaissait pas &#8211; mais par fierté d&rsquo;être l&rsquo;ami du consul : les spécialistes capables de lire ces inscriptions se comptent sur les doigts de deux mains. Ceux capables d&rsquo;en comprendre la valeur et le sens, sur les doigts d&rsquo;une seule main de bandit.</p>
<p>La boite rectangulaire renferme un deuxième tissu protégeant une deuxième boite. On n&rsquo;est jamais trop prudent aux pays des tremblements de terre.<br />
Le tisserand commente cette fois le tissu. Avec gourmandise.<br />
Le consul traduit pour moi : le vocabulaire est trop technique, les implicites, exubérants.<br />
Je comprends que j&rsquo;ai l&rsquo;ordre d&rsquo;assimiler vite.<br />
Alors je pose au moment opportun la question inattendue. Qui les rassure sur mon œil.<br />
Ils se détendent : ils peuvent désormais m&rsquo;oublier.</p>
<p>Cette deuxième boite est un étui tubulaire taillé, grossièrement à dessein, dans un petit  bambou. On le devine plusieurs fois centenaire.<br />
La calligraphie que le tube porte et qui nomme l&rsquo;objet est raffinée et virile.<br />
La signature qui ferme le couvercle est épaisse, affirmée.<br />
&laquo;&nbsp;Combien de civilisations sont capables d&rsquo;harmoniser à ce point force et élégance, le caractère dans la parure de la précarité ?&nbsp;&raquo; me demande le consul.<br />
Sans que je ne demande rien, ma mémoire fait surgir quelques mesures de suites pour violoncelle, écoutées une nuit d&rsquo;adolescent.</p>
<p>Le consul, dont l&rsquo;essentiel de la collection est composé de spatules à thé, ouvre l&rsquo;étui en bambou avec la brusquerie insouciante de celui qui manipule une cuillère en argent.<br />
Un dernier tissu, plus épais, plus précieux, protège le contenu à l&rsquo;intérieur du tube.<br />
Les gestes du consul ralentissent quand il sort la spatule.<br />
Il oscille la tête légèrement en inspectant avec minutie l&rsquo;objet devant lui.<br />
Le tisserand commente le tissu en expert dans une voix basse de connivence.<br />
Son ami jette un rapide coup d&rsquo;œil au tissé qui ne l&rsquo;intéresse pas et confirme la datation.<br />
Toute son âme se reporte sur le morceau de bambou à peine modelé.<br />
Mais modelé par un maître.<br />
Dont il raconte immédiatement l&rsquo;histoire.<br />
Le tisserand sourit, d&rsquo;être l&rsquo;ami d&rsquo;une encyclopédie vivante. Une encyclopédie de plusieurs ordres de grandeur plus vaste que la sienne.</p>
<p>Mon visage n&rsquo;exprime rien devant la spatule qu&rsquo;on me pousse devant le nez comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait de la douzième côte de Bouddha. Je n&rsquo;arrive pas à voir la beauté dans ce petit morceau de végétal sec qui fait penser à une pièce de maquette d&rsquo;avion en balsa.<br />
Par souci de sincérité, j&rsquo;exprime mon embarras.<br />
Le consul lève légèrement les épaules surpris par mon couac. Et m&rsquo;ignore en continuant à fixer cet ADN du temps des hommes de goût.</p>
<p>La porte s&rsquo;ouvre.<br />
La maman du tisserand est si légère qu&rsquo;elle n&rsquo;a fait aucun bruit en montant l&rsquo;escalier de bois.<br />
Elle pose sur la table un plateau laqué orangé sur lequel reposent trois tasses de thé vert prélevé dans la boîte du quotidien. Sous le toit de cette maison, il n&rsquo;y a pas de deuxième choix.<br />
Elle s&rsquo;assoit.<br />
Ses cheveux sont désormais trop fins.<br />
Son peigne tombe.<br />
Je me précipite pour le ramasser.<br />
Elle s&rsquo;excuse comme si elle avait fait une bêtise, les yeux au bord des larmes.<br />
Son fils la fait redescendre par un habile prétexte pendant que le consul range la spatule dans ses armures d&rsquo;honneur.</p>
<p>Son thé bu avec des airs de chambellan impérial, le tisserand sort de la boite cubique un bol protégé par un tissé dont il explique que c&rsquo;est une reproduction d&rsquo;un motif de la troisième dynastie. Pour sa réalisation, il est allé jusqu&rsquo;à compter au microscope le nombre de brins composant un fil du tissu original et le sens dans lequel les brins avaient été filés : &laquo;&nbsp;On ne triche pas avec la beauté&nbsp;&raquo;.</p>
<p>Le bol n&rsquo;est pas élégant. Il déploie le style pompier apprécié par les bourgeois de la nouvelle capitale avant la révolution. Des femmes au kimono magnifiques dont la soie trace des plis lourds dansent en ronde, sans se toucher, sur l&rsquo;extérieur de la porcelaine peinte à l&rsquo;épingle, en pointillé.<br />
A l&rsquo;intérieur du bol, le pavillon d&rsquo;or, des décennies avant qu&rsquo;il ne brûle, se propose comme une carte postale naïve.<br />
Je mets quelques secondes avant de comprendre l&rsquo;exploit de l&rsquo;anamorphose. Le peintre pour obtenir son rendu volumétrique a dû intégrer à chacun de ses tracés la déformation sphérique du bol pour que l&rsquo;œil soit trompé et ne la ressente pas.<br />
Le tisserand répond fièrement du menton à ma question. Et explique que l&rsquo;artisan chargé de la peinture de l&rsquo;intérieur de ces bols était le mieux payé de l&rsquo;atelier : cet homme est d&rsquo;ailleurs resté connu comme celui qui dépensait la totalité de son salaire de célibataire dans les maisons de thé du plus réputé des quartiers de plaisirs.<br />
Nous sourions. Le consul poursuit d&rsquo;une anecdote salace, véridique. Son ami surenchérit par une énormité paillarde dans un vocabulaire qui passerait le crible de la censure victorienne la plus impitoyable.<br />
Nous rions. Fort.</p>
<p>En descendant l&rsquo;escalier, nous tombons sur la maman qui nous attend au palier.<br />
Elle ne pleure plus.<br />
D&rsquo;une petite voix elle dit : &laquo;&nbsp;je vous ai entendu rire&nbsp;&raquo;.</p>
<p>&laquo;&nbsp;C&rsquo;est bon d&rsquo;entendre rire des hommes dans cette maison.&nbsp;&raquo;</p>
<p>杲</p>
<p>Le lendemain, à cinq heures de l&rsquo;après-midi, le pédiatre nous crie du deuxième étage que nous devons monter directement. Ses jambes ne risquent plus un trajet inutile dans l&rsquo;escalier abrupt aux demi-marches chignantes.<br />
Dans le micro-vestibule où nous nous déchaussons, la calligraphie d&rsquo;une demi-porte en caractères simplets annonce : &laquo;&nbsp;Cher frère voleur, as-tu pensé à ton karma ?&nbsp;&raquo;.</p>
<p>Il n&rsquo;est pas facile de poser un pied dans la pièce que le pédiatre a trop chauffée pour nous sans risquer de marcher sur une des boites contenant un objet ou un document rare disposées en piles à l&rsquo;ordre non apparent et à l&rsquo;équilibre transitoire.<br />
Tous les antiquaires des grandes villes de plusieurs pays connaissent le pédiatre et relisent régulièrement ses articles d&rsquo;expert dans les revues spécialisées en poteries, en sabres, en calligraphies. Ils l&rsquo;appellent directement quand ils trouvent une pièce dont ils savent qu&rsquo;elle est pour lui et qu&rsquo;ils troquent contre sa signature validant l&rsquo;origine et donc le prix d&rsquo;une autre pièce sur laquelle ils se feront ainsi une marge considérable.</p>
<p>Le pédiatre a suspendu deux rouleaux pour son ami le consul. Le premier, dans l&rsquo;alcôve, est tracé par un gentilhomme, célèbre pour son pinceau et ses poèmes impromptus, qui accompagnait systématiquement l&rsquo;empereur retiré de la cour du nord lors de ses visites annuelles vers la cascade aux érables.<br />
&laquo;&nbsp;Ton œil est l&rsquo;étoile qui enseigne au grillon son chant&nbsp;&raquo;.<br />
Ces voyages inscrits dans l&rsquo;agenda officiel n&rsquo;étaient que des prétextes à des joutes poétiques, les nuits de vin de riz de l&rsquo;année et de thé vert, entre amis lettrés. De ces fêtes honorant le subtil, il nous reste très peu de calligraphies. Les caractères rapidement tracés préservés dans ce rouleau font des clins d&rsquo;œil de complicité à ceux qui peuvent les goûter. En appréciant ce pinceau fluide pour ce qu&rsquo;il est, nous redonnons, le consul, le pédiatre et moi,  à cette nuit de voyage et d&rsquo;amitié vieille de plusieurs siècles, la couleur du présent de notre jour. &laquo;&nbsp;L&rsquo;art est le backup le plus indestructible de la vie dans le hors-temps&nbsp;&raquo; formule le consul technophile pour clore ce moment et passer à l&rsquo;autre rouleau.</p>
<p>Cette deuxième pièce n&rsquo;est pas signée. C&rsquo;est une citation célèbre d&rsquo;un maître de la Voie, choisie par le pédiatre, et cela va sans dire on ne peut plus parfaitement, pour résonner avec cet instant de retrouvailles.<br />
Le consul tranche définitivement sans attendre qu&rsquo;on lui pose la question : l&rsquo;auteur est un chef militaire, maître de la cérémonie des parfums, dont il possède une spatule dans sa collection. Nous sentons sa fierté et comme un rire d&rsquo;enfant dans sa poitrine. Tant de livres lus, tant de connaissances assimilées, tant de prouesse mnésique pour être capable d&rsquo;une identification flash comme celle-là. C&rsquo;est dans ces moments d&rsquo;adéquation parfaite entre l&rsquo;outil que nous avons fait de nous-même, et l&rsquo;exercice ajusté de la fonction de cet outil, que l&rsquo;on ressent l&rsquo;apaisement récompensé de nos efforts tenaces : pour le consul, seuls ces moments justifiaient sa vie, sa raison d&rsquo;être. Je le voyais trembler de jubilation discrète sur les trois volumes d&rsquo;encyclopédie qui lui servaient d&rsquo;assise improvisée pour épargner ses genoux.<br />
Elle est si bonne l&rsquo;empathie dans la joie de l&rsquo;autre. En spectateur, par projection, on se sent soi-même exister autant que lui, ne serait-ce que quelques secondes. Tous ceux qui dépensent des fortunes pour assister à des exploits sportifs comprennent au plus haut point cette sensation.</p>
<p>Laissant flotter en lui le nom proposé par le consul, le pédiatre émet un &laquo;&nbsp;hmmm&nbsp;&raquo; d&rsquo;assentiment concordant et hoche la tête en laissant défiler intérieurement tous les implicites et toutes les conséquences de cette attribution dans son réseau de savoir.<br />
Il prend lui aussi plaisir en silence à cet ici-et-maintenant avec le sourire de ceux qui ont été trop présents au chevet de ceux qui souffrent trop et trop jeunes. Ils sont rarissimes désormais pour lui ces moments de joie et ils résonnent d&rsquo;autant plus fort dans son vieux cœur, qu&rsquo;il sait, comme pour tous ses objets, en évaluer le prix.</p>
<p>Pour fêter son sourire, il descend l&rsquo;escalier aux demi-marches et rapporte un gros volume ficelé qu&rsquo;il ouvre négligemment sur la table basse fragile qu&rsquo;il a bricolée de trois planches et quatre clous.<br />
Toutes les époques connaissent leurs collectionneurs monomaniaques. Il y a deux siècles, un archiviste de la cour ou du gouvernement &#8211; c&rsquo;est la seule explication &#8211; a découpé dans les documents officiels auxquels il avait accès, les autographes de toutes les grands noms du pays. Les grands noms de toutes les époques.<br />
Le consul tourne avec des yeux ronds les pages et nous traversons les siècles sur un millénaire en commentant les variations et les reprises de motifs de ces signatures qui servaient à authentifier les décrets de premier rang.<br />
La force d&rsquo;un autographe au pinceau tient à ce que celui qui le voit et qui sait en tracer lui-même, ressent dans sa main, dans son bras, le mouvement à l&rsquo;origine du trait. La calligraphie fait surgir la présence, la danse, le rythme, la vitalité spécifique d&rsquo;une âme. Sa force et ses sombres. Elle est à ce titre sortilège, invocation de présence. La table basse ce soir-là laisse, comme un feu d&rsquo;artifice d&rsquo;été, fuser dans la pièce la présence de tous les puissants de l&rsquo;histoire du pays.<br />
Le pédiatre sourit d&rsquo;avoir réussi à pétrifier dans la stupéfaction le visage de son ami pour qui chaque page est une entrée vers un réseau d&rsquo;anecdotes et d&rsquo;événements légendaires.<br />
Mais comme il a faim, il referme le gros volume et le ficelle par un simple nœud de lacets de chaussure en annonçant qu&rsquo;il est temps d&rsquo;ouvrir les panier repas qu&rsquo;il a commandés à un ancien patient devenu père de famille, voisin, et restaurateur.</p>
<p>Nous descendons dans la petite pièce à côté de la cuisine occupée désormais par des piles de livres à l&rsquo;ordre tout aussi non apparent et à l&rsquo;équilibre tout aussi transitoire. Au sol, dans un brasero inséré dans le plancher, une bouilloire en fonte noire, comme directement sortie d&rsquo;un chantier de fouille archéologique, laisse échapper une vapeur nuageuse et humble. Suspendue au mur près de la porte sur sa seule surface libre, une petite calligraphie accrochée à une patère de manteau : il s&rsquo;agit d&rsquo;une fulgurance courte de la main d&rsquo;un des plus célèbres poètes du pays. C&rsquo;est à mon tour de rester bouche bée.<br />
Nous mangeons en silence.<br />
Nous savons ce que nous partageons et que nous rendons à la vie par notre présence : une fraternité au-delà des temps, des frontières et des générations, dont nous sommes à la fois les tisserands et des brins dans le tissu du temps.</p>
<p>Notre repas rapidement terminé, le pédiatre qui tient à son plaisir personnel de nous montrer sa collection de tessons qui lui a servi à reproduire dans son garage les techniques de poteries de tous les siècles passés, pose trois bols à sa droite et, à sa gauche, quelques ustensiles usés par l&rsquo;usage, non par le temps.</p>
<p>L&rsquo;air de rien, sans cérémonie, il prépare le thé battu. Avec des gestes de vaisselle de célibataire.<br />
La cérémonie du thé du pédiatre est en réalité toute entière concentrée dans l&rsquo;absence de cérémonie. A son âge et après d&rsquo;innombrables célébrations de thé dans les endroits les plus prestigieux et protégés du pays, il n&rsquo;a plus besoin de respecter aucune forme. Un peu d&rsquo;eau chaude, une poudre de feuilles de camellia sinensis de qualité, et un fouet de bambou abîmé. Voilà l&rsquo;accueil pur, total : nu.<br />
J&rsquo;ai la sensation d&rsquo;une leçon-gifle devant cet &laquo;&nbsp;air de rien&nbsp;&raquo;. </p>
<p>J&rsquo;inspecte en détail le bol posé devant moi. Il ne brille pas comme une reproduction. C&rsquo;est à coup sûr une pièce authentique des fours impériaux de la dynastie perdue. Je me demande combien de voitures neuves j&rsquo;ai entre les mains. Mais l’authenticité du bol à cet instant n&rsquo;est pas la plus importante.</p>
<p>Le bol vert entre mes paumes m&rsquo;accueille pour une dernière leçon du jour, la plus forte. Son vert hésite entre le tilleul d&rsquo;automne et le Véronèse écaillé. Il est léger. Je n&rsquo;aurai jamais parié que le thé en poudre avec son intensité de printemps virulent allait pouvoir s&rsquo;harmoniser avec ce contenant automnal. Mais l&rsquo;accord est là. Inhabituel. Noble dans sa saturation monochromatique. Je comprends dans une révélation issue d&rsquo;un simple objet que les contrastes n&rsquo;ont pas besoin d&rsquo;être brutaux pour que le fond et la forme se fassent surgir mutuellement dans la politesse d&rsquo;une réciproque.<br />
Contrairement à ce que tous mes maîtres, tous mes livres de philosophie, toutes les tensions de mon corps, toutes les légendes de ma filiation et de mon langage de l&rsquo;autre bout du monde m&rsquo;ont fait croire : on peut se poser sans s&rsquo;opposer.</p>
<p>&laquo;&nbsp;On peut se poser sans s&rsquo;opposer&nbsp;&raquo;.</p>
<p>Sur le visage du pédiatre quand il dit au revoir à son ami, un grand sourire de haut lignage rayonne : un sourire de happy few à un autre. Un sourire tenant-lieu de larmes. De larmes transfigurées.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Je reviendrai l&rsquo;année prochaine&nbsp;&raquo;.<br />
long silence de la poignée de main et du regard rieur.<br />
&laquo;&nbsp;Oui. Si je suis là.&nbsp;&raquo;</p>
<p>杲</p>
<p>&laquo;&nbsp;Tu me conduiras&nbsp;&raquo; me dit le consul sur le chemin du retour.<br />
Alors je le conduis deux jours plus tard sur la côte, moi qui ai horreur de la voiture. Nous nous rendons près d&rsquo;un sanctuaire qui fût un chez lui pendant vingt ans et d&rsquo;où l&rsquo;on voit la mer même les matins comme ce matin-là : un matin de jour blanc.</p>
<p>La route est sinueuse et nous ne prenons pas les raccourcis car le consul souhaite arriver à la minute juste. Je me gare sous le cerisier aux feuilles rougies par l&rsquo;automne.<br />
&laquo;&nbsp;L&rsquo;automne fait-il rougir de plaisir &#8211; ou de honte ? &nbsp;&raquo; cite le consul en sortant du coffre la caissette de raisin de luxe apportée comme cadeau de goût à son vieil ami potier.</p>
<p>Posée au sol, à l&rsquo;angle de la maison de bois brinquebalante dont personne ne pourrait imaginer qu&rsquo;elle contient d&rsquo;innombrables œuvres d&rsquo;art d&rsquo;exception, une cage à canaris en aluminium. La remplissant entièrement : un gros corbeau noir à l&rsquo;œil miroir qui coasse &laquo;&nbsp;all right ! all right !&nbsp;&raquo; à notre approche comme s&rsquo;il commentait, à sa manière, l&rsquo;étiquette avertissant les passants du danger de son bec.<br />
Je me demande s&rsquo;il a été recueilli petit. Ou l&rsquo;aile brisée. Ou juste capturé dans un filet à ordures afin de servir d&rsquo;alarme comme les oies du Capitole. Il ressemble à un vieux chien mauvais dans ces mouvements de têtes qui font penser à ceux de ces hommes qui n&rsquo;éprouvent plus aucune honte d&rsquo;avoir renoncé à vivre dignement.<br />
Il reste pourtant beau. C&rsquo;est rarement le cas des hommes.</p>
<p>Le potier pourrait mourir dans la minute qu&rsquo;il ne serait pas surpris. Quand il se déplace, on imagine entendre un bruit de squelette de dessins animés. Quel être humain supporterait de percevoir ces entrechoquements &#8211; de l&rsquo;intérieur ? C&rsquo;est l&rsquo;une des raisons pour laquelle le potier se déplace le moins possible.<br />
Il se lève pourtant pour nous accueillir. Derrière ses lunettes qui lui couvrent la moitié du visage, un masque gris, figé par l&rsquo;absurde et par l&rsquo;imminence, qu&rsquo;il insulte chaque matin pour son retard.</p>
<p>Une surcouche de crispations habille ce jour-là son visage grège. Ses traits sont obturés d&rsquo;inquiétude : &laquo;&nbsp;vais-je pouvoir ignorer mes douleurs s&rsquo;ils restent une heure entière ? Mon ami va-t-il me comprendre alors que ma bouche ne prononce plus rien proprement ? Vais-je le comprendre alors que j&rsquo;entends encore moins qu&rsquo;à sa dernière visite ? Vont-ils pouvoir passer un bon moment, eux qui ont fait la longue route de la capitale, avec moi qui ne peut même plus préparer un simple thé ?&nbsp;&raquo;.<br />
&laquo;&nbsp;Ira-ira&nbsp;&raquo; crie la frustration en lui.</p>
<p>La fille unique du potier, qui aurait l&rsquo;âge de prendre sa retraite, ne peut être présente aujourd&rsquo;hui. Maître d&rsquo;une école mineure, elle donne sa leçon de thé du jeudi à trois stations de train d&rsquo;ici. Elle a préparé pour nous le salon avant de partir, à six heures du matin, en déployant dans l&rsquo;alcôve et sur le mur opposé les rouleaux que lui a montrés son père d&rsquo;un doigt fatigué dans l&rsquo;un des placard à trésors dont elle ne connaît pas tous les contenus. Elle a aussi pris soin la veille de téléphoner au consul afin de savoir dans quels bols il aurait plaisir à boire. La table basse  aligne donc le nécessaire à la préparation du thé dont il a été convenu que c&rsquo;est le consul qui en aurait la responsabilité.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Je t&rsquo;emmène voir le potier car il est possible que nous puissions voir un première génération. Et pas simplement le voir mais le toucher, le tenir dans nos mains&nbsp;&raquo;.<br />
Pour les amateurs de thé, un première génération est un graal, une relique hors catégorie de la religion du beau : il s&rsquo;agit de bols créés par le plus célèbre des potiers du pays à la requête du génie organisateur de la cérémonie du thé telle qu&rsquo;elle subsiste, il y a quinze générations.<br />
Personne ne touche ces bols noirs mats ou rouge-orangés. Ils restent toujours derrière des vitrines blindées de musées ou des portes opaques et anonymes de coffres forts de grandes banques. Ils ont tous un nom, et un livret les accompagne généralement qui dresse la liste des personnes qui ont eu la chance de boire dans leur âme, eux que les connaisseurs tiennent pour les symboles de l&rsquo;archipel.<br />
Oui, personne ne touche &#8211; jamais &#8211; un première génération.<br />
Alors le consul et moi trépignons autant que le potier s&rsquo;inquiète de pouvoir honorer suffisamment son ami du si peu qu&rsquo;il peut.</p>
<p>La finesse du consul lui permet de comprendre immédiatement la nature de l&rsquo;inquiétude de son ami. A peine sommes-nous entrés dans la pièce sombre aux tapis humides éclairée par de belles cloisons de bois vitrées donnant sur un jardin qui n&rsquo;est plus entretenu depuis vingt ans, qu&rsquo;il a identifié les deux rouleaux choisis par le potier pour lui.<br />
Le premier rouleau est une peinture du continent ornée de six sceaux décolorés, de la dynastie perdue, peut-être même de la dynastie précédente : un voyageur dans des montagnes aux formes ovales et aux pins noirs.<br />
Le second rouleau &#8211; et cela n&rsquo;est pas une coïncidence &#8211; est un poème de la main de l&rsquo;empereur retiré de la cour du nord. Je ne serais pas surpris si l&rsquo;on me disait que cette calligraphie a été tracée la même nuit de voyage à la cascade aux érables que l&rsquo;impromptu que nous a montré le pédiatre.<br />
&laquo;&nbsp;L&rsquo;étoile est dans la pluie. Prière pour l&rsquo;ami qui manque&#8230;&nbsp;&raquo;.<br />
Dans le petit monde du thé, les coïncidences sont mandées par le destin.</p>
<p>Afin de mettre à l&rsquo;aise le vieux potier, le consul parle vite et très très fort. Le simple vitrage des cloisons vibre à cette vigueur. En quelques phrases il fait comprendre qu&rsquo;il a saisi le sens des deux rouleaux, leur valeur, la raison de leur choix. Qu&rsquo;il est honoré et heureux de cette attention.<br />
Le potier a d&rsquo;abord l&rsquo;air incrédule. Il avait oublié la rapidité et l&rsquo;expertise du consul. Il insiste comme s&rsquo;il radotait, puis se détend, soulagé d&rsquo;avoir été compris. Il acquiesce par des monosyllabes courtes &laquo;&nbsp;oui, oui ! oui oui !&nbsp;&raquo; aux explications de son ami.</p>
<p>Nous nous asseyons autour de la table basse.<br />
Le consul prépare le thé. Rapidement, sans chichi.<br />
Le premier bol, épais, magmatique, blanc et braise, est de la main du maître du potier : un banquier, fils d&rsquo;une vieille famille de guerriers, né, comme tous les ainés de la haute bourgeoisie de sa génération, avec un pinceau dans la main. Bon calligraphe et bon peintre, à quarante ans, il se met à la poterie, sans jamais vendre une pièce de son vivant. Elles sont toutes hors de prix aujourd&rsquo;hui chez les antiquaires.<br />
Il était improbable qu&rsquo;un homme de son rang prenne pour assistant un autodidacte sans pedigree social.<br />
Mais dans le petit monde du thé, les coïncidences sont &#8211; vraiment &#8211; mandées par le destin.</p>
<p>Le potier boit dans le bol de son maitre préparé par le consul. Le bol lui couvre la totalité du visage. Quand il le repose, ses traits portent des couleurs de vivants comme s&rsquo;il avait regagné trente ans en trois gorgées et demie. Il ressemble à un supérieur bienveillant de temple ascétique des temps passés.<br />
Il tourne le bol dans sa main.<br />
&laquo;&nbsp;C&rsquo;est un beau bol&nbsp;&raquo; dit-il avec une voix parfaitement claire. Les yeux secs.<br />
&laquo;&nbsp;J&rsquo;ai toujours rêvé de pouvoir créer un bol aussi beau&nbsp;&raquo;.<br />
Et il replonge dans sa contemplation où le temps n&rsquo;a pas cours, où le corps est indifférent, où l&rsquo;âme brille d&rsquo;être accueillie dans le hors temps par une autre âme qui subsiste, vivante, dans un simple morceau de terre cuite.</p>
<p>Le consul pose devant moi un bol noir. &laquo;&nbsp;C&rsquo;est un troisième génération&nbsp;&raquo;. Le bol brille. Il a été mal réparé. Tout troisième génération qu&rsquo;il est, je n&rsquo;en voudrais pas dans ma collection &#8211; si j&rsquo;avais les moyens d&rsquo;une collection. L&rsquo;histoire d&rsquo;un objet, son âge, son prix, n&rsquo;ont pas de valeur à mes yeux. Une copie industrielle pour touristes, si elle est belle, m&rsquo;émeut plus qu&rsquo;une antiquité d&rsquo;exception authentifiée mais sans vibrations. Je bois en silence, un peu déçu, mais sans faire la bêtise de risquer un autre couac. Je prends davantage plaisir à regarder la vie revenue dans un flash sur le visage du potier. Comment organiser nos jours pour que la vie soit toujours présente ainsi sur nos visages ?</p>
<p>Le consul commente les instruments qui ont servi pour la préparation. Il les range, fait place nette sur la table et dit au potier après avoir frappé dans ses mains : &laquo;&nbsp;on peut ouvrir celui-là ?&nbsp;&raquo; en pointant du pouce un cube enveloppé dans une soie céladon posé négligemment sur l&rsquo;étagère vide à droite de l&rsquo;alcôve.<br />
Le potier hoche trois fois &#8211; lentement &#8211; la tête.</p>
<p>Le &laquo;&nbsp;corbeau mouillé&nbsp;&raquo; est un rescapé. Les deux coffrets qui le protègent sont ceux d&rsquo;un autre &laquo;&nbsp;première génération&nbsp;&raquo; qui lui, a disparu &#8211; peut-être dans un coffre de banque, peut-être dans une collection de tessons.<br />
Son nom est étrange car à l&rsquo;origine, c&rsquo;est un bol rouge. Il n&rsquo;a pris sa teinte corbeau que récemment. Lors de l&rsquo;incendie qui a suivi le grand tremblement de terre de la plaine de l&rsquo;est, il y a presque un siècle. Les flammes ont recuit le bol en lui donnant ses textures de cendres volcaniques. Il est mat. Et ce seul détail me le rend déjà plus beau qu&rsquo;un diamant.<br />
Le consul le déshabille. Je ne l&rsquo;ai jamais vu aussi délicat.</p>
<p>Le bol me ramène à une vieille sensation d&rsquo;enfance : celle qui nous prend par surprise quand on rencontre pour la première fois un adulte qui se comporte différemment des autres. Une femme de cantine douce alors que toutes les autres crient. Un médecin chaleureux alors que tous les autres font peur. L&rsquo;instituteur de la classe d&rsquo;à côté qui intervient de façon juste dans une dispute de cour de récré. Un garagiste qui explique en maître une panne à mon père ingénieur et qui me met des outils dans les mains pour la réparer. Ces adultes étonnants ne sont pas exceptionnels pour leur humilité. Ils ne sont d&rsquo;ailleurs pas toujours humbles. Ils pourraient même d&rsquo;abord passer pour distants, hautains, comme des tours médiévales protégées par de hauts murs. Ils donnent le sentiment à beaucoup d&rsquo;être invisibles et de considérer les autres comme transparents. Mais s&rsquo;ils choisissent de se connecter à vous, on ressent alors l&rsquo;immédiate bienveillance de leur âme pour qui aucun critère d&rsquo;âge ou de rang ne compte. Ils sont vrais à eux-mêmes, fermes, ancrés au sol comme des arbres majestueux, tirant leur force d&rsquo;être en contact avec leur cœur, déployant cette force autour d&rsquo;eux en vous invitant à vous connecter à vos propres racines qui ne sont ni celles de vos parents, ni celles de votre génération, de votre langue, de votre sexe. Ils dansent avec votre musique en la mettant en valeur pendant que vous improvisez une chanson joyeuse dans leur lumière.<br />
Un première génération fait cet effet. S&rsquo;il choisit de se connecter à vous.</p>
<p>Le potier parle, d&rsquo;une voix claire, révélant sa pensée solaire, profonde. Il est heureux de son partage. Il raconte l&rsquo;absence de coïncidence qui a conduit ce bol à lui. </p>
<p>&laquo;&nbsp;Bien sûr, on ne peut plus boire dedans : l&rsquo;émail est trop fragile. Si l&rsquo;on ajoutait de l&rsquo;eau chaude et si l&rsquo;on y fouettait le thé, la terre se diluerait en boue de novembre…&nbsp;&raquo; explique-t-il en faisant disparaître ma déception initiale d&rsquo;ignorant de ne pouvoir dans le futur pouvoir me vanter d&rsquo;avoir bu dans un première génération.<br />
&laquo;&nbsp;en boue de novembre… il est comme moi, comme tous les trop vieux…&nbsp;&raquo; essaie-t-il de blaguer. Nous sourions avec un petit bruit de bouche par politesse mais ces derniers mots sont trop justes, trop terrifiants pour être drôles.</p>
<p>Pour mettre fin à la demi-seconde de malaise je pose enfin la question : &laquo;&nbsp;mais pourquoi se nomme-t-il le corbeau mouillé alors qu&rsquo;il a presque toujours été orange ?&nbsp;&raquo;.<br />
&laquo;&nbsp;Je ne sais pas : le nom est peut-être récent. C&rsquo;est peut-être juste celui de sa boite d&rsquo;emprunt. Ma théorie c&rsquo;est que dans son nom il n&rsquo;est pas question de sa couleur. As-tu remarqué, sous la pluie, quand ils attendent sur les toits, les corbeaux rentrent leurs épaules comme sous un lourd manteau militaire dans une campagne d&rsquo;hiver déjà perdue ? Les corbeaux, leur manteau de plumes, il est pourtant bien léger…<br />
&laquo;&nbsp;tu déplaceras le lourd comme s&rsquo;il était léger, le léger comme s&rsquo;il était pesant…&nbsp;&raquo; cette règle de la cérémonie du thé, je la vois dans les oiseaux sous la pluie. Sous la pluie, on est seul responsable de la prise du monde sur soi. Au fond, on décide toujours seul, du poids du monde…&nbsp;&raquo;</p>
<p>Le potier se tourne vers le jardin. La lumière du matin blanc sculpte son visage à la façon d&rsquo;une statue romaine en marbre dans un long couloir de musée froid.<br />
&laquo;&nbsp;Je me demande ce que deviendra ce bol. Je suis à lui plus qu&rsquo;il est à moi&nbsp;&raquo;.<br />
&laquo;&nbsp;On n&rsquo;est jamais propriétaire d&rsquo;un bol&nbsp;&raquo; dit-il avec une voix plus faible dont nous percevons qu&rsquo;elle est là pour conclure &laquo;&nbsp;… mais, comme de soi : un gardien bien impermanent…&nbsp;&raquo;.<br />
&laquo;&nbsp;Prenez soin de vous…&nbsp;&raquo;</p>
<p>Les mêmes mots prononcés par un maître de philosophie m&rsquo;auraient paru insupportablement banals. Dans la bouche du potier et dans cette pièce, ils prenaient un sens qui me dépassait, inaccessibles aux griffures railleuses de ma culture et de mon époque.<br />
Vivre en gardien. Du plus beau, du plus digne de l&rsquo;humain.</p>
<p>C&rsquo;est cela le monde du thé.</p>
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