Le clown
Tous les jours.
Plusieurs fois.
Plusieurs fois tous les jours on me dit
« arrête de faire le clown »
Mais moi je ne fais pas le clown.
Je fais de mon mieux pour qu’ils soient fiers.
On a un nouveau voisin.
Papa et maman l’aiment beaucoup.
Ils ne sont pas pareils avec lui.
Avec pépé et mémé
avec toutes les tatas et tous les tontons
ils parlent comme tous les jours.
Avec lui
ils ne parlent pas comme avec le médecin.
Mais presque.
J’ai compris qu’il est spécial.
Ils font attention.
Alors je fais attention moi aussi.
C’est-à-dire que je lui montre
tout ce que je sais faire.
Pour qu’ils soient fiers.
Ce printemps, sur l’escalier
je saute de bien haut
quatre marches.
Le vieux chien passe
juste à ce moment-là
Pour l’éviter
je tombe et ça me fait pleurer.
Je retiens bien ma voix.
Il n’y a que mes yeux qui pleurent.
Maman me crie
en m’accusant de vouloir faire du mal à son chien.
« arrête de faire l’idiot »
Cet été, sur le talus
je lui fais mes galipettes.
Je rigole fort.
J’oublie le barbelé.
Ca saigne un peu.
Je ne dis rien.
Je suis content de moi.
Mémé me dispute pour
mon pantalon déchiré.
« arrête de faire l’imbécile »
Cet automne, dans la cuisine
je lui montre mes toupies en fer
je lui montre qu’on peut les envoyer très haut
très loin
de très haut plus haut que moi.
A l’école, je suis le seul.
Ca casse un carreau du sol.
Papa prend sa grosse voix
et m’envoie me coucher
« arrête de faire l’andouille »
Cet hiver, pour le repas de mes
trois ans et demi
Je sors mon cahier de dessins.
Je lui montre une feuille.
Il me demande ce que c’est.
Maman dit :
« arrête de faire ton intéressant »
Je réponds, c’est des couleurs.
Maman et papa rigolent.
Mais pas lui.
Il regarde et me dit :
tu as rempli pour que les couleurs
qui se ressemblent ne se touchent pas
n’est-ce pas ?
Je fais oui avec la tête.
Il dit :
c’est un très beau pavage.
Les dessins comme cela
on appelle cela des pavages.
Et il m’ébouriffe les cheveux.
J’ai quarante ans
Je suis enseignant-chercheur.
En topologie.
Et tous les jours
tous les jours
je dis à mon fils
« s’il te plait, fais-moi ton clown »




