7 novembre 2011

Les gongs de Shinyodo

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:24

Aller

Petit, maman me raconte qu’elle se souvient très bien
voir son grand-père sonner
toute la journée
et toute la nuit

Aujourd’hui, on sonne de 6 à 7
parce que ça dérange
mais surtout parce qu’il n’y a personne
pour sonner plus longtemps.

Nos gongs ne paient pas de mine
Nos marteaux de bois
ne paient pas de mine.
Mais à dix
A dix vieux pépés frappant
sans accord
des gongs désaccordés
les oreilles trinquent.

C’est beau de loin.
Dans la nuit de novembre.
Deux semaines
avant le feu des momiji.

Mais à l’intérieur du hall de bois sombre
devant Bouddha et les offrandes de fruits
devant les penderies d’or et
les vapeurs d’encens doux
la forge de nos gongs
brisent les tympans
martèlent le coeur
les poumons
les genoux
nous fait tous partir d’ici
pour là-bas
l’ici-maintenant de la Terre pure
où Amida nous sourit
dans le ciel nuit d’étoiles
de l’âme-corps du monde

Nous sommes 10
vieux, usés
désaccordés
et nous sommes 1
avec les voisines
les amants
les maris
les enfants
les étrangers
qui perçoivent nos gongs chez eux
dans leurs cuisines,
leurs salons, leurs bureaux
1
avec ceux qui montent le son
de leur télé
de leur lecteur
le son de leur ordinateur
le son de leur station de jeux
Et rien ne peut couvrir
nos gongs
qui fatiguent
tympanent
et appellent
car nos marteaux et nos voix
ne sont pas de sons
mais prières
une sphère
invisible
insonore
blanche
de protection
de pardon et d’amour

C’est indécent l’amour.
Alors pour le masquer.

On fait du bruit


6 novembre 2011

340 yens

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 9:23

La brisure (de chocolat)

Depuis toute petite,
je suis en amour du cocoa.
Alors je me suis promise de faire les meilleurs chocolats du monde.

Je vends des bouchées.
De petites bouchées faites à la main.
De la taille d’un tout petit jaune d’oeuf.
340 yens.
Le prix de trois canettes de mauvaises boissons.
C’est très cher.
Mais c’est pas cher.
Parce que tu en manges une.
Et le goût te reste
plusieurs jours.
Le goût du plaisir.

Elles sont petites mes bouchées.
Il est petit mon magasin.
Deux petits clients tiennent à peine
devant le mètre de mon comptoir.

Mon magasin,
c’était celui de grand-père.
Dans la galerie couverte.
Il vendait des tempura.
Il était très vieux grand-père.
Fripé et jaune comme ses tempura.
Ils sont tous vieux dans la vieille galerie couverte.
Fripés et jaunes. Et rouillés.
Quand je serai vieille,
je me demande qui viendra m’acheter mes chocolats.
Il n’y aura plus de galerie.
Ni de couverture.

Je fais les meilleurs chocolats du monde.
Je ne le sais pas
parce que je n’ai pas d’argent
pour rendre visite aux autres chocolatiers.
Mais je ne survivrai pas
avec mes bouchées à 340 yens
si elles ne provoquaient pas un frisson long
sur la langue
dans la tête
dans le coeur
de mes clients.
C’est des gourmets les p’tits vieux.
Ils n’en ont plus beaucoup
de frissons longs.
340 yens.
Ils viennent tous les deux jours.

Aux plus fidèles
ou aux nouveaux
je sers un chocolat chaud.
Dans un dé à coudre.

Ceux qui le goûtent
la première fois
font tous des yeux ronds.
Parce qu’il n’y a
ni lait
ni chocolat
dans mon chocolat chaud

Ils font les yeux ronds
et leur mâchoire s’ouvre
alors je leur explique

Je leur parle de mon île
en Indonésie
où je vais acheter mes fèves.

Je leur montre les graines
après le chaud
après le feu
comme de grosses cacahuètes
d’un beau marron

Je leur montre la peau
qui s’en va
que j’enlève
avant le broyage

Et l’infusion
que je fais de ces peaux

C’est cela votre chocolat chaud ?

Oui


5 novembre 2011

Yukata

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 10:16

les cadeaux

Je suis la femme d’un créateur de lampes en papier
J’ai 74 ans.
Et M me manque depuis 14 ans

Les enfants vivent à Tokyo
Ils viennent quand ils peuvent.
Et pour le nouvel an.

J’ai peu d’amies.
La maison est trop grande pour moi.
Je ne fais plus le ménage que dans trois pièces.
Où toutes les semaines
je dispose une nouvelle lampe.
De papier.

Parfois j’en perce une.
Alors je pleure.
Je sais ce qu’il m’aurait dit.
Que ce n’est que du papier.
Pour caresser la lumière.
Que la lumière ne se perce pas.

Mais les courbes de ses lampes
ne sont pas que du papier.

Les vendredi, à midi,
je vais près du Daitokuji
pour manger des soba

La tenancière me sourit.
Et m’accompagne à la table pour quatre
qu’elle réserve pour moi
dans son petit restaurant de 12 places.
La seule table pour quatre.
Mais sous la lampe.

Les premières années,
je la regardais.
Maintenant je la vois sans lever la tête.
Elle a jauni.
Comme moi.

C’est une grande lampe.
Au washi épais.
Tout le monde l’aime.
Je suis la seule
à connaître son secret.

Je fais la sieste.
C’est l’été.
Il fait chaud.
M s’assoit doucement,
en tailleur,
près de ma taille.
Je sens qu’il ferme les yeux.
Je suis allongée sur le côté
à même le tatami
un bras sous la tête.
Mon yukata blanc au motif bleu
est léger
sur ma peau.
M pose sa main.
Sur ma hanche.
Il cale sa paume
sur l’os de ma hanche.
Descend.
M cale sa respiration
sur ma respiration
et descend
lentement
non vers mes cuisses
mais vers mon dos.
Il s’arrête. Aux limites de son bras.
Remonte vers ma hanche
fait jouer ma peau
sur l’os
puis remonte
grain de peau
par grain de peau
jusqu’à mon plexus,
accessible

Nous respirons ensemble
les yeux fermés

Il se met à genoux
m’embrasse doucement
sur la tempe
se lève

et crée la lampe.

De mes formes


4 novembre 2011

Vitamine B1

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 9:34

calligraphie aux deux thés sur une feuille qui vole

Le goût du whisky à 10h, ma gorgée de la table de nuit,
n’est pas le même que celle de 3h.
Celle de 3h me rince la bouche.
De la mauvaise haleine des antidépresseurs.
Du goût de carton des somnifères.

Avant de partir,
je fume une menthol
pour masquer le goût du whisky.

A trois heures trente
j’ai chargé mon scooter à trois roues.
Et je commence à livrer mes yaourts.
Et mon lait.
Et mes autres produits laitiers
qui contiennent ce qu’il faut de vitamine B1.

Pour me tenir éveillée, entre 4h et 5h
je fais tinter le panier des pots vides
que je récupère au pied des portes des abonnés.
Je déteste ce bruit.
Ceux qui ont une mauvaise raison de ne pas dormir
à l’heure où je passe
détestent tous ce bruit.

C’est le bruit qu’a toujours fait ma vie.

C’est le bruit que fera mon corps
si je suis renversée un jour
par la voiture de luxe
d’une autre kitchen drinker
plus malheureuse que moi

Elle me prendra dans ses bras
sur le gris sombre du carrefour
et me pleurera
comme l’enfant qu’elle a perdu
avec des sanglots flammes

Mon grand-père
me disait
que Bouddha
Amida Bouddha
se penche parfois
pour prendre dans sa main
des âmes dont le trop de douleur
interrompt son rêve du monde

Il porte son poing à sa bouche
et souffle doucement

Et quand il ouvre sa paume
Il y a une nouvelle étoile dans ses yeux.


3 novembre 2011

Je le jure

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 6:39

Intoxicante

L’empereur fait venir le tuteur.
Ils sont peu nombreux à savoir que le tuteur
n’enseigne pas la langue des classiques
aux princes.

L’empereur seul
sait à quel point
il – aime – son tuteur

Les empereurs sans tuteur
ont toujours été des fous.
Malfaisants.
Anonymes.

Le tuteur n’est ni l’ami
ni le confident secret
ni le sage.
Il dit librement « non » à l’empereur
jusqu’à ce que ce dernier ait appris
à n’exprimer que des demandes justes.
Auxquelles le tuteur répond
avec plaisir.

- C’est la belle princesse ?
- C’est la princesse
- Les jurons de la belle princesse ?
- Ses jurons

Le tuteur se rend à la salle d’armes.

Tiens, papa m’envoie enfin
maître canard
fait-elle en replaçant son long couteau
sous son sein.

Maître connard
Maître connard
jolie princesse

Elle rougit du pourtour de la prunelle.
La princesse,
révérée de tous depuis qu’elle marche
pour son élégance charismatique,
aime aussi profondément
le tuteur.

Tuteur, j’ai déjà dit à mon père
que je ne changerai rien à mes jurons.
Je jure.
Mon père jure.
Les hommes jurent.
Les classiques jurent.
Je suis la lignée du trône.
Je jure.

Oui, princesse.
Et je vous souhaite du coeur de jurer jusqu’au broyage de vos os
et leur éparpillement sur la plage à la lanterne.
Mais votre père m’a confié
qu’il trouve que vous jurez petit.
Que vous ne serez jamais un modèle
pour vos petits-enfants.

Tu es une boule de pus
si tu crois que ta manoeuvre
n’est pas transparente,
grosse veine de poney inculte

« Gaan fok jouself, slet »
répond le tuteur en citant un classique
de la dynastie d’or.
Si vous ne jurez pas petit,
allons cueillir ensemble des branches de saule
et divertissons-nous
de l’extension de nos glossaires.

« Jy pis my af, poephol »
fait-elle pour accompagner
sa révérence de danseuse soleil

Ils marchent vers le jardin des saules.
Il lui propose de commencer
par nommer les ministres

Ces chiens acnéiques ne méritent
pas leur vérole.
Ces crevards qui exhibent à deux mains
leur intestin à l’air
sont des choodmarani
qu’aucune lèpre de palourde
n’aimerait démorver

S sama ?
Un dégueulis d’anchois ravalé par un poux incontinent
D sama ?
Une dilatation variqueuse rectale d’huitre. Percée.
K sama ?
Un bidet à éléphant dyssentrique
Z sama ?
Un pet de caniche castré par une mite
A Sama
Une flaque de fiente mimosa
L sama ?
Une fosse à furoncles, en août.
T Sama ?
Une poche à glaires mariée à une truie instruite à coups de pelle
B sama ?
Ses enfants sont des émétiques
C sama ?
Un teint de jus de lavement. A température ambiante.
M sama ?
La descendance accomplie d’une famille de nains lécheurs de mou

R sama ?

R sama ?


un violeur.

juste un violeur ?

oui.
Juste un violeur


 
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