21 novembre 2011

Les levers de soleil

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 7:56

le soleil bave à l'est

Et pourquoi ne pas lui dire
quand il viendra lors de son prochain séjour ?

Elle m’a surpris avec sa question.
Je n’avais même pas imaginé que cela soit possible.
Je me demande s’il va me prendre pour un pervers.
Un fou.
Déjà qu’il me prend pour un lâche.

- Vous pensez vraiment que je peux dire cela
à mon fils de douze ans ?

- Vous venez bien de le dire ici.

Je suis parti parce que c’était cela
ou les voies du rapide de 19h14

Le dernier jour, le jour dit,
un comptable
du service du dessous
en costume noir
m’interpelle de l’autre côté du quai
juste au moment où
je me confie au 19h14.
Il a l’air bizarre.
Je regarde mes chaussures
en cuir de cadre.
Je sors de la gare,
rapidement.
Je marche, longtemps.
Jusqu’à une autre gare.
J’appelle
pour dire que je ne rentre pas.

Je ne suis jamais rentré.

Mon ex-femme habite depuis
chez ses parents.
A Hokkaido.
Avec mon fils et sa soeur.

Elle aurait dû m’en parler
pour ma fille.
On ne répare rien avec un enfant.
On n’achète pas vingt ans
de pension alimentaire
avec un enfant.

Je vais bien.
Comme un lâche qui a abandonné son fils et sa fille.
Mais mieux vaut un lâche vivant.
Qui a mis fin à l’insupportable.
Plutôt que des orphelins.
Je ne suis pas encore certain de cela.
Mais ça ne sonne plus faux
quand je le dis.

Avec mon fils
ça ne va pas être simple pour lui parler la prochaine fois.
Ils viennent en hiver.
Il me dit que ça le prive injustement de snowboard
avec ses copains.
Il va mettre ses écouteurs.
Détruire ses monstres sur sa console portable.
Hausser les épaules.
Quand je lui parlerai.

On fera quand même notre balade sur le Daimonji.
Je préparerai des onigiri.
On ira pour le lever de soleil.
Avec des lampes de poche pour la montée.

J’aime bien les levers de soleil.
C’est ce que je peins à mon cours d’aquarelle.
J’en envoie toutes les semaines
à mes enfants.
Ils doivent les jeter.
A la place de mon fils,
je les jetterais.

Mais ce n’est pas grave.
Je dirai à mon fils
ce que mon père ne m’a jamais dit.
La prochaine fois,
Je dirai à mon fils

que je l’aime


20 novembre 2011

La feuille

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 9:41

Habiter dans du papier

Ca ne m’a pas soignée.
Mais ça aide mes clients.
Peut-être que ça viendra un jour.
Mon soin.

De formation, je suis ingénieur.
Chimiste.
J’ai toujours aimé la paillasse.

Je n’ai jamais dit je t’aime.

Quand il est mort
son regard dans le mien
dans l’attente
et que je n’ai pas pu lui dire
je me suis sentie comme un papier épais, fait main,
240 g
et sur toute la surface plane de mon corps
j’ai littéralement entendu
la longue, la lente déchirure.

Je n’ai jamais dit je t’aime.
J’ai deux morceaux de corps
J’ai deux morceaux d’âmes

J’ai suivi toutes les formations.
Je suis la plus diplômée
la spécialiste des rêves éveillés

Je n’ai jamais dit je t’aime.
J’ai deux morceaux de corps
J’ai deux morceaux d’âmes

Dans mes rêves, je dis je t’aime.
Et il meurt tranquillement.
Pas les yeux ouverts.

Dans mes rêves,
j’ai une nouvelle feuille
pas d’adhésif

je tiens la main d’un amour
je lui dis je t’aime
et ma feuille s’agrandit

Lui, calligraphie sur mon âme
un poème
cela me fait des fils d’or
aux poignets
au cou
dans mes cheveux

je lui dis je t’aime
et il prend un pinceau épais

sa main, son coude, son épaule
dansent sur mon corps
un tai chi lent

je frissonne à son rythme

j’ai chaud de ses mots
je lui dis je t’aime
ma poitrine devient blanche
je lui dis je t’aime
mon âme devient lumière
je lui dis je t’aime
et ma feuille
comme une soie tendue
enveloppe l’univers
le temps bat dans mon coeur

je le ralentis
j’ai les yeux grands ouverts
je t’aime


19 novembre 2011

Le rêve K

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 9:57

Sakura de Katsura

Je suis précis, rigoureux et patient.
Je suis météorologiste.
Spécialiste de l’imagerie radar.

Je n’ai pas de stress particulier au travail.
Je n’ai pas de stress particulier à la maison.
Je n’ai pas de stress particulier
pour l’équipe de baseball dont je suis supporter.

Pourtant, depuis 6 mois,
je n’entends presque plus de l’oreille droite.
Et le médecin m’a dit :
c’est le stress.

Je suis précis, rigoureux et patient.
Je fais confiance aux spécialistes.
J’ai donc demandé :
- comment lutte-t-on contre un stress inconnu ?
On m’a répondu
- par de la relaxation
- quel est le meilleur spécialiste ?
On m’a donné l’adresse d’une spécialiste.
En rêve éveillé.

Je suis précis, rigoureux et patient.
Je suis scientifique.
Je suis curieux. Je vérifie expérimentalement.

J’aime bien la spécialiste.
Parce qu’elle n’est pas belle.
Les femmes belles, ça me perturbe.
Elle me dit qu’elle est ingénieur de formation.
Ca me rassure. J’ai des doutes sur les non-scientifiques.
Ils ne sont jamais ni précis, ni rigoureux, ni patient.
J’aime bien la spécialiste
car de son sofa où je m’allonge
je vois mon ciel.
Ca me fait tout étrange
de le voir par en-bas.
J’essaie d’apercevoir mes satellites.
Parfois un hélicoptère passe.

La spécialiste m’a expliqué le protocole.
Elle a un plan.
Ca me va.
Je le lui ai fait répéter.
Parce que je n’entends vraiment plus rien
de l’oreille droite.

Elle me dit : on va commencer par se créer un sanctuaire.
Un lieu sûr. D’absolue protection.
Décrivez-le avec le plus de détails possible.
Je réfléchis
et un cahier des charges apparaît.

Mon sanctuaire est entouré d’un jardin.
Mon sanctuaire me permet de me sentir
à la montagne, à la mer, à la campagne.
Mon sanctuaire est beau et différent
à chaque saison.
Mon sanctuaire alterne le formel
le moins formel et l’informel.
Le classique et l’avant-garde.
Les Tang, les Songs et le wabi-sabi.
Mon sanctuaire déploie des formes
non symétriques. Comme les nuages.
Mais aussi des formes symétriques.
comme les plaines.
Mon sanctuaire me permet de voir la lune.
De septembre.
Et celle de l’aube.
J’y ai ma plateforme pour observer le ciel.
Mon sanctuaire, on y circule.
Lentement ici.
Plus rapidement là.
On y navigue sur une grande barque.
Qui passe sous des ponts de bois
comme des voutes célestes.
On peut y prendre de l’élévation
en savourant un thé fumé
un jour d’hiver
sous le regard des montagnes
alentours.
Mon sanctuaire peut accueillir des amis.
Des invités de marques.
Et des familles avec enfants.
Avec qui on joue au ballon.
Mon sanctuaire accueille aussi
les trois amis de l’esprit :
le pin, le bambou et l’ume.
Mon sanctuaire est protégé
par des murs tressés de végétaux vivants.
Il honore les cinq éléments.
Mon sanctuaire est un hors temps
où l’on est élevé par le passé.
Un passé qui ne sentirait pas le vieux.
Mon sanctuaire on peut y réfléchir,
on peut y pleurer,
on peut y rire
y faire l’amour partout
dans de petits pavillons
où l’on grille des brochettes, des kakis
et des aubergines au miso
en se faisant servir du thé mousseux
par des beautés en kimono.
Mon sanctuaire n’est ni trop grand
ni trop petit,
chaque point de vue
relance le désir de voir le suivant.
Mon sanctuaire, un grand oiseau blanc s’y pose.
Un plus petit oiseau noir aussi.
De grosses carpes attendent du coin de l’oeil
la main qui les nourrit.
Des canards s’y reposent près de la forêt de bambou.
Mon sanctuaire m’accueille
et chaque jour je le fais vivre
car cet accueil me survivra.

Et là, elle me dit :
Et sinon, vous connaissez Katsura ?


18 novembre 2011

Le secret

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 7:48

J’y gagne, dit le renard, à cause de la couleur du blé

Je travaille dans une banque.
Dans une grande succursale
d’une grande banque
J’ai les cheveux gris
et je mets du gel
pour que ma mèche
tienne toute la journée.
Je suis à l’entrée.
Debout avant la fermeture
Debout après la fermeture
Je dis bonjour
Je dis au revoir
Je fais peur comme un vigile
J’aide les grand-mères avec les machines
J’oriente les nouveaux
Je souris aux habitués
Et j’ai un secret.

Un vrai secret,
on n’en parle pas.
Jamais.
J’y pense toute la journée à mon secret.
Quand mes mollets me font mal
mon secret leur envoie de la douceur.
Quand ma mâchoire, ma gorge, souffrent à 10 heures
de répéter, d’accueillir, et de répéter encore
mon secret y diffuse l’apaisement

Mon secret,
il me constitue.
Personne ne le connait.
Et plutôt que de m’irriter
d’être tout seul en moi,
plutôt que de vouloir sortir,
il est chaud et bon
dans ma poitrine
comme un grande mug de yuzucha
en terre cuite épaisse

Quand je pense à mon secret
plutôt que de me mordre la joue
je m’empêche de sourire
ça me donne un air bizarre
qui fait peur à certains clients.
C’est bien pour ma fonction
de pseudo-vigile

Elle me fait rire
la salle des coffres de la banque.
Mon secret,
je ne l’y mettrai pour rien au monde.
Je suis son plus beau coffre
à mon secret.
Et chaque jour qui passe
il s’y déploie
plus à l’aise
de se savoir protégé
tenu

comme ma mèche


17 novembre 2011

Kanji à nu

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:50

Gratte-papier, Caresse-papier

Je suis photographe de presse.
Je suis jolie
Je prends la pilule
Je ne porte pas de talons.
Mais j’ai toujours mal aux épaules
parce que j’aime faire envie aux collègues
avec mes deux gros boitiers
et mes deux objectifs de compétition

Je n’aime pas mon métier.
J’aime les nus masculins.
En province, on ne vit pas
du nu masculin.
Alors je couvre le nord de Shikoku
pour la presse locale.

J’aurais pu ouvrir un studio de photos de mariage.
Ca paie bien.
Mais je suis contre les mariages.
La charte des Nations Unies interdit la servitude. Même volontaire.
J’en conclus que tout mariage est illégal.

Le matin je fais de la calligraphie.
Tous les matins.
Ma calligraphie,
c’est des nus masculins.
Avec des kanji.
Des nus masculins de kanji.

Tous les matins, de 5h à 7h,
j’ai besoin de l’encre
de l’odeur de l’encre
noire
sur mes washi crèmes.
J’ai besoin du silence.
J’ai besoin d’être seule
sans me soucier
de la présence ou de l’absence
sans me soucier du réveil
bon ou mauvais
d’un autre.

J’ai compris cela après mon divorce.
J’ai compris cela en étant malheureuse.
En étant tendue, dans mes nus de kanji
à faire attention à ne pas faire de bruit.
quand un amant reste pour la nuit
dans la pièce d’à côté.

Maintenant ils ne restent plus.

Les hommes, j’ai besoin d’eux
entre 18h et 24h.
Pour la tombée de la nuit.
Pour partager le lever de lune.
J’ai besoin de leur poitrine.
De leurs épaules.
De sentir leurs bras sous ma paume.
Leurs paumes sur l’os de mes hanches.
Puis leur sexe sur mon col.

J’ai besoin de les photographier
dans la pénombre
à la bougie,
à l’encre de la bougie.
Tout près.
Pendant qu’ils dansent sur moi.

Alors ils prennent le dernier bus.
Le dernier train.
Ou un taxi.
Pour retourner chez eux ou à l’hôtel.

En m’endormant
j’imagine leurs traces

dans la nuit


 
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