28 octobre 2011

Salle des coffres

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 14:40

Ramius

L’odeur vient la première.
Une belle odeur d’acide butyrique
bien ronde
prépotente
de placards à chaussures
de grand-pères sportifs
coureurs de fond des années trente

La moquette date de cette époque.
Les coffres datent de cette époque.
De la belle mécanique
Dans un univers gris qui pue

Le coeur des riches.
Ils y mettent quoi dans leur coeur, les riches.
Le rêve des pauvres.
L’espoir de ne plus avoir peur.

Ca ne sert pas à grand-chose, à la fin.

Je casse des coffres.
Je suis le serrurier.
Je ne suis pas riche.
Des riches meurent.
Je casse leur coffre.
Qu’ont-ils dans le coeur ?

Une tête de chat.
Une pile de francs suisses.
Une boite de pièces d’or.
Et une tête de chat.
Un crâne bien blanc.
Sous une cloche de verre.

Je l’entends miauler.
Parce que c’est moi
Parce qu’il m’aime bien
moi qui lui donne ses vermifuges

Il s’avance.
Il s’avance dans l’air
saute au creux de ma main
Je le caresse du bout d’un doigt

Il me dit un secret
que je partage avec celle que j’aime

les coffres sont vides
on ne casse pas le coeur

Je suis dans un coffre
sous verre

je suis un coffre
vivant
qui ronronne

Je ne suis plus le coffre

Je suis un arbre


27 octobre 2011

Ô Kannon Sama

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 14:22

Dans les grandes sandales, 1 yen : 2 cacahuètes

Ô Shô Kannon Sama qui apaisez le premier cercle
faites moi la grâce
que ma fille ne soit pas belle comme moi

Ô Shô Kannon Sama qui apaisez le premier cercle
faites moi la grâce
que ma fille ne soit pas laide comme moi

Ô Senju Kannon Sama qui apaisez le deuxième cercle
faites que son âme et son corps
ne soient pas le gibier
des traqueurs de trophée

Ô Senju Kannon Sama qui apaisez le deuxième cercle
faites que son âme et son corps
ne soient pas le jouet
des vomisseurs de rejet

Ô Batô Kannon Sama qui apaisez le troisième cercle
faites que ma fille
ne soit jamais salie
par le regard des rats qui trottent

Ô Batô Kannon Sama qui apaisez le troisième cercle
faites que ma fille
ne soit jamais salie
par le regard des hyènes qui pissent

Ô Jûichimen Kannon Sama qui apaisez le quatrième cercle
donnez-lui la grâce et l’élégance
invisibles
reconnues seulement par ceux qui en sont dignes

Ô Jûichimen Kannon Sama qui apaisez le quatrième cercle
donnez-lui la grâce et l’élégance
visibles
qui s’imposent à tous à sa valeur

Ô Juntei Kannon Sama qui apaisez le cinquième cercle
accueillez ma souffrance
mon tourment d’avoir été la proie
chassée, prise, asservie
renonçante
marquée
ne fuyant plus la violence des rats qui trottent
soumise à la violence des rats qui trottent

Ô Juntei Kannon Sama qui apaisez le cinquième cercle
accueillez ma souffrance
ma douleur d’avoir été blessée
invisible, transparente
délaissée
ignorée
perdant mon faire dans le néant
ruinant mon âme dans le néant

Ô Nyoirin Kannon Sama qui apaisez le sixième cercle
faites que la noblesse d’âme ne se voit plus,
comme la petite étoile au petit matin

Ô Nyoirin Kannon Sama qui apaisez le sixième cercle
faites que la noblesse d’âme se voit toujours,
comme le soleil au grand midi

Ô Kannon Sama
exauce ma prière


26 octobre 2011

Le maître de la cacahuète

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 18:53

Lux Canal

Le maître de la cacahuète
reçoit le maître de thé

Lui dit bonjour d’un coup de menton
bougonne
hausse les épaules
lui serre la main
abimée par le mur de pierres
qu’il refait au fond de sa pelouse

La télé marche fort
On y parle de l’état économique du monde
Entre deux pubs.
Le maître de la cacahuète commente
tous des vendus qui se fichent des pauvres
Le maître de thé acquiesce silencieusement
par politesse

Bon qu’est-ce qu’il veut boire ?
fait le maître de la cacahuète
en balançant sur la table
et en ouvrant
un tupperware multicompartiments
orange pâle
de cinquante centimètres de diamètre
contenant
les cacahuètes au centre
et des chips variées en périphérie
Un porto ?
Moi je vais prendre un porto.

fait le maître de la cacahuète
en attrapant deux petits verres
et une bouteille neuve
qu’il ouvre
en prenant soin de préciser
il y a du porto blanc aussi einh
t’en veux ?
Moi je prends du rouge

Le maître de thé acquiesce silencieusement
pour le rouge.
Par politesse.

Le maître de la cacahuète remplit les deux verres.
Le maître de thé fait top top top top top
en tenant son petit verre à deux mains.

Bon allez, santé einh
fait le maître de la cacahuète
en heurtant virilement son petit verre
contre celui du maître de thé
qui par politesse dit kampai
en baissant la tête

oh tu peux dire ce que tu veux
de toutes façons, j’parle pas japonais

La télé marche toujours aussi fort
le maître de cacahuète la regarde distraitement
se lève
revient avec un paquet de chips neuf
le vide en vrac
dans tous les compartiments périphériques
du tupperware
se ressert en porto
demande d’un coup de moustache silencieux
si le maître de thé en r’veut.
Le maître de thé répond négativement en plaçant
par politesse
sa main sur son verre.

Il regrette immédiatement son geste.
La sensation juste
celle qui s’imposait
c’était les deux petits verres pleins de porto rouge.
Les cacahuètes
Les chips qui font les doigts rouges.

Le maître de thé vient de prendre une leçon de thé.
Par le maître de la cacahuète.

La politesse tue l’accueil


25 octobre 2011

Le sable

Filed under: Cantique — Stéphane Barbery @ 21:56

"Je frôlais des dunes de 30m à bord de mon planeur "

La vague sur le sable
qui gratte
puis crispe encore
revient
démange
un silence
elle revient
la vague
qui prive

j’attends tes mots

Les Liens blancs sont réguliers.
les yeux clairs perçoivent leur lampion sur le col à 3h.
Et ils arrivent, au Lien de la baie, à 5h20
après avoir salué l’autel
et nourri leurs deux chiens blancs.

Ils sont trois pour la liaison de la baie.

Depuis ton départ
mon sommeil a un goût de respiration
celle d’une apnée trop longue
celle d’une fièvre

A 9h, je souris au col.
A 10h, je souris au col.
A 11h, je bénis le col.
A minuit, je sursaute, joins les mains, appelle le col.
A 1h, ma paupière lente borde le col.
A 2h, mes yeux sont fixes.
A 3h, mes yeux tremblent.
Comme des capricornes dans le bois.
A 4h, je souffle au pas du lampion
A 5h, je flatte les chiens blancs qui me fêtent.

Je relis tes mots du doute.
La fleur de ta main dans mes cheveux.
Mon menton se lève.
Je me sens fluide.

Les femmes sont d’opale

Je me surprends.
A dire ton nom
A dire ton nom à voix haute.
Je me surprends
à dire ton nom
ton nom suivi d’une virgule
ton nom suivi d’une virgule
puis
je t’aime

Mon ventre n’a pas de doute.
Je te nomme
vérifie que tu entends
puis
je t’aime
et les mots chantent juste
dans l’aurore absente
ils chantent juste

Tu fais danser mes mots.
J’ignorais leur corps.


24 octobre 2011

L’aurore absente

Filed under: Cantique — Stéphane Barbery @ 16:04

Un matin aux Rochers Blancs

Soleil, seigneur de mes cimes

Nous avons les mots.
Nous avons les mots. Et la peur.

De nous tromper.
De n’avoir que les mots
Moi sur les crêtes,
Toi dans la baie

Nous n’avons pas notre nuit.
Nous n’avons pas notre aurore.
triste et souriante
triste d’être souriante
triste de redouter l’attente
de toutes les nuits
de toutes aurores

Nous n’avons que les mots
Notre chant
mais pas la danse.
Le silence de l’erreur possible.

Soleil, seigneur de mes cimes

Je n’ai pu ouïr
avant la sieste
après la sieste
ta nuque
ton aisselle
ton poignet
de femme de la baie

Soleil, seigneur de mes cimes

Tu ne sais pas si ma paume droite,
dure des piolets à névés,
saura réveiller ton sein gauche
faire cambrer ta peau
d’opale et de feu
s’ajuster à ton bassin
puis revenir à ta nuque
de reine libre
éclore dans tes cheveux
et presser tes lèvres
ouvertes
contre les miennes
charnelles

Soleil, seigneur de mes cimes

Je ne connais pas
ton souffle de plongeuse
tu ne connais pas
mon rythme de cordée

Je ne sais pas si mes doigts
si ma langue
te feront saisir les draps de tissé
avant que tes doigts
avant que ta langue

Soleil, seigneur de mes cimes

Mon épaule ne connait pas
la pulpe de ton index
de ton majeur
de ton annulaire
dessinant des lignes de force
toi assise derrière mon dos
dans l’ombre vivante
de la chandelle

Lune, ô soeur du Soleil

Je ne connais pas ton appel
ni ton cri retenu
qui se retient encore
puis s’échappe
avec le mien
Ni ton oeil gourmand
ton oeil de noix claire
épuisé
ou en haut vol
sous ta haute paupière

Soleil, seigneur de mes cimes

Nous n’avons que les mots
mais pas l’essoufflement

Que les mots mais
pas la vie qui souffle

ou la peine
de se savoir encore
seuls


 
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