24 octobre 2011

La jetée aux vents

Filed under: Cantique — Stéphane Barbery @ 1:01

Couple de pierres dansant le tango

Quel est le nom de votre air de flute ?

Tu mets plusieurs secondes avant de me répondre
Tu as le visage de quelqu’un qui est prêt à me faire répéter
Qui a compris ce qu’on lui demande
mais qui pour retrouver contenance
pour faire porter à l’autre la responsabilité
de sa stupeur
fait répéter.
Tu ne me fais pas répéter.

Le Luneux

Pour retrouver ta contenance,
tu commences à chanter doucement
le premier couplet.
Ta voix est belle
J’y entends que tu sais diriger
J’y entends ta tristesse
qui se mêle à la mienne.

Je chante avec toi
à l’octave
les derniers vers du refrain
Je me souviens du chant
il est sur mes lèvres d’enfance

Tu continues au couplet deux
Ta voix tremble moins
Ton maître se lève,
suit les femmes.

Nous sommes seuls
sur la jetée aux vents

Nous terminons la chanson
accordés.
Dans l’évidence
Au loin de la tristesse.
Dans un goût de premier fruit.

Je te donne mon prénom.
Je t’explique que je ne suis pas de la baie
En renouant mon étoffe
je te montre que je suis libre

Tu m’expliques que tu es veuf
depuis trop longtemps
Que tu ne veux pas d’épouse
mais d’une aimée.
Que ton maître
vient de te dire

Voici ta femme

Nous sourions
silencieux
sur la jetée aux vents

Vous repartez le surlendemain

Les femmes plongent

Les femmes plongent
au profond de l’opale

Je frissonne
Je t’écris.
J’attends ton retour
à la fin de la plongée.
Dans trois mois.

Nous avons les mots.

Je t’imagine assis sur les genoux,
derrière mon dos.
Tu coiffes mes cheveux,
tu les laces


22 octobre 2011

L’opale

Filed under: Cantique — Stéphane Barbery @ 14:28

Les doigts sur le côté, pas devant 1

Nous soufflons dans nos flutes.
le maître me regarde
se retourne.
Nous sommes au port.
Les femmes reviennent
des pontons.

La foule s’approche.
de femmes
fatiguées.
Par l’âge,
les marées du mois
la journée d’avant l’opale
la journée d’après l’opale.

Une meneuse lance des commentaires
en dialecte.
sur nos flutes.
Des rires vulgaires fusent.
Des notes gourmandes aussi.
La foule s’approche.

Voici ta femme.

De quoi parle-t-il ?

Voici ta femme.

Je regarde.
Elles sont plusieurs dizaines de mains
A revenir
Les cheveux bleus d’eau froide
les épaules lourdes
les hanches lourdes ici
les seins lourds là
droites
lentes de retrouver le sol
elles qui flottent quand elles plongent
elles qui volent quand elles plongent
elles qui rêvent quand elles plongent
elles qui tissent les rêves d’Opale
quand elles plongent

Je suis le bras droit du maître.
Je comprends vite.
Je regarde la vague
comme un affamé
Je n’ai pas son oeil.

Elles avancent lentement.
Trop vite à mon regard.
Je ne vois que l’eau.
Je vois les flexions de l’eau
une aquarelle d’âmes
à mon regard de verre
comme la pudeur.

Une main se pose sur mon bras droit.
Je me retourne


21 octobre 2011

La blanche

Filed under: Cantique — Stéphane Barbery @ 14:42

Corsica suédoise

- les femmes plongent -

Je me souviens du lundi de ma première plongée.
L’eau dans mes poumons
Le sable dans mes plaies.

Aucune femme de la Baie ne peut imaginer
qu’une fillette de neuf ans
ne sait pas nager.

- les femmes plongent -
J’ai plongé.

S qui me sauve
est ma meilleure amie.
S sauve.
On ne sait pas pourquoi.
C’est toujours elle qui sauve.
Elle dit qu’elle sent le cri.
Comme une vague dure
d’avoir trop nagé.

S préside au chant.

- les femmes plongent -

J’ai plongé trop tôt dans la vie
Quand père est parti sur l’île du loin
c’est ça où je vous tue
l’accueil de tante de la Baie nous sauve
ma mère, ma soeur et moi.

- les femmes plongent -

La mer apporte l’humble.
A l’âme, la couleur d’eau.

Je partage les nuits des célibataires
qui épouseront les nageuses puissantes
mais pas l’étrangère.
Ils aiment mes formes
Ils m’appellent la jument de sang,
« la blanche »
celle qui dans le sutra de la Baie
danse pour appeler Vent fort
le laveur de pluie.

Je ne sais pas danser sous l’eau.
Je ne suis pas de la Baie.

Mon front ne s’est pas baissé
dans les flots


20 octobre 2011

Le maître des Crêtes

Filed under: Cantique — Stéphane Barbery @ 16:14

Les Crêtes

Le maître a toujours su. Il sait.
Il sait la valeur, les limites. Des siens.
De tous les siens.
Les progrès.
Les paresses.
Les souffrances.
Chacun de nous sait qu’il est juste. Que son oreille est juste.
Qu’il ne se trompe jamais.
Sur les Crêtes, chacun mérite ce qu’il a.

Le bras droit du maître
depuis dix ans
est en passe de perdre son rang.
Il déprime.
C’est parce qu’il déprime qu’il pourrait le perdre.
Il déprime parce qu’il est seul.
Ses femmes d’une nuit ne lui suffisent plus.
Ses lèvres sont sèches des baisers d’amour
qu’il ne reçoit pas.
qu’il n’a jamais pu donner.

Le maître l’aime.
Comme il aime chacun sur les Crêtes.
Alors il part en marche.
Avec lui.
Cinq énormes bêtes.
Chargées du tissé des Crêtes.
Et un molosse de la vallée d’Arga.

Ils marchent en silence.
Partagent l’abri.
La viande fumée.
L’eau des lacs sous les cols.
Tous les jours, leurs corps saluent le soleil,
cent fois.
Tous les soirs, leurs longues flutes honorent les crêtes.
Et le vent.

Ils arrivent chez le cousin du maître.
La baie est triste pour les hommes de neige.
Les bateaux de bois.
Le cousin livre l’empire. En algues d’exception.

Ce sont les femmes, qui plongent.
Et récoltent.
Les hommes coupent le bois.
Tressent le bois.
Frissonnent dans le givre des livraisons.

- Les femmes plongent -
C’est la première phrase
du sutra de la baie.
- Les femmes plongent -


19 octobre 2011

La gorge brûlée

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 15:00

L'hiver en été

Les matins de colère et de manque,
les matins de colère d’être en manque
Les yeux biens clairs
La face inerte
il chauffe l’eau jusqu’à son bruit de monstre
la jette
sur son thé du sud, le plus précieux,
celui qu’on détruit
à 60 degrés

Il attend.
20 respirations de plus.
Pour l’abîmer davantage.
Le verse, dans un godet martelé,
de haut, pour tâcher d’eau.
Le godet de métal brûle.
Les doigts. Les lèvres.
La langue.
La gorge.
Les poussières non filtrées
irritent le larynx.
D’un beau goût rouge.
L’âme est alors prête
à accueillir l’amer,
le gris foncé
le gris de Payne
d’une aube de neige.

Le goût du délicieux est loin.
Présent. Au loin.
Intouchable.
Ravagé par le coquart du manque.
Du trop. Du trop de manque.

L’empereur a requis qu’elle rejoigne son époux.
Sur l’île aux arbres.

Lui reste,
la communauté du silence,

la gorge brûlée


 
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