15 janvier 2008

Derrière la cloison, les prêtres attendaient avec impatience leur repas de tofu

Filed under: Son — Stéphane Barbery @ 19:51

De quel étonnement, ô ciel ! suis-je frappé !

Filed under: sociologie — Stéphane Barbery @ 16:29

Dans un magasin de téléphones portables, derrière le bureau d’inscription, deux boules de Noël remplies d’une grenadine pâle et fluorescente.
Je demande ce que c’est.
Mon ami Shigenori ne sait pas. Il demande à la jeune vendeuse.

Ce sont des boules que les vendeuses sont censées jeter sur un gangster lors de son départ pour le marquer indélébilement…

*

On nous avait prévenus mais de facto.
Notre nouvelle banque, Mizuho, appelle pour nous informer de l’arrivée d’un virement en provenance de notre banque française.
Et pour s’enquérir de l’utilisation des fonds. Avant de les créditer.
Afin, formellement, de prévenir le blanchiment d’argent sale.

*

Personne n’est dupe. Et pourtant, impossible de lire de l’inauthenticité dans ce semblant.
Je me demande comment cette modalité s’exprime – à sa manière – en France. Dans le ronchonnement qui ne change rien ?

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[Chapeau bas, quand même, au commercial qui a réussi à placer ses boules de Noël à la grenadine comme arme de dissuasion anti-hold-up : c'est un génie !]


14 janvier 2008

Mal armé, alors il choisit l’image (transposition en jardin majeur)

Filed under: Texte — Stéphane Barbery @ 22:24

Regarder l'eau


Satiété du beau

Filed under: esthétique — Stéphane Barbery @ 9:22

Mon ami Shigenori m’a permis de ne pas passer à côté de l’exposition Nitten, en itinérance au Musée Municipal d’Art de Kyoto et qui se termine aujourd’hui.

Je me pose réellement des questions sur mon enthousiasme continu, ma stupéfaction quotidiennement renouvelée depuis notre arrivée. Est-ce un effet de contraste, de non habituation, d’exotisme, qui me conduit à ressentir avec une intensité non normalisée mes impressions esthétiques ?

L’hypothèse est plausible si l’on transpose au beau ce qui se passe – cette fois-ci objectivement – sur le plan de la satiété : mon cerveau ne sait toujours pas évaluer les informations nutritives contenues dans mes repas. Il n’arrive pas encore à extrapoler la densité énergétique par volume des aliments. Ce qui fait que je n’ai pas faim alors que nous mangeons peu et que nous sommes régulièrement interloqués de voir des japonais de petite corpulence ingurgiter des assiettes qui nous paraissent pantagruéliques.

Ce doute préalable pour introduire qu’hier, dans le musée de Kyoto, et notamment dans la grande salle des sculptures, j’avais la sensation qu’il y avait autour de moi plus de beau qu’il n’y en a jamais eu dans le Musée d’Art contemporain de Beaubourg. Que l’art de notre temps se trouvait, au moins en partie, ici.

Une sensation d’autant plus sereine qu’elle est critique. Contrairement à l’exposition d’Ikebana de Daimaru, contrairement à certaines grandes calligraphies de Nitten (ma préférence va à celles au pinceau large : corps-et-graphies) qui me donnent le sentiment, à la limite de la violence, d’être cogné, commotionné par l’absolu, ici les conventions polies du musée sont respectées. Mon oeil retrouve son statut de tastevin pour lequel il a été formé. Je retrouve des filiations de forme (statuaire antique, du 19ème et du début 20ème) qui, par soustraction, dévoilent des formes nouvelles, locales.
Critique, je sais que je le suis car je ressens que ces œuvres n’atteignent pas l’achèvement, qu’elles ont quelque chose d’adolescent. Mais d’une adolescence dont la force de vie surclasse l’art occidental contemporain plusieurs fois décomposé, fossilisé, que l’on trouve dans nos musées.

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Première ligne de force : l’érotisme. Et un érotisme sain. L’interdiction de l’iconographie du poil, la distance un brin phobique au contact, les rapports hommes-femmes, ont produit ces dernières récentes décennies l’imaginaire pathologique du hentai. Dans les sculptures du Nitten nous sommes aux antipodes de la perversion : dans la sensualité jouissive, caressante, joueuse, joyeuse, complice, respectueuse, amoureuse.

Au point que cela en est presque gênant : vous rentrez dans une grande salle blanche et vlan : une centaine d’appels à l’orgasme, au bon jouir, vous sollicite. L’art comme sublimation requise du public.

La dernière fois que j’ai ressenti cela, c’était au musée Rodin dans la salle des esquisses érotiques.
L’art comme jouvence par head nodding sur le beat épidermique d’Eros.

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Rodin, j’y ai pensé encore, en négatif, face au corps rond d’un grand-père fatigué au sento, en position – non pas de penseur prométhéen ou hémorroïdien – mais de délassement dans une présence totalement non réflexive à soi. J’ai ressenti comme un concentré partiel de ce qu’est être un homme au Japon dans ses paupières mi-closes.

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Etre un homme. Le pendant de l’érotisme féminin de l’exposition, c’est l’absence absolue, pathologique, de phallus sur les corps des hommes. Un ou deux corps ont des zizis de garçonnets. Plusieurs n’ont simplement rien là où devrait pourtant palpiter leur virilité. Cette absence est d’autant plus perturbante que l’iconographie des estampes japonaises, c’est celle représentant de gros vits veinés, ardents comme les piliers du Nanzenji, démesurés comme les phallus de Kanamara.

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Stupéfaction encore devant l’art de la sculpture sur bois : des corps entiers taillés dans des troncs, je n’en avais vu, sombres, en calvaire ou dolorosa, que dans les églises. Jamais dans les musées contemporains. Et cette matière qui me fascine tant est travaillée ici avec une technique « pointilliste » : la surface n’est pas lissée, poncée, mais conserve au contraire la trace du ciseau. Comme un effet de maillage, de polygones 3D. La lumière vient alors jouer avec ces facettes de joaillier, et fait frémir, pulser les corps. Je pense notamment à une grosse mama et son fiston collé à la jambe.

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Autre surprise, inattendue : la critique sociale. Pas dans la provocation outrée de l’avant-garde. Non : dans la dénonciation simple de la conformité et du sacrifice du sujet par un motif du quotidien. Un chef d’oeuvre ici s’impose : des costumes en position de photos de mariage, vides.

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Oui, je garderai pour toujours l’empreinte de cette salle de sculptures et je suis vraiment content d’en avoir le catalogue.

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Les peintures m’ont semblé moins fortes que les sculptures. Elles ont un je ne sais quoi de provincial, prises qu’elles sont dans les canons (de Perry ?) occidentaux. Les dimensions, le traitement de la couleur, les sujets tentent d’y échapper mais l’envol n’est pas encore pris. Pourtant, plusieurs toiles – ce sont toutes de grandes toiles – avec des arbres m’ont ému plus que ne l’a jamais fait Beaubourg.

Que restera-t-il dans quelques siècles ? Je pense aux gallo-romains. Œuvrons à sortir de cette transition.


13 janvier 2008

Pretty Woman au Tonkatsu de la gare

Filed under: Texte — Stéphane Barbery @ 21:29

Qu’elle est cute Julia Roberts à se demander comment utiliser les trente-six couverts du restau français dans Pretty Woman

Pour nous autres gaulois, cette scène, ça nous fait bomber le torse et nous serions prêts à nous taper sur la poitrine comme des chimpanzés dans l’éructation du sentiment d’être les meilleurs. Si même les amerloques le disent, ça doit être vrai. D’ailleurs, tout le monde sait que la sophistication gastronomique, l’art de la table, c’est nous !

L’éructation, je l’ai eue sérieusement en berne ce midi au Tonkatsu de la gare. Le Tonkatsu, c’est un filet de porc pané. Du basique. Un menu à 10 euros. Pas un trois étoiles chez Michelin.

On m’installe sur une magnifique table en bois. Et le ballet commence.
Tasse de thé, serviette, baguettes : normal.
Et puis voilà le bol qui nous fait à jamais déchoir de notre prétention. Un simple petit bol de céramique avec des graines de sésame au fond. Et à côté, un panier en osier support d’un petit pilon en bois.
Devant nous, quatre pots (chacun magnifique avec leur petite « louche » en bambou) : sauce normale, sauce épicée, tsukemono (pickles) et sauce salade.
L’opération consiste à prendre plaisir à écraser les graines de sésame pour en faire ressortir le parfum puis à y rajouter la sauce ad hoc. Dans un autre bol, vous disposez la sauce épicée. Dans une petite assiette bleue, des pickles.
On vous apporte votre assiette où le tonkatsu trône sur une grille métallique surélevée afin que les dernières gouttes d’huile puissent choir sans imprégner la viande. Dans la même assiette, la salade sur laquelle vous rajoutez le « dressing ». Simultanément sont déposés à côté de vous un bol de soupe miso, un bol couvert contenant votre riz chaud (avec sa belle cuillère en bois) et le petit bol dans lequel vous déposerez le riz que vous allez prélever du bol précédent pour le consommer progressivement. Toutes les couleurs et les formes se marient à la perfection, dans une harmonie naturelle.

Enfoncés, nos trente-six couverts.
J’ai envie de pleurer sur l’épaule de Julia Roberts. Comme l’éleveur de Rancor à la mort de son monstre dans le Retour du Jedi. En faisant bouhh.

Je me console juste d’une énorme fausse note : la serviette humide apportée au début du repas était imprégnée de javel. L’odeur me reste encore en trace sur les mains. L’hygiénisme nippon me permet cette mesquinerie. Nah.


 
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