Pliocène
Je suis un spécialiste.
Quand on ne me connaît pas
Je dis que je suis consultant.
Dans l’industrie des parfums.
Ce n’est pas totalement inexact.
Mes clients sont les organisateurs
de soirées privées.
De soirées très privées.
Comme un DJ dans le monde des boites de nuit
je suis un DJ des odeurs
dans le monde des orgies.
Je suis :
le Dégoustateur
J’interviens en début de soirée.
Je suis l’attraction de l’événement.
Certains groupes me font venir deux fois par an.
Je dois renouveler mon stock.
Varier mes thèmes.
Si le groupe est très riche,
je fais le déplacement avec des modèles.
Des personnes de confiance.
Qui ne resteront de toute façon pas
jusqu’à la fin.
Des hommes, des femmes, que j’ai sélectionnés :
pour leurs odeurs.
Mon rôle est d’apporter l’excitation.
la douce excitation
la forte excitation
de la honte.
Par l’odeur.
J’apporte la vie. Les yeux fermés.
Je fais renaître la pulsation des corps.
Par les narines.
Certains ne supportent pas.
Ils sont trop morts à leur corps.
Les douches, les onsen, les parfums, les pressing
les villes
les ont tués.
Ils jouissent peu, vite. Et froid.
Mais j’ai appris à faire confiance
à la force des corps.
L’animal est là.
Au bord de l’agonie.
C’est tout récent.
Mais il respire encore.
Pendant cent mille ans,
depuis le pliocène,
les hominidés vivent à l’odeur.
Qui n’est pas celle des fleurs.
Mais celle du corps
dans toutes ses fonctions
tous ses moments
toutes ses saisons
Le corps ne sent pas bon.
Il sent.
Il sent parfois fort.
J’apporte ça
aux junkies friqués de l’animal en eux.
Je les libère.
Je les déshabille
de leur momification polie
du métal chirurgical qui les masque
du désinfectant qui les ligature.
Je les fais se sentir.
Je les lâche à se sentir.
Ils n’ont jamais osé.
Sans moi, ils n’oseraient jamais.
Qui risquerait d’offusquer l’autre à lui dire qu’il sent,
lui qui n’y peut rien. Sinon prendre une troisième douche.
La politesse tue les corps.
Je leur fais compter.
Je leur fais nommer.
Toutes les odeurs.
Et je leur repose la question
à minuit.
Et au petit matin.
Peu répondent au petit matin.
Au petit matin ils ont joui.
Ils n’ont plus besoin d’excitation.
Ils n’ont plus besoin de transgression.
Ils n’ont plus besoin de corps.
Alors ils le tuent.
Comme tous les autres jours.




