26 novembre 2011

La fuite

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:05

Partager un verre d'eau

Quelqu’un sonne à ma porte.
Il est quatre heures trente.
Mes yeux ne s’ouvrent pas.

Deux jours que je ne dors pas.
Pour finir de corriger
mon manuscrit.
Je suis musicologue.
Spécialiste de Beethoven.
Spécialiste des sonates pour piano.
Monomaniaque du Clair de lune.

Les notes bouclent dans ma tête.
Dans mes doigts.
Dans mes écouteurs.
Dans mon oreiller à haut-parleurs intégrés.
Depuis mes six ans.

J’ai envoyé mon bon à tirer à deux heures.
J’ai le sentiment d’un incomplet.
Mon cerveau est blanc
avec une zone d’ombre. Angoissante.

On sonne à nouveau. On frappe.
Ma main trouve mes lunettes.
Et la tirette de la lampe de chevet.
Mes yeux ne sont toujours pas ouverts devant la porte.
J’ai les pieds humides.

Je suis votre voisine du dessous.

Je ne l’ai jamais vue.
Je suis en caleçon et t-shirt,
d’avant-hier,
et j’ai face à moi
une beauté pure.
Sur le registre du fatal où l’on se sent simiesque.
Il est quatre heures trente
Elle est en talons aiguille
maquillée
Sa frange est parfaite.
Légèrement moins que ses courbes.
Je me prends un coup de lune.
Mes yeux sont ouverts
Les mots ne sortent pas

Je suis votre voisine du dessous
et je pense qu’il doit y avoir une
fuite d’eau chez vous

Je me retourne
regarde mes pieds.
Qui clapotent dans l’eau tiède.
De mon bain.

Voilà comme on s’est rencontrés,
Maman et moi


25 novembre 2011

L’oreiller de mes jours

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 11:09

Changer le fond d'écran de son mobile. Hausser les épaules. L'éteindre.

Je suis née dans une famille riche.
Dans nos grands appartements,
personne n’utilise la pièce à tatami.
Sauf grand-père.
Quand il vient deux fois par an.

Je ne dors jamais avec mes parents
comme toutes mes amies.

J’ai un lit importé des Etats-Unis.
Papa et maman ont un king size,
importé des Etats-Unis.
La porte de leur chambre est
fermée à clé.

Papa m’a toujours dit
que je peux frapper pour entrer
quand la porte est fermée.
Qu’ils m’ouvriront immédiatement.
Mais leur chambre
c’est leur chambre.
J’ai ma chambre.
Mon temps.
La nuit c’est leur temps.

Le couloir est grand.
Il y a deux portes.
Je n’entends pas
quand ils regardent la télé.
Je devine
quand ils se disputent.

J’ai demandé à avoir deux oreillers.

Quand papa part en voyage,
Maman ne ferme pas la porte à clé.
J’ai bien vu qu’elle colle son oreiller contre son ventre.
Je veux faire la même chose.

J’ai trente cinq ans.
Je suis célibataire.
Je vis dans un appartement en ciment.
Avec une mezzanine.
Un grand lit. Mais pas king size.
Les murs sont recouverts de plâtre blanc.
J’ai un chat. Au régime.
Je suis chanteuse de Bossa Nova.

La nuit, j’ai froid.
Je ne me souviens plus
combien de fois on m’a dit je t’aime.
Je ne me souviens plus
combien de fois j’ai chanté je t’aime.

Quand je sens que je peux enfin dormir
je cale mon gros oreiller
en fibre de coco
contre mon ventre
je lève ma hanche droite
mon genou droit
pour rabattre et maintenir
le bord de la couette.
Je tire un grand pan
derrière moi
et le bloque sous mes fesses
je peletonne mes pieds

J’ai six ans j’ai froid
c’est injuste de dormir seule
les parents n’ont pas froid
et ne sont pas seuls
dans la nuit

J’ai trente cinq ans
je dors seule

Et tous les jours sont la nuit
sans celui que j’attends

J’ai fait de la Bossa
l’oreiller de mes jours


24 novembre 2011

La lumière

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 10:12

La boite à bento à deux étages qui s'ouvre comme une porte de temple

Inhabituellement,
rentrer dans la nuit.
Un flash.
Douter de ses yeux.
5 secondes.
Le tonnerre.
Le bruit de l’eau sur la capuche.
Comme sur un bonnet de douche.
Quand on mesure 1m10.

Le noir chez soi.
N’y rien allumer.
Soupirer.
Regarder le plafond.
Nuque collée au divan.
Les autres flashs.
Le bruit de l’eau
sur le toit de cuivre vert

Pencher la tête à droite.
Hausser les épaules.
Regretter.
Regretter.
Cogner enfoncer le dessus de sa nuque
Faire des signes obscènes au monde
aux vivants aux ingrats
et s’insulter
se traiter
cogner sa nuque
soupirer
flash
2 secondes
les branches battent aux fenêtres
forcer ses paupières
pupilles dilatées par le noir.
Appeler la lumière.
Dans ses draps blancs,
appeler la lumière.

A trois heures
les poings serrés pour se donner des coups
s’endormir
Après s’être traité une dernière fois
pour la route.

Le matin,
la lumière.
Le matin,
la lumière blanche.

Daimonji d’aigue-marine.
Dans leurs filets verts
Dans leurs filets blancs
les jardiniers
taillent les pins.
Pour honorer la lumière

La vue me pardonne.

Je vais marcher
pour prendre soin de moi

Accueillir le monde


23 novembre 2011

Les pourcents de soi

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 10:14

The North Face

Quand je me lève à 6h pour préparer
les bentos de mes fils
je n’arrête pas de penser à sa question.

et toi tu l’aimes à combien ton mari ?

Heureusement que le camion de la Coop
est arrivé avec les livraisons de légumes de la semaine
parce que j’étais terrifiée par la question suivante,
celle qui a claqué comme un tonnerre dans ma tête

tu les aimes à combien, tes enfants ?

La question tourne en boucle.
Elle boucle parce que je connais la réponse.
Et cette réponse me dégoute.

Alors j’ai annoncé à mes fils que le prochain thème
du décor de leurs bentos serait les nombres de 0 à 100.
Le petit s’est mis à pleurer en disant qu’il voulait Totoro.
Je lui ai dit que, pour lui, je mettrai Totoro ET un nouveau nombre
tous les jours.
Le grand a haussé les épaules en disant
tant que tu n’oublies pas mes saucisses grillées au ketchup…

Je n’y peux rien.
Quelque chose s’est passé en moi
depuis l’échographie du second.
Je voulais une fille.
Et le grand ressemble trop à son père.

Les hommes sont des brutes.
Ils abiment.
Ils se croient tout permis.
On les sert.
Ils sont insignifiants.
Ils font parfois peur.
Heureusement qu’ils travaillent.
Longtemps et loin.
Et qu’ils ont un salaire.

J’aurai voulu une fille.
J’aurai pu aimer une fille.
Mais des garçons et leurs jeux de garçon.
Leurs habits de garçon.
Leurs sports de garçon.
Leur zizi ridicule de garçon…

Ma fille, elle ferait du piano.
Et de la danse classique.
On choisirait ensemble
ses petits kimonos
et la longueur de ses mèches.
Ma fille, elle m’aimerait à 100%
et je l’aimerais à 100%
et cet amour serait si vrai
si fort
que je pourrai peut-être alors
m’aimer

à plus de 3%


22 novembre 2011

Les pourcents

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 10:28

Compter sur ses doigts (des nombres complexes)

- C’est un salaud je te dis
c’est un salaud
il n’y a qu’un salaud qui peut dire cela
et te mettre à la porte comme il l’a fait.

- Oui. C’est un salaud.
C’est exactement ce que j’ai pensé.
Pendant trois mois.
Mais maintenant j’ai trouvé un travail dont je suis fière.
Je suis indépendante.
J’ai un appartement où je suis bien.
Il a été présent et bienveillant tout au long.
Et ce qu’il m’a dit commence à faire sens pour moi.

- C’est un salaud. Point.
Il n’y a qu’un salaud qui puisse dire
je t’aime à 30%.

- Oui. Mais ces 30%, ses 30% à lui,
ils sont réels. Ils sont vrais. Ils sont là.
Ils seront toujours là.
Quand il me dit je t’aime
sa voix ne tremble pas.
Pense à tous les hommes qui disent je t’aime
et ce je t’aime, c’est sensé être 100%
mais qui n’aiment que le 5% de tes fesses…

- Quand on aime, c’est tout ou rien.
Une personne, ça ne se divise pas.
C’est vraiment le pire des salauds
s’il a pu t’influencer
au point de te faire penser comme lui.
Je n’arrive pas à comprendre
que tu continues de coucher avec lui
alors que tu sais qu’il voit d’autres femmes.

- Oui. La situation n’est pas viable. Elle me fait souffrir.
J’aimerais qu’il m’aime à 100%
J’aimerais qu’il m’aime à 80%
J’aimerais qu’il m’aime à 50% et pouvoir vivre seule avec lui.
Mais tu sais, je me suis posé la question :
je ne peux pas l’aimer pour ce qu’il est et qui ne s’harmonisera
jamais
avec ce que je suis.
Je l’aime. Vraiment.
Mais à 65%.
Et depuis le début en fait.

- C’est vraiment un tordu et je me vraiment fais du souci pour toi.
Quand tu le vois, il te dit qu’il sort
avec d’autres femmes qu’il aime à 10%
qu’il continuera sa recherche
jusqu’à ce qu’il rencontre une princesse à 80%
mais qu’en attendant il partagera son lit
avec ces autres femmes, même à moins de 50% !
Il me dégoute ce type.

- Oui. C’est un fantasme d’homme.
La princesse unique.
Et en attendant, les maîtresses.
La rigolote, la douce, la jouisseuse, l’amie.
Avec leur pourcentage.
A qui il ne ment pas
parce qu’il nous sait dépendantes,
à plus de 50%.
Mais tu sais,
dans certains de mes rêves,
j’aimerais faire comme lui.
Toutes nos amies ont, ont eu
ou auront des amants.
Regarde, toi.

- Moi ce n’est pas pareil.
C’est juste pour le sexe.
Comme boire, manger ou dormir
mon corps ne peut pas s’en passer.
C’est un besoin naturel.
Je n’en suis pas fière.
Mon mari est à Tokyo pour encore 13 mois.
Il ne m’a pas touchée depuis la naissance du dernier.
C’est juste physique,
je ne mélange pas avec les sentiments.

- Mais toi, tu l’aimes à combien, ton mari ?

- A 0% bien sûr. Mais ça n’a rien à voir.


 
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