
Je suis dessinateur de manga érotique.
Si je meurs demain
ce n’est pas grave
Je ne compte pas mourir demain
mais si je meurs demain
ce n’est pas grave
J’ai la honte carmin
la honte aniline
de 95 pour cent de mes planches.
Les demandes des éditeurs
Les fantasmes des acheteurs
me sont toujours intolérables.
J’ai toujours répondu parfaitement à la demande.
J’ai toujours su gommer efficacement le dégoût de moi-même.
D’être vendu
D’être vendu autant
D’être vendu autant au mal
m’a rendu riche.
Mes dessins si fins, si précis
si beaux
de collégiennes vicieuses ou abusées
de viols collectifs
d’incestes
de salarymen laids
m’ont rendu riche.
A millions.
On me diagnostique un cancer
au milieu de la poitrine.
Je ne rêvais pas d’être étouffé.
La tumeur n’est pas opérable.
On ne me l’a pas proposé.
On me conseille un soutien psychologique
Je vais voir une spécialiste du rêve éveillé
Le rêve éveillé, j’ai l’habitude
c’est le préalable
à mon métier
Je vois la tumeur.
Je peux la dessiner.
Elle est plus vascularisée
que les sexes en érection monstrueux
qui m’ont rendu riche.
Qui m’ont rendu malade.
Je zoome.
Chaque particule de ma pointe graphique
fait apparaître une image
la case d’une planche
une de mes planches
celles de la honte
de la honte carmin
de la honte aniline
Mon coeur est entouré d’une tumeur de honte
Mon coeur est entouré par le noir
des fantasmes qui détruisent
des fantasmes qui salissent
qui soumettent
asservissent
Je zoome.
Je suis dans mon coeur.
Dans la cathédrale de mon coeur.
Opaque.
J’entends mon pouls
30 pulsations par minute
comme dans les oreilles d’un médecin quasi-sourd.
Un reflet. Je me retourne.
Une bougie.
Je zoome.
La flamme n’est pas une flamme
mais une unique particule blanche.
Je zoome.
C’est l’une de mes cases.
C’est l’empilement des cases que j’aime.
Mon fantasme.
Mon dessin fier :
Un sexe fort embrasse un col tendre.
Un gland immense
s’adapte virilement
délicatement
au cervix qui l’appelle
qui l’embrasse
La semence surgit
comme une vague
elle remplit presque l’utérus
comme une eau de jouvence
une gourde de montagne kamique
dans mes dessins en coupe
le sperme n’est pas épais
c’est une écume soyeuse
de vie
un point du jour
dans la pupille
de qui fait face à l’Est
à cinq heures,
c’est le point de nuit
dans la pupille ouverte
de qui fait face aux étoiles
à onze heures
Je zoome
la semence c’est les étoiles
le céleste, la matrice
Je zoome
et la lumière blanche au fond de mon coeur
au bout de mes yeux
à la surface de mes doigts
c’est l’amour indécent d’être incompris
c’est l’amour indécent d’être simple
c’est l’amour indécent d’être partagé
l’amour indécent
de ne pouvoir être dit
mes vagues blanches diffusent
et lient la lumière
donnent leur poids aux choses
son réel à la matière
à la vie sa chaleur
je zoome
et je suis
la vie, l’amour, les étoiles
Je peux mourir demain
je suis prêt