10 mars 2009

Le gré

Classé dans : Ume — Stéphane Barbery @ 7:03

Il était 10h
du soir
quand son
nouveau portable sonna
avec la sonnerie
associée
à sa mère.

Il était en train
de renifler
amoureusement
sa
chaussette
droite
et se préparait
à saupoudrer
le tatami
du grunge
quotidien
de son entre-
doigts de pied.

Il fallait que
ce soit
une
urgence.

Elle lui
donna
rendez-vous
à 8h00
du matin
chez Yamada San
le lendemain.
Il n’eut
même pas
le temps
de
demander
pourquoi.

Le lendemain
matin
à la française
et en
français
il dit
« non »
et regarda
sa mère
avec le
visage
impassible
glacial
à la japonaise
pour
signifier
sa colère

Madame Yamada
avait expliqué
ses rêves
de Murasaki San
les tentatives
pour y mettre
fin
et qu’il
fallait
faire quelque chose.

Il ne savait pas
exactement
ce que
sa mère
avait dit
à
Yamada San
si elle
lui avait
parlé
de la
Cascade
et de
Tochan.

Il expliqua
qu’il était
prof
chercheur
ethnologue
et
qu’il ne
voyait vraiment
pas en quoi
il pouvait
faire
quoi que ce
soit.

Madame Yamada
le regarda
chaleureusement
dans les
yeux
en lui
disant
qu’elle comprenait
qu’elle comprendrait
s’il refusait
qu’il était libre
bien sûr
et Matsujirô
reconnut
dans ses phrases
toute la mécanique
de manipulation
qui conduit à
faire faire à l’autre
ce qu’il n’a pas
forcément
envie
de
faire.
Une mécanique
sur laquelle
il donnait des
cours :

il accepta.

Il accepta
de les aider
à trouver
un chaman
pour un
rituel.

Il
connaissait
une
demi-vieille
qui avait
bonne réputation.
Elle avait
repris
un mini-temple,
une simple maison,
d’une vraie vieille
qui avait
une
grande réputation.
Une maison
près de
Fushimi
parce que leurs
kamis
étaient
liés
à
Inari

Il
accompagna
Le grand frère de Murasaki San
et
Yamada San
chez la
demi-vieille
qui posa
plusieurs
questions,
l’air de rien,
sur le
français
de Madame Yamada.

La demi-vieille,
belle,
devait mesurer
1m50
et avait
trois doigts
à chaque main.

Elle accepta
de faire
une
cérémonie
le
lendemain
tard le soir
à
20h
pour laisser le
temps à ceux
qui rêvent
de venir
puis de
reprendre un
train après.

Ils étaient
quinze
dans la maison
plus l’assistante
plus trois vieilles
et un retraité du
quartier,
les plus fidèles
de la
demi-vieille.
Plus Matsujirô
qui s’était
convaincu
que cela lui
ferait du
matériel
pour un
article
et qu’il était
libre.

Tout le monde
avait son
rosaire
au poignet
et un livre
qui se déplie
sur
le sûtra du
coeur.

Matsujirô
n’était pas à
l’aise et
serrait les
fesses
depuis qu’il
avait vu
l’assistante
disposer
un
mokugyo,
un tambour
poisson,
parce que les
poissons
ne dorment pas.

Matsu ne
voulait pas
que se
reproduise
ce qui
s’était
passé
au Nô
de Kanze
où son
kami avait
tellement
aimé
l’ōtsuzumi
qu’il
avait
commencé à se
manifester
et la seule
issue
qu’avait trouvée
Matsu
avait
été
de
tomber
dans les pommes.
Ume avait
pensé
qu’il s’était
endormi
mais depuis
il ne voulait
plus
prendre le
risque
de retourner
au nô
et il
pestait
contre son
kami

Dans la
maison
de la
demi-vieille
aux trois doigts
il ne put
rien
faire

Il monta
tout de suite,
son kami
descendit
illico

La belle
demi-vieille
était
douée.
Très douée.
Et elle
avait travaillé
souvent
avec d’autres
Dai
elle savait
y faire
avec les
descentes
de
kami.
Son propre
kami
lui fit
voir comme en
lumière
Matsujirô
et elle
comprit
qu’elle ne
serait ce soir-là
que
l’assistante

Elle prit
donc
le mokugyo
et s’avança
en le
rythmant
fort
vers le fond
de la salle

Matsu
essayait
de toutes
ses forces
de
tomber
dans les
pommes
mais dans
cette maison
saturée
de signes
de
kami
il ne pouvait
rien
faire.

La demi-vieille
lui souffla
「 laisse
laisse
venir 」
et Matsu
ne lutta
plus
il
laissa
venir

Au fond
c’était
facile
c’était
chaud
lumineux
et facile
son
corps
devenait
rouge
d’un
beau
rouge,
l’univers
devenait
blanc
- blanc soleil d’été -
ses yeux fermés devenaient
noirs
comme le vide
et il
voyait des
traits
il
entendait
des sons
sortir
de
sa
gorge et de son
ventre

Sa tête tourne
avec un
hochement qui
suit le
mokugyo
qui devint
fort
plus fort
très fort
assourdissant
puis
se tait.

Il voit un
vieux monsieur
gêné
qui se frotte
la nuque
avec la main
droite
en haussant
les épaules.

Il a une
corde
étrange
attachée
à la
cheville.
La corde
plonge
dans un
feu
mixte.

C’est toujours
embêtant
les
feux
mixtes
et les humains
sont bien
embêtants
à en
produire.
Avant eux
on n’avait
pas de
problème
de feu
mixte.

Pour les feux
mixtes
un copain
kami
lui a
montré
le truc :
il faut
pisser dessus.

On lève son
pagne
et
hop
on vise
sur le
grumeau
mixte.
Il faut
faire attention
à bien
viser car sinon
on risque
d’éteindre
le
feu
et ça
c’est pas
bon.

Il faut reconnaître
que ça
fait du
bien
de se
soulager
c’est juste
embêtant
d’avoir
à
viser
juste

Ah
Ahh
le grumeau
est gros
cette fois
on dirait un
galet
gris
en forme
de
mot
dans une
écriture
kamique
mal
écrite,
une
petite
malédiction.

Je peux
le prendre
désormais
le grumeau
dans ma
paume
et le
broyer
en une
poussière
noire
que je
mêle
au
sol,
le sol

tombent
les
hommes
le sol
d’où
s’élèvent
les
hommes

Le grumeau
enlevé
le feu
n’est
plus mixte
je regarde
le vieux et lui
fais un
mouvement
de tête
Il tire
sur la corde
qui vient
vers
lui
Il la plie
soigneusement
comme le
ferait
un
marin,
sort un
furoshiki
de sa
poche,
met
la corde
dedans,
replie
le
furoshiki,
salue
très bas
en
fermant
les
yeux
se retourne

et nage
nage
enfin

sur son chemin


9 mars 2009

La corde aux vivants

Classé dans : Ume — Stéphane Barbery @ 7:08

Le grand frère de Murasaki court après son bus.
Il est vieux
vraiment vieux.
Lui. Pas le bus.

Le bus lui ne fait que
polluer
la ville du protocole de Kyôto.

Le grand frère de Murasaki se souvient du plaisir qu’il prenait à courir après son bus,
avant,
et à arriver juste,
quand la porte se ferme derrière toi.

Là, il sent que la vie se referme devant lui
que le bus
part.

Il l’a eu son
bus mais
il a le sentiment
que chaque respiration
creuse
ses joues
colle
sa peau
maigre
jaunie
tachée
blanche
à ses os
de vieux.
De vieux qui
court comme un
enfant de
3 ans,
sans la joie.

Bientôt
il ne pourra
même plus courir
Bientôt
il n’aura
plus
son bus

Le grand frère de Murasaki San
est en colère.
Il ne sait pas
très bien
contre qui.

Contre son frère
contre la femme de son frère
les amis de son frère
sa famille
les escrocs

Le grand frère de Murasaki San
est en colère
contre la mort
qui ne veut pas
lâcher les vivants
contre les vivants
qui ne veulent pas
lâcher les morts
contre les morts
qui viennent en plus
embêter les vivants.

On n’a pas dit à
tout le monde
qu’Hiroshi s’était pendu
mais cela
s’est su.
Personne n’a rien dit.
Pour ne pas
accabler la
famille.
Mais cela se
sait.

Et c’est cela
qui a rendu
la femme
d’Hiroshi
mauvaise.
On sent bien
qu’elle dégage
non pas de la
peine
mais de la
colère.
La femme d’Hiroshi
qui n’a jamais
été facile,
elle ne veut
pas qu’on pense
que c’est de
sa faute
si Hiroshi
s’est pendu
au torii.

Comme personne n’a rien
dit
elle croit que tout
le monde
pense que
c’est de
sa faute
et elle est
très
au-delà
de la colère.

Plus on ne lui
en parle
pas
plus elle
pense qu’on
l’accuse
et aux
cérémonies
ça se
voyait
son
au-delà
de la colère.

Le grand frère
d’Hiroshi
lui était
au départ
juste
en colère.
D’abord
il a dû
toucher
à l’épargne
qu’il avait
placée en bourse
pour ses funérailles
pour aider
à payer
celles
de son frère.

Ce n’était pas
une bonne
idée
de placer son
argent en
bourse
et de
vendre
maintenant.

Il ne reste plus
grand chose
maintenant
et s’il n’arrive
pas à
reprendre
sa respiration
et s’il meurt
dans le
bus
d’autres personnes
vont être
en
colère
à devoir payer
parce qu’il a
cessé de
vivre.

Il en faut trop
du
niveau de vie
pour
payer
le prix injuste de la mort

Le grand frère
de Murasaki
est en
colère
car il
ne peut pas
faire
autrement que
de s’en
occuper.

Lui aussi il est
réveillé
toutes les
nuits.
Depuis
15 jours.

La première
à
l’appeler
ce fut
Yamada San.
Elle a fait
appeler
une jeune
japonaise
maintenant
qu’elle ne
parle plus
que
français.

Il l’aime
bien
Yamada San
le grand frère
d’Hiroshi.

C’est à elle
que les
autres
ont
écrit.

Les trente
autres
qui se réveillent
toutes les nuits
depuis 15 jours.
Ceux qui
aimaient
Hiroshi
et qui étaient

aux obsèques.

Toutes les
nuits
ils sont
tous
réveillés
par le même
rêve.
Hiroshi
voudrait
bien
partir
mais il est
attaché
par une
corde
avec un
noeud
coulant
à la
cheville.

Et la corde
est
reliée
au sol
à un
feu
de
bois
qui ne
chauffe pas
qui ne
brûle pas
qui brille
comme de
l’eau
de toutes les
couleurs
et Hiroshi
qui ne parle
pas
ne peut pas
s’approcher
de ce
feu
et
il penche la
tête à
gauche,
se met la
main droite
sur la nuque
pour montrer
qu’il est
embêté.
Alors
on se
réveille.
Alors ils
se réveillent
tous.
Tous les
trente.

Le grand frère
d’Hiroshi
est allé
voir sa
belle-sœur
qui a dit
qu’elle
dormait
comme
d’habitude
qu’elle ne
rêvait pas
et que toutes
ces histoires
c’était pour
l’accuser d’être
la cause
de la mort
de son
mari
et elle
s’est mise à
crier.
Elle vient
d’Osaka.

Alors
il est allé
voir
Yamada San
pour savoir
ce qu’elle
en pensait,
ce qu’il
faudrait
faire.

Ils ont
payé pour une
cérémonie
par le vieux
prêtre
shinto
du temple
du torii.
Il est gentil
le
vieux
prêtre.
Il l’aime
son
temple,
sa forêt.

Mais ça
n’a
rien
fait.

Alors
hier
il est
allé
voir un
aveugle
dont lui a
parlé
une voisine.
Il paraît
qu’il a été
yamabushi.
Il a récité
des
sutras
à Fudō Myō-ō,
celui qui
transforme
la colère,
en faisant
des mudras
compliqués
avec
ses mains
pendant
45 minutes,
le temps
payé
par le grand-frère
d’Hiroshi,
et en lui
remettant
un mandala
tracé
sur washi
à coller
derrière la
tablette votive
du nom de mort de
son frère
dans le Butsudan

Mais
cette nuit
à tous
le rêve est
revenu.


7 mars 2009

Mini

Classé dans : Ume — Stéphane Barbery @ 8:20

Tochan ne sait pas
s’il doit
rire
ou pleurer encore.
Bien sûr il a pleuré.
Mais il ne peut pas
s’empêcher de
rire.

Il l’aime bien
sa cousine
Sayachan.
C’est une
grande.
Elle a 15
ans.
Et la poitrine
qui pousse.
Tochan
il aime bien
quand elle le
prend dans ses
bras
car il sent
sa
poitrine qui pousse
et
parce qu’elle est
très jolie
Sayachan.
Alors
parce que ça
fait du bon
partout quand
il y pense
Tochan
pense qu’il
est un peu
amoureux
de sa cousine,
la fille unique
de la petite soeur
de Papa.

Mariko San
est encore
très jeune.
Quand on la voit
dans la rue
avec sa
fille
on ne dirait
pas que
c’est la maman.
Elles s’habillent
presque pareil.
Mais Tochan
préfère
Sayachan
parce que
c’est toujours
plus court.
Ses jupes.
Ses t-shirts.
Et qu’on peut
voir
ses seins
qui poussent.

Tochan
il se
demande
qui est le papa
de Sayachan.
Personne n’en
parle dans la
famille.
Il essaye
d’écouter
pour ne pas avoir
à poser la
question.
Mais jamais
jamais
jamais
personne
n’en parle.

Tochan
aime bien
aller
chez Mariko San
parce que
tout est petit
là-bas.

Tochan a
entendu
Maman
dire que Mariko San
travaille très dur
comme secrétaire
à l’Université
pour élever
Sayachan.

Elles vivent
dans
deux
petites pièces
avec une
mini salle de bain.
Mais contrairement
à presque
toutes les maisons
où il va
Tochan aime
aller chez
Mariko San
car c’est toujours
toujours rangé.
Chaque chose
à sa place.
Et Mariko San
n’a chez elle
que des
petites
choses.
Un mini réfrigérateur.
Un mini cuiseur à riz.
Une mini bouilloire.
Un mini four.
Un mini ordinateur.

Un jour Mariko San
l’a amené dans
le magasin
où elle
achète
ses affaires.
C’est un recycle shop
près de l’Université.
Pour les étudiants.
Tochan aime
bien ce magasin.
Les guitares
électriques
les mangas pour
grands
et les caisses en
carton où on a
envie de
fouiller mais
c’est sale et il y a plein
de poussière noire
et c’est pour ça
qu’on a envie
de fouiller.

Ce jour-là
Mariko San
lui a offert un
mini jouet.
Et elle a
longtemps
hésité
parce qu’il y avait
une très
bonne occasion
pour un
mini fauteuil de
massage.

Tochan n’aime
pas trop
les fauteuils de
massage.
Il a l’impression
qu’on lui donne des
coups
comme les
shampoings
de Sato San.
Papa lui a
expliqué
que plus
tard il
adorerait
et que
s’il voyageait
à l’étranger
ça lui
manquerait.

Finalement
Mariko San
a acheté
le mini fauteuil de
massage.
10 jours plus
tard
A quarante pour cent
du premier
prix.

Elle
a dû se séparer
d’un mini meuble
pour mettre le
mini fauteuil
chez elle.
Elle a mis au
recycle shop
sa mini-étagère
où elle rangeait
sa musique mais
qui n’était plus
utile car un étudiant
lui a montré
comment mettre
sa collection
de cd de
enka
sur son
mini ordinateur.
Alors la collection aussi
est désormais
au recycle shop.

C’était « Mini »
qui était
contente du
nouveau
fauteuil.
Mini, c’est le
tout petit
mini chien
de Mariko San.
Elle tient dans
un sac à main
et ne bouge pas
dans le mini panier
du vélo pliable
de Mariko San.

Tochan
il l’aime bien
Mini.
On dirait un
jouet.
Marron.
Qui sent bon
parce que
Mariko
la brosse tous les
jours avec un
produit
qui sent bon.

C’est pour
ça que Tochan
ne sait pas
ce qu’il doit
ressentir.

Parce que ces
derniers temps
Sayachan
avait un
petit ami.

Son petit ami
c’est le capitaine
de l’équipe de
Baseball de l’école.
Il est grand.
Très grand.
Et un peu gros
- son père voulait
qu’il fasse du sumo -

Tochan les a
croisés en
ville avec
Maman.
Après
il a demandé à
Maman
s’il pouvait
s’inscrire
au club de
Baseball de
l’école
et elle a
été surprise.

Mais depuis
Tochan
ne fait
plus de
baseball.
C’est long
il ne se passe
jamais rien
on s’ennuie.
Et puis surtout
Sayachan
a quitté son
grand gros
petit ami.

Et là
Tochan
il rit
et il sait
qu’il ne devrait pas.

Comme cela faisait
plusieurs semaines
qu’elle voyait sa
fille heureuse
Mariko San
a proposé
que Sayachan
invite son
amoureux
chez elles.
Pour un thé.

Il est venu
avec une
grosse boite de
donuts.
Mariko San
qui est toute mince
elle n’aime pas
les
donuts.

Mariko San
s’est retournée
pour faire le thé
en proposant
à l’amoureux
de tester
le mini fauteuil de
massage.

Il a testé toutes les
fonctions
en les mettant
toutes au
plus
fort
et en disant qu’il
aimait vraiment
ça
les fauteuils de
massage.

C’est quand
elles ont voulu
lui présenter
« Mini »
que tout a
basculé.
Elles ont appelé
Mini qui
pour la première
fois ne
venait pas
alors qu’il
y avait des
gâteaux.
Elles ont cherché
dans les deux
pièces en
une minute,
ont ouvert
la porte
et c’est quand
le grand gros
s’est levé
pour les aider

c’est quand le
grand gros
s’est levé
pour les aider
qu’ils
ont découvert
Mini

morte


6 mars 2009

Virgin Chichi à l’open bar des oni

Classé dans : Ume — Stéphane Barbery @ 6:25

Elle voulait lui
faire une
surprise

Un de ses
anciens
amants
étrangers
l’y
avait
amenée
et elle
avait
aimé
la facilité
elle qui
n’était pas
toujours
douée
pour
l’intendance

Elle avait
donc pris
une
formule
all inclusive
trois
jours
- trois jours à la japonaise -
à l’agence de la gare

Elle avait
préparé
quelques
affaires
pour lui
pour elle
et avait
fait venir
le transporteur
de son quartier.
Le sac
et son clavier portable
seraient là-bas
avant
qu’ils
n’arrivent.

Ume alla
chercher Matsujirô
à la sortie
de ses
cours.
Il était
entouré
d’un petit
groupe
d’étudiants.
Ceux qui avaient
compris
la valeur de leur jeune enseignant,
qui voulaient le lui témoigner
voulaient être guidés
pour avancer davantage.

Elle lui
fit un
petit
signe
de
la
main.
Il
la
vit.
Son oeil
droit
se
brida.

Il se laissa
faire.
Il continua de se
laisser faire
à
l’aéroport.

Fut surpris
quand à Tokyo
on leur
dit que leur
avion
pourrait
ne pas
atterrir
à
Obihiro
en raison de la
neige.

Il ne savait
pas où
était Obihiro
mais comprit
qu’il devait
s’agir
du Nord.

Ses chaussures
de ville
en cuir
noir
ne touchèrent
jamais
la
neige.

De l’aéroport
au bus
du bus
au
village de vacances
Ume
riait
chantonnait
ronronnait
fière de
son
effet
dans les bras
de Matsu
heureux.

Au comptoir
du livreur,
dans le club,
elle prit
possession
de
leur
sac.
Ils
louèrent
des
tenues
de
ski
leur
matériel
de
ski

et découvrirent
l’enfer

L’enfer
a parmi d’autres noms
celui spécialement
abject :
« vacances
scolaires
d’expatriés »

Prenez des
barbares.
Riches.
D’anciens
pays colons.
Expatriez-les.
L’insécurité
de leur
position d’étranger
la suffisance
de leur richesse,
l’émulation dans la
suffisance
la haine d’eux-mêmes
l’insatisfaction de leur
vie
la haine de leur femme
qui les hait
et qui hait la haine
des autres femmes haineuses
la haine triste des enfants
entre eux
dans le faux-self
requis
par la compétition
de
signes extérieurs
de
puissance,
la haine des parents pour leurs enfants
et des enfants pour leurs parents haineux,
toutes ces haines
cette insécurité
cette lucidité du
semblant,
produisait :
une colonie d’oni.
En vacances.

Des oni
banquiers british de Singapour
traders new-yorkais de Hong Kong
financiers français de Tokyo
et pire, bien plus haut gradées dans la hiérarchie des enfers :
leurs épousailles.

Ume ne
pouvait pas
savoir.
La première fois
elle n’avait
pas
croisé ici
d’Oni.
Des barbares, oui.
Bien sûr.
Mais pas d’oni.
Les oni,
ça
fait
vraiment
peur.

Les oni
ce n’est pas
que la fausse-vie
les oni c’est
l’anti-vie
les junkies de
l’hypomanie
qui s’excitent
téléphoniquement
pour ne pas exposer leur
rien
leur
vide
leur absence de
reflet
qu’ils voient
bien
dans le
miroir

L’anti-vie
c’est quand
tu ris fort
toutes dents
dentistées
dehors
pour la caméra
de télé
et il n’y a
pas de caméra
de télé
pour toi
et c’est pour cela
que tu ris
fort
et ton rire
fait écho
aux échos
de haine
au vide
de ton regard
quand tu
appuies
sur la
télécommande
pour mieux
têter
l’anti-vie
qui t’abrutit
pour mieux
gâcher
répandre
ta vie
dans le
rien
- et tu le sais.

L’anti-vie
c’est quand tu
paies
pour tes vacances
un groupe
d’êtres humains
dont la fonction
est d’alimenter
ton anti-vie
en singeant le
cool
l’animateur télé
et certains ne
sont pas
cool
car tu lis
leur cynisme
de pur oni
et d’autres sont
cool
sans distance
avec eux
mêmes
et tu sais
alors
qu’ils sont dans
l’au-delà
de l’anti-vie
qu’ils n’en reviendront pas
sauf si un très
proche se met à souffrir
parce que là

plus personne
ne
triche
avec la vie

Bien sûr
Ume et Matsujirô
dans leur bulle de
vraie vie
profitèrent
du blanc vierge
du blanc froid
de la
neige
du nord.

Matsujîro
se rendit
compte
qu’il ferait
mieux
de monter
plus régulièrement
sur son beau
vélo
à Kyôto
car ses cuisses
lui donnèrent
la sensation
qu’elles
étaient
de
grenouille.
De grenouille
du troisième
âge.

Il en conclut
mécaniquement
que les
papy batraciens
skiaient mal
dans la
poudreuse.

Matsujirô
n’avait
jamais
skié en
Hokkaido.
Cela lui
prit deux
jours pour
comprendre
ce qui
manquait
ici,
ce qui
n’allait
pas.

Matsujirô
adorait
skier
car en France
il avait
été initié
par un ami
dont la famille
possédait
un appartement
à
Val d’Isère.

Cet ami,
fils de banquier,
reçu troisième à l’ENA,
démissionnaire le jour des résultats
et désormais spécialiste
de l’ethnologie de la recherche en cosmologie
organisait
plusieurs fois
pendant l’hiver
des week-ends
NG-NS-JS
 » No girls
No sex :
Just ski !  »

Cet hétérosexuel
par intermittence
régalait avec chic tout le monde
en expliquant :
 » c’est la banque qui paie, c’est la banque qui paie !
c’est-à-dire vous pauvres serfs inconscients
de notre temps-qui-n’a-jamais-été-moderne  »
et si un imprudent demandait
 » comment ça on n’est pas moderne ?  »
Il avait le droit
à une démonstration
définitive
qui donnait
envie de se
brosser les dents.

Skier dans les Alpes
Skier en montagne
ce n’est pas
simplement
skier
s’habiller en
clown
marcher comme un
pingouin
se shooter
à la vitesse
à la pente
à la glisse
à la courbe
au binaire
au vent
au piquant
au froid
au trop
de lumière
à l’engagement
du corps
qui bouge
plus vite
qu’il ne bouge

Skier en montagne
c’est communier
avec le tellurique
le sublime
le plus-grand-que-l’homme
l’appel au plus-haut
à l’univers
à ce qui dure
plus que les arbres
au plus vieux
que la vie
à ce qui sera

après la vie
des hommes

Skier en montagne
c’est mettre cela en soi
mettre la montagne en soi
devenir montagne
par mimétisme
en sentir les
effets sur son
front
son bassin
ses narines
son assise
retrouver enfin
une assise
et sentir
le haut de son
corps
flotter
doucement
comme un nuage
au vent lucide

Qui a fait cette
expérience
skie pour la retrouver,
pas pour
glisser.
Alors une butte
de 1000 mètres
face à une plaine
infinie
découpée en
parcelles
au carré
une terre
uniformément
recouverte
de champs neufs
d’arbres neufs
magnifiques
mais
sans
l’âme du temps,
ce n’est pas
skier.

Jouir de sa chance
ce n’est pas la
bouder
et Matsu
ne se sentait pas
chichiteux
à comprendre
le
vrai,
qui lui manquait.


5 mars 2009

Le singe nu a les poils qui poussent

Classé dans : Ume — Stéphane Barbery @ 8:14

Depuis l’épisode
des Onigiri
Tochan
a changé.

Il a maigri,
ne fait plus
de crises
reste concentré
longtemps
sur ce qu’il
fait
pour un
enfant de son
âge
comme si une
douche
froide
lui avait
fait retrouver
le
contact avec
lui-même,
avec le
monde.

Les adultes
l’aiment
désormais
plus
lui.
Lui et ses
questions.

「 Pourquoi si l’homme
descend du singe et
puisque les singes
n’ont pas de coiffeur
pourquoi les singes
n’ont-ils pas les
cheveux longs ? 」

Tochan
aime bien
le coiffeur.
C’est l’un des
moments du
mois
qu’il aime le
plus.

Parce qu’il y va avec
son
père.

Le père de Tochan
est
rarement là.
Rentre toujours quand
Tochan dort.
Il travaille beaucoup.
Souvent à Tokyô.
Parfois à l’étranger.
Mais c’est toujours
lui qui
l’amène chez
son
coiffeur.

Quand il
va
chez le coiffeur
avec son père
Tochan
se sent
vraiment appartenir
au clan
des hommes.
Pas des filles.
Et c’est une sensation
dont il est fier.

Le coiffeur,
Sato San,
est un
bavard.
Il est vieux
mais pas
trop.
Il ne pue pas
trop
le vieux qui
digère mal
son natto
du petit déjeuner.

Tochan est
toujours surpris
de voir son
père faire la
conversation
avec le coiffeur
lui qui n’est pourtant
jamais bavard.
Voir son père
parler de choses
futiles,
parler pour ne rien dire,
ça surprend
beaucoup
Tochan.
Il se dit que ça
doit faire partie
du
rituel
et quand c’est
à son tour
d’être sur le
fauteuil
il répond
en parlant pour
ne rien dire
au coiffeur
bavard
pour lui faire
plaisir
et faire plaisir
au rituel
et il trouve du
plaisir à voir
tout le monde
heureux
du rituel.

「 Il faut peut-être donner
des mots
quand on se fait prendre
des poils ?」

Hier, chez le
coiffeur
ils ont tous
bien rigolé.
Papa
racontait
la fois où
il avait dû
aller chez le
coiffeur à
Paris.

Papa
racontait
que d’abord
il avait trouvé
bizarre
que ce ne soit pas
un
homme qui s’occupe
de lui.
Papa a dit que ça
ressemblait
à une réunion de Soap girls
et tout le monde dans le
salon a rigolé
même Tochan
qui ne savait pas ce que
c’était qu’une
soap girl.
Soap, il l’a appris dans son cours
d’anglais,
ça veut dire savon.
「 Peut-être qu’en France
les vendeuses de
savon sont
anglaises et qu’elles ont
des dents de lapin ? 」

Papa a rajouté
「 De Soap girls ou de Soap boys 」
et tout le monde dans le salon
a rigolé plus fort
et Tochan s’est dit
que les vendeurs de savons anglais
devait avoir des dents de lapin
encore plus longues
que les filles.

Papa a raconté ensuite
quelque chose de
tellement
inimaginable
que personne au
départ n’a voulu
le croire
en disant qu’il faisait
une blague.

Papa a expliqué
qu’en France
on lavait les
cheveux
AVANT
de les couper.

Ils sont
vraiment
bêtes
les Français.
A quoi ça
sert de laver
des cheveux
qui vont
tomber par
terre
et puis
surtout
tous les petits
cheveux coupés
il faut bien les
enlever
en lavant les cheveux
après, non ?
Papa a dit que
non non
et qu’il avait dû
rentrer à l’hôtel
pour se laver les
cheveux
après et qu’il
ne comprenait
pas
l’intérêt.

Papa a rajouté
que pour le
shampoing
là il était
sûr que
c’était une
Soap girl
et que les massages
revigorant
de vieux karateka de
Sato San
lui avaient
manqué.

Tochan n’aime
pas trop
les
shampoings
de Sato San
pas parce qu’on a
l’impression de
se prendre
des feux
d’artifice dans
la tête mais
parce qu’il faut se pencher
en avant
et ça lui
rappelle
les trois fois
où il
était
malade
et qu’il avait
vomi
dans les toilettes.

Mais hier
le moment
le plus rigolo
c’est quand
Sato San
a rasé
le menton
glabre
de Tochan.

Papa expliquait
qu’en France
les soap girls
et les soap boys
ne rasaient
pas
et qu’en plus
ils ne massaient
même pas
et tout le monde
dans le salon
a encore
ri très
fort
et Sato San
s’est essuyé
une larme de rire
à l’oeil droit.

Alors Tochan
a dit qu’il aimerait
bien savoir
comment
ça fait de se
faire raser
parce que Papa
a toujours dit
qu’il aimait
se faire
raser chez
le coiffeur.

Alors Sato San
a dit :
「je vais te faire tout
comme un
Papa 」

D’abord Sato San
a allongé
le fauteuil
comme chez le dentiste.
Il lui a mis
une serviette
blanche humide
et très
chaude
sur le bas
du visage
et c’était comme
au Sento
quand on se
met sa
serviette sur la
tête.

Et puis
Sato San
lui a mis du
savon
bulleux
crémeux
avec un
blaireau
en vrai
poil de
blaireau

Tochan
a fait
「 ha !
hhhho ! 」
et puis
il s’est mis
à rire
à rire
à rire
parce que
ça lui
rappelait
quand
le chien
de sa tante
lui faisait
de grosses
léchouilles
de gros
bisous
et que c’était
tiède et mou
et qu’en même
temps on sentait
les poils durs
autour de la
bouche
et que
c’est
rudement
bon

Quand Tochan
a expliqué
ça
tout le monde
a rigolé
encore
dans le
salon
et Papa
a dit
lui qui est si
souvent sérieux
「 Blaireau, blaireau
ah, oui, embrasse-moi encore 」

Après les trois
couches
de blaireaux
un peu essuyées
par la serviette
chaude
Sato San
qui avait mis son
masque de
chirurgien
lui a mis
une crème plus
élastique
et avec
sa lame
de rasoir
lui a
enlevé
son
absence de poils.

Tochan se
disait
qu’il valait
mieux
que le sol
ne soit pas
glissant
parce que
si Sato San
glissait
pendant qu’il
faisait
sa gorge
ça allait
ressembler
à un
seppuku de la
tête.

Tochan se
disait que
c’était chouette
une société
où l’on
donne sa vie
à un
coiffeur

Et il se mit à
s’inventer une
histoire de maître ninja
secret
qui serait
coiffeur


 
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