Les lunettes
L’antiquaire fait café.
Le coussin sur lequel je m’assois
la table
la tasse
la cuillère
tout ce que je touche
est à vendre.
Les kimonos sont empilés.
Les bols ébréchés.
Tout reflète le temps
l’usage,
les absents,
qui ont mis de leurs sourires,
dans leurs objets.
A gauche de mon jasmine tea,
un plateau alignant six étuis à lunettes.
En vieux cuirs.
J’ouvre un étui.
Plié,
un article de journal.
Qui fait penser à la guerre.
Il est de 72.
Une photo.
Celle d’un accident d’avion.
Le deuxième étui
est en métal.
Entoilé de coton kaki
qui se décolle.
Je crois entendre
comme un pluie de grosses gouttes
sur un toit de cuivre.
Les lunettes sont rondes.
Dans les films d’Hollywood
tous les méchants,
nous les jaunes,
nous les japs,
portons ces lunettes rondes.
Les lunettes me font peur.
Les animaux n’en portent pas.
Si tu es né pour ne rien voir
alors adapte-toi
crée de ça
ou meurs.
Un peuple de porteurs de lunettes
a-t-il le droit de survivre ?
J’ai toujours eu des idées grises.
Gris foncé.
Je me suis toujours tu
quand j’ai compris
que le gris fonce le gris.
Depuis que je suis mort
je ne me tais plus.
Je suis un fantôme
Je suis dans la soucoupe
mes lunettes sont rondes
Je n’ai plus de prénom
Et personne ne danse
pour sauver mon âme
le kami de la table entend
flanche
la soucoupe tombe
se brise




