16 novembre 2011

Le blanc

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:20

Les blancs

Je suis curieux.
J’ouvre de grands yeux.
Des yeux rouge carmin
bordés de rouge cramoisi
qui me démangent.

Je regarde les gens
droits dans leur stupeur.
Qui me regardent,
s’arrêtent pour comprendre leur répulsion
puis se détournent,
m’ignorent
dans la honte.

Je sens leur pitié
leur effroi
leur dégoût
de ne pouvoir me sourire.
Même la dermatologue
à la peau si belle
que nous venons consulter toutes les semaines
a du mal à me regarder.

Je suis un bébé bien portant de dix mois.
Au visage déformé par de grandes plaques rouges cinabre

Maman me regarde.
Ma jolie maman me regarde
sous les plaques rouge vermillon.
Et se sent coupable.
De mes plaques rouge pourpre.
Nous allons chez la dermatologue
toutes les semaines.
Puis on s’arrête au sanctuaire.
Aux torii rouges.

Pour rentrer on prend le petit bateau rapide.
Pas l’omnistop.
Comme si maman voulait qu’on me voit
le moins longtemps possible.

Elle me prend contre elle
face à la fenêtre
me donne un biberon
alors que ce n’est pas l’heure
ni la bonne température.

Alors je regarde les vagues
et leurs mousses laiteuses
la mer bleu ciel fumé
puis verte boue vivante
la mer gris fer de pluie
les dashi d’embruns sur les vitres

Je regarde mes îles
mes petites îles de la mer intérieure
mes archipels de vieux
et de beau,
mes paillettes d’âme,
qui se reflètent
dans les pupilles noix sombre de maman

et je m’endors
dans un monde sans couleur
sans regard

lisse, fluide
blanc


15 novembre 2011

Le parfait

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:14

Cake banane et thé glacé

Je suis instructeur.
Sur l’un des deux voiliers de la marine nationale.
Nous mouillons à Takamatsu.
Je me nourris de l’énergie de leur âge.
Ca me permet d’oublier.

On n’oublie pas certains voyages.
J’ai douze ans.
et mon père, en poste à Paris,
nous fait venir pour le nouvel an.
Je suis déjà leader de mon groupe.
Il me prive de deux régates.

Mon père nous emmène
au drugstore des Champs Elysées.
Il veut nous faire plaisir.
Il veut faire plaisir à son ainé.
Il m’explique le nom des glaces.
Et commande pour moi
une « coupe ras-le-bol ».
Celle qu’on ne finit pas.

Je la termine bien sûr.
Je la vomis bien sûr.
Sans me tâcher.
C’est cela la discipline.
Je suis instructeur.

Mon père est devant moi.
Le soleil se couche derrière lui.
Les montagnes, en pains de sucre fondus,
ressemblent à un fond de jeux vidéo pour enfants

Il est venu me voir à Takamatsu.
Pour lui faire plaisir,
j’ai mis mon uniforme.
Nous sommes au restaurant de la marine.

J’ai commandé pour nous des glaces.
Des « parfaits ».
La lumière est douce. Jaune.
Une serveuse essuie des verres.
Nous posons nos cuillères à long manche.
Nos coupes sont vides.

Mon père dit :

c’est parfait


14 novembre 2011

Holmes dans le shinkansen

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 10:56

Aoi San, Daitokuji, 30

Quand je prends le shinkansen
je réserve toujours la place
que personne ne veut
celle du milieu, la B

Je la réserve à la borne automatique
car sinon le guichetier
me fait des gros yeux
en me prenant pour une perverse.

La place du milieu, la B
c’est celle où l’on est tout engoncé
où l’on se sent gêné de ses coudes
celle où l’on rentre ses hanches
celle où l’on prend conscience
de la surface de son assise

Je suis office lady
mais j’ai lu tous les Sherlock Holmes
en anglais.
J’ai vu tous les Sherlock Holmes.
en anglais.
Je possède les figurines, les mangas, les animés.
Les encyclopédies, trois versions originales
et un fansite avec une base de données
la plus complète de la planète.
En japonais.

La place du milieu, la B
Elle me permet de m’entraîner.
A Holmes au Japon.

Je me limite à mon regard périphérique.
Mon voisin côté fenêtre
L’autre côté couloir
Leur fiche d’état civil
avec un bonus de score
si je récupère leur adresse et leur numéro de téléphone.
Leur famille, leur shampoing,
l’état de leur sexualité, de leur santé
la fourchette de leur QI, celle de leurs revenus
leurs espoirs et leurs hontes
leur effacement ou leur mérite
Leurs buts à court, moyen et long terme

Je jongle, je m’amuse
avec mon questionnaire à cent questions.
C’est beaucoup cent questions
pour décrire une vie.

Holmes, ceux qui aiment Holmes
s’intéressent toujours à qui a commis le mal.

Moi, il n’y a que ceux qui font le bien qui m’intéressent.
Ceux qui ne font rien sont la norme.
Ceux qui font le mal,
il y en a.
Quand je passe près d’eux
je leur colle une pastille rouge
dans le dos.

Mais ceux qui font le bien,
ceux qui cicatrisent
ceux qui créent de la bonne joie
ceux qui ajoutent à la vie.
Les invisibles.

Seul une Holmes
les repère dans un shinkansen.


13 novembre 2011

Sans kimono

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 10:27

J'ai travaillé. Pour les miens.

Je suis tailleur.
Ma femme et moi,
nous sommes tailleurs.
De kimono pour hommes.

Un homme sans kimono
et le monde est moins beau.

Nous sommes diplômés de l’université d’art.
Section tissu.
Nous avons deux enfants.
Deux petits garçons.
Et deux vélos.
Du goût.
Du courage.
Pas d’argent.

Nous faisons des pièces uniques.
A partir de tissus rares.
Récupérés.
De ceux que n’utiliseront jamais
les vieux marchands.

Nous avons du courage.
Nos familles nous traitent de fous.
Un magasin de kimonos pour hommes
au temps où même les femmes
n’en portent plus
c’est une folie.
Deux vélos.

Un homme sans kimono
et le monde est moins beau.

Quand je vois les hommes
derrière la vitrine
en jeans et polaire américaine
en complet et chemises made in china
j’ai mal
j’ai mal à mon pays
j’ai mal à la beauté du monde

Ce que tu portes
n’est pas du consommable
n’est pas indifférent
n’est pas la norme.
Ce sont les mots sans mots
qui habillent ton âme
pas pour les autres
pas pour séduire
pas pour les filles
pas pour dire que tu es un homme.
Mais les mots sans mots
qui font le monde plus. Ou moins beau.

Si tu dois mourir aujourd’hui
sur le trottoir
dans quels vêtements
veux-tu honorer la vie ?
Dans quelles couleurs
Dans quelles textures
Dans quels plis
Dans quelles alliances
Dans quel passé

Choisis l’informe.
Choisis le mou.
Choisis l’exploitation des pauvres.
Choisis l’obsolescence
le vilain, le jeté
qui coûte deux fois plus cher
que le tissu qui dure
et qu’on deuil de soi
de ne plus pouvoir porter.

Ou porte le kanji de ton âme
dont le obi tient ton front bien droit

Un homme sans kimono
et le monde est moins beau.


12 novembre 2011

Le silence

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 9:22

silence is the language of god, all else is poor translation  (Rumi)

Je suis la marchande du silence.
Je livre à domicile
Je suis la marchande des reflets
Je livre à domicile

J’ai de longs cheveux noirs
bleus
et une grosse poitrine
J’apporte le lait aux mères
et le désir aux hommes

Je suis dans la rue le jour
et vos draps la nuit
je suis celle qui étrangle
vos joies
celle qui perce vos espoirs
celle qui vous fait rire
je suis la chatouille

Je suis la marchande du silence
et de la brume dans vos yeux
Je suis le bâillement
de vos nuits trop courtes
je suis la jalousie des rapprochements

Je suis la marchande du silence.
Je livre à domicile
vos angoisses et leurs remèdes
le thé et l’eau
votre bouche qui s’ouvre
comme des fleurs au quart-de-lune
je suis le grognement

Je suis le rien, le minuscule
des amants qui se quittent par amour
Je suis le rien
de l’impossible
le rien du gâchis
l’acide du vomi
le dentifrice, le lave-gueule

Je suis la marchande du silence.
Je livre à domicile
Je suis l’air que tu respires

quand un vieux se trompe
dans la prière au temple

Je suis la confusion
des moments dépeuplés


 
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