11 novembre 2011

Les lunettes

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:25

Eté, washou washou et lunettes perdues

L’antiquaire fait café.
Le coussin sur lequel je m’assois
la table
la tasse
la cuillère
tout ce que je touche
est à vendre.

Les kimonos sont empilés.
Les bols ébréchés.
Tout reflète le temps
l’usage,
les absents,
qui ont mis de leurs sourires,
dans leurs objets.

A gauche de mon jasmine tea,
un plateau alignant six étuis à lunettes.
En vieux cuirs.

J’ouvre un étui.
Plié,
un article de journal.
Qui fait penser à la guerre.
Il est de 72.
Une photo.
Celle d’un accident d’avion.

Le deuxième étui
est en métal.
Entoilé de coton kaki
qui se décolle.
Je crois entendre
comme un pluie de grosses gouttes
sur un toit de cuivre.

Les lunettes sont rondes.
Dans les films d’Hollywood
tous les méchants,
nous les jaunes,
nous les japs,
portons ces lunettes rondes.

Les lunettes me font peur.
Les animaux n’en portent pas.
Si tu es né pour ne rien voir
alors adapte-toi
crée de ça
ou meurs.
Un peuple de porteurs de lunettes
a-t-il le droit de survivre ?

J’ai toujours eu des idées grises.
Gris foncé.
Je me suis toujours tu
quand j’ai compris
que le gris fonce le gris.

Depuis que je suis mort
je ne me tais plus.

Je suis un fantôme
Je suis dans la soucoupe
mes lunettes sont rondes
Je n’ai plus de prénom

Et personne ne danse
pour sauver mon âme

le kami de la table entend
flanche
la soucoupe tombe
se brise


10 novembre 2011

Les papiers

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 9:00

Le feu

J’ai souvent froid aux pieds.
J’ai beau mettre deux paires de chaussettes
et les poser bien à plat sur la mini couverture électrique au sol
les planches du temple laissent passer le froid
même quand les visiteurs défilent en t-shirt.

Je vends des papiers. De fortune.
au salaire minimum.
Le salaire minimum, c’est pour moi.
Le profit maximum, c’est pour le temple.
J’ai froid aux pieds
mais je suis assise.
Sur une chaise.

Mon visage aussi il est assis.
Qui fourgue le futur
ne doit ni sourire
ni plaindre.
Il est le représentant du futur.
Impassible.
Comme ce qui n’existe pas.
Qui aura lieu.
Sera été.

Pourtant à l’intérieur,
Je ris souvent.
Avec les gamines qui tirent un
« grand bonheur »
et qui hurlent en sautillant
avec leurs copines.

Je me glace souvent aussi.
Quand une grand-mère malade
tire un « grand malheur ».
Mes yeux deviennent plus verre
que l’absence de vie
pour qu’elle ne tente pas
d’agripper la main de son âme
à mon regard de salaire minimum.
J’ai 50 ans.

Ma mère
qui est malade
et que je lave tous les soirs
n’achète plus de papiers de fortune.
Elle ne vient plus au temple.
Elle préfère la télé.

Presque tous les jours
je regarde les bougies.
Je regarde juste au dessus des bougies.
Là où ça ondule.
C’est ma voisine qui vend de l’encens
au salaire minimum
qui me l’a fait remarquer.
C’est une passionnée de danse du ventre.
La plus fidèle de son cours.
Elle me parle tous les jours de la nouvelle tenue
qu’elle coud pour son gala de fin d’année.
Elle, qui a le ventre plat,
m’a dit
as-tu vu, au-dessus des bougies ?
les piliers font la danse du ventre

et j’ai eu du mal à rester impassible
devant le jeune homme chauve
qui venait de tirer un
« grand malheur »

Depuis, je regarde les bougies
presque tous les jours.
J’en vois une qui coule
qui tombe
et le feu
qui prend

et brûle tout,
moi la première,

dans un grand bonheur indifférent


9 novembre 2011

Le fil du bois

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:21

道成寺 - 松野浩行 - 02

Je m’en veux
et je lui en veux
Et puis maintenant je m’en veux davantage
d’avoir fracassé à coup de gros marteaux
mon téléphone mobile.

J’ai appuyé sur la mauvaise touche
et le message est parti.
Je comptais laisser poser mes mots
plusieurs jours
trouver la façon juste
équilibrée
efficace
de dire à mon fils
qu’il se comporte avec sa femme
comme un salaud

C’est mon brouillon qui part.

Quand on est allé boire avec notre client,
le maître de nô,
pour fêter la fin de la pose du plancher
les deux ont commencé à parler de femmes.
Le maître de nô,
de la jalousie des femmes.
Mon fils raconte que la sienne
lui fait une vie impossible.
Le maître de nô
raconte ses malheurs de mari trompeur.
Mon fils raconte les siens.
Et moi j’ai honte.
J’ai beau boire
ça m’étrangle
la honte que j’ai pour eux.

Alors je commence mon mail
où je lui dis que c’est un salaud
que sa femme est belle
que
et que

Il arrive en furie devant moi
et hurle

Pour qui te crois-tu ?
Si elle est si belle ma femme
tu veux te la faire,
c’est ça ?

Il a bu
ou peut-être pas

il est rouge
je vois les veines
ressortir de ses tempes
de son cou

Je ne dis rien.
Devant moi
les morceaux de mon portable
fracassé

Il me regarde
et d’une voix froide
lâche

parce que tu crois qu’elles sont si nombreuses
les princesses comme maman ?

Et il part.

Depuis quinze jours
je ponce seul
les planches
de la maison du maître de nô

Mes doigts courent
sur le fil du bois


8 novembre 2011

Amaterasu les plaigne

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 9:27

Appeler les vagues, au loin

Tu me fais signe
et ça me parle
parce que je suis sourde
et t’entends rien

Je n’ai pas toujours été sourde.
Les maladies, les accidents
c’est une longue histoire.

Mais depuis que je t’aime
je sais ce que les entendants perdent
et souffrent,
inconscients,
à entendre.

Ceux qui ne parlent d’amour
qu’avec leur bouche,
Amaterasu les plaigne.

Ceux qui font des sons
et pas du corps
Amaterasu les plaigne.

Je te vois me dire
que j’ai les yeux couleur miel

et tes mots n’ont pas de signes
mais des doigts
la course d’un poignet
la vague d’un poignet
dans l’eau
mon eau

Le monde est silence
le monde fait silence
mais tes bras
tracent le vent
tes yeux
bercent le vent
tes hanches
appellent le vent

Je reçois le souffle
à plein corps
à plein corps silencieux
à plein corps battant
ma carotide a un goût de silice
et la mousseline rouge
sur le blanc de mes yeux
ondule

Ce que tu me dis sur l’écran
mon amour qui est loin

Ceux qui font des sons
et pas du corps
Amaterasu les plaigne.


7 novembre 2011

Atelier Poésie, mardi 8 novembre 2011, Yoshida Yama, 14h30 : Cyrano de Bergerac

Filed under: Atelier Poésie — Stéphane Barbery @ 9:01

Ume 26 - parce qu'un titre les abîmerait

Cet atelier mensuel d’échanges franco-japonais sur la poésie est libre d’accès. Il est gratuit.
Il se déroule chez moi à Kyôto (5mn de l’arrêt de bus Ginkakuji Michi).
C’est la raison pour laquelle les personnes qui voudraient y assister pour la première fois devront impérativement me contacter au préalable : barbery@gmail.com

La langue de l’atelier est le français. Toute personne, quel que soit son niveau de français, peut y participer.

Chaque séance est généralement consacrée à un poème classique ou à une série de poèmes d’un auteur classique.

L’essentiel de l’atelier consiste en une lecture collective à voix haute (mais chuchotée) du ou des poèmes. Cette lecture est le point de départ d’une interrogation sur l’esthétique française et ce qui la différencie de l’esthétique japonaise.

Texte étudié lors du prochain atelier : un extrait de la scène du balcon de « Cyrano de Bergerac » d’Edmond Rostand.

*

ROXANE
Eh bien ! si ce moment est venu pour nous deux,
Quels mots me direz-vous ?
CYRANO
Tous ceux, tous ceux, tous ceux
Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,
Sans les mettre en bouquets: je vous aime, j’étouffe,
Je t’aime, je suis fou, je n’en peux plus, c’est trop;
Ton nom est dans mon coeur comme dans un grelot,
Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne,
Tout le temps, le grelot s’agite, et le nom sonne !
De toi, je me souviens de tout, j’ai tout aimé
Je sais que l’an dernier, un jour, le douze mai,
Pour sortir le matin tu changeas de coiffure !
J’ai tellement pris pour clarté ta chevelure
Que, comme lorsqu’on a trop fixé le soleil,
On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil,
Sur tout, quand j’ai quitté les feux dont tu m’inondes,
Mon regard ébloui pose des taches blondes !

(scène 7, acte III)

*

Avoir pour modèle du « dire l’amour » les billets du Genji ou les lettres de Cyrano produit des effets fondamentalement différents dans le quotidien de chaque couple. Dans les attentes, les formes ouvertes à la passion. Dans ce qui fait la vie bonne. Nous évoquerons ces différences lors de la discussion qui suivra l’explication du texte.

*

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