3 octobre 2011

Atelier Poésie, mardi 4 octobre 2011, Yoshida Yama, 14h30 : Maurice Carême

Filed under: Atelier Poésie — Stéphane Barbery @ 17:21

diesel du temps

Cet atelier mensuel d’échanges franco-japonais sur la poésie est libre d’accès. Il est gratuit.
Il se déroule chez moi à Kyôto (5mn de l’arrêt de bus Ginkakuji Michi).
C’est la raison pour laquelle les personnes qui voudraient y assister pour la première fois devront impérativement me contacter au préalable : barbery@gmail.com

La langue de l’atelier est le français. Toute personne, quel que soit son niveau de français, peut y participer.

Chaque séance est généralement consacrée à un poème classique ou à une série de poèmes d’un auteur classique.

L’essentiel de l’atelier consiste en une lecture collective à voix haute (mais chuchotée) du ou des poèmes. Cette lecture est le point de départ d’une interrogation sur l’esthétique française et ce qui la différencie de l’esthétique japonaise.

Texte étudié lors du prochain atelier : « Le vieux curé » de Maurice Carême

*

Le vieux curé

Le vieux curé montait là-haut au cimetière
Avec un gros bouquet de lilas pour sa mère.

Son chien, vieux lui aussi, le suivait lentement,
La langue fatiguée pendue entre les dents.

Il était revenu vivre dans son village,
Comme dit du Bellay, le reste de son âge.

Et il se surprenait parfois à chantonner
Une vieille chanson où l’on parlait d’un gué

Qu’une fille passait, les jupons relevés.
Dominus vobiscum… Qu’aurait dit son évêque

S’il l’avait entendu chanter ainsi avec
Son bouquet de lilas ? Mais Dieu, lui, comprenait

Qu’un vieux curé se ressouvienne, au mois de mai,
D’une enfance où l’amour tient parfois tant de place

Que la fille du clerc semble un ange qui passe

(extrait du recueil, « Dans la main de Dieu », Les éditions ouvrières, 1979)

*

Liens :


Le loin

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:01

Sortie de Tunnel (vers Niigata) 02

Que faire quand – ici – ne t’offre pas de place ?
Ou une troisième classe mesquine, médiocre, de figuration ?
Que faire quand tu mérites la lumière
et qu’on te réserve l’ombre ?
Que faire quand ton âme rayonne
plus que celle de tous les hommes que tu connais,
eux, qui auront des fenêtres avec vues
toi qui devra te sentir gratifiée de leur servir le thé ?

Que faire ?
Tu peux mourir.
A toi même.
Porter les cheveux courts.
Et devenir sèche.
La sécheresse à la commissure des lèvres.
La pupille froide. Bien droite. La nuque.
Gelée.

Que faire ?
Tu peux épouser ton royaume exclusif
ton domaine impérial
ta cuisine, ta famille, ta maison, son budget.
Et les régenter doucement, fermement, totalement.
Te venger, toutes les semaines,
dans la joie infinie, répétée, disponible
du shopping.

Moi, je suis allée au loin.
Au loin de ma langue.
Au loin de mon pays.
Au loin de mon âme.

J’y suis restée dix ans.

Le premier jour,
Trois camarades m’ont accueillie
avec des bombes à eau
en hurlant :
« nous n’oublierons jamais Pearl Harbour ! »

La deuxième année,
j’ai eu un peu de mal à me remettre
du hold-up.
Je sens encore le froid du revolver
sur mon front

La troisième année
la lame du couteau
n’a pas été appliquée sur ma peau
mais j’ai eu frayeur
j’ai eu terreur
pour mon corps

La cinquième année
le stalker était fou.
Les mots qu’ils glissent
toutes les heures
sous ma porte,
qu’il colle
à la superglue
sur mon pare-brise
me font encore frissonner

la police me suggère de rentrer chez moi.

J’ai encore tenu un peu.

Je suis rentrée avec mes diplomes.
Mes années d’expérience d’enseignante.

Que personne n’a ici
reconnus.

J’ai cinquante ans.
Je travaille comme une esclave.
Pour moi-même.
Mais comme une esclave.
Comme une esclave de moi-même.

J’ai perdu l’espoir de sortir de mon célibat.

Tous les dimanches,
je sors faire du shopping.

Il fait beau aujourd’hui.


2 octobre 2011

Omiai

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 9:57

Aoi San, Nanzenji, 18

Je n’ai jamais été seul.
Ce n’est pas à 72 ans que ça va commencer.

Il me faut une petite jeune.
J’ai un statut social.
Il me faut une petite jeune.

Une petite jeune mais capable de tenir sa place.
Une vraie japonaise.
Kimono tous les jours.
Cuisine tous les jours.
Et douce le soir.
Oui, il faut qu’elle ait la peau douce.
Et chaude.
Il faut qu’elle ait les mains chaudes.
Et qu’elle ne couine pas.
Qu’elle me laisse à mes pensées.

Je me suis toujours marié avec des femmes de 25 ans.
Ce n’est pas à 72 ans que je vais changer

La marieuse me coûte le prix d’une voiture.
Si elle trouve.
Elle a tenté de me faire changer d’avis sur les 25 ans.
Ce n’est pas à 72 ans que je vais changer.

Elle m’a présenté K
Joli kimono.
D’occasion.
J’ai le sentiment qu’elle est vierge.

Les plats défilent.
Elle est parfaitement insignifiante.
Parfait.
Je lui tapote la main pour vérifier si elle est chaude.
Ca va.
J’essaie de deviner sous le kimono
la taille de sa poitrine.
Elle n’a pas l’air plate.
Ca ne veut rien dire.
Mais c’est bien.

Je me détends.
Je commande un autre sake.
Elle ne boit pas.
C’est ennuyeux.
Je lui parle de ma machiya.
Elle me dit que c’est son rêve.
C’est bien.
On verra en février.
Et en août.

Et puis au dessert,
en picorant mes tranches de nashi
je lui dis que j’aime qu’elle paraisse
mature pour 25 ans.

Elle me dit : mais j’ai 32 ans.

On a osé me mentir !

Je la regarde avec le mépris qu’elle mérite et lui dis :
« Tu es trop vieille pour moi.
Tu peux rentrer dans ta vie misérable.
En bus ou en métro.
Il n’est pas question que je te paie ton taxi »

Est-ce qu’on croit que je n’ai que ça à faire
que d’offrir des restaurants de qualité
à des vieilles ?

Quand maman est partie
Elle avait 25 ans


1 octobre 2011

La draineuse

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 9:57

Pour toilettes d'astronautes

Je suis la première de ma classe.
Je termine ma formation de masseuse.
Spécialisée en drainage.

J’ai quatorze ans.
Ma tante meurt d’un cancer du sein.
Comme sa mère.
Mes deux cousines deviennent
mes demi-soeurs.

Je me souviens des derniers mois de ma tante.
On lui enlève les ganglions. Sous l’aisselle du sein opéré.
Pour que le cancer ne se répande pas.
Davantage.

La lymphe ne circule plus.
Son bras gonfle.
Lui fait mal.
Sa perruque la gratte.
J’ai quatorze ans.
Quand je vais la voir, je la masse.
Elle me dit que ça lui fait du bien.

Depuis que je suis petite
tout le monde me dit que ça leur fait du bien
quand je les touche.

Le lycée passe.
L’école de massage est privée.
Je fais des ménages le soir.
Dans des cabinets médicaux.
Pour payer mes études.
Je draine la poussière.
Ils drainent mon porte-monnaie.

J’aime drainer.
Je remets les choses
à leur place.
J’équilibre.
Doucement.
Fermement.
le flow des flux.
Le fluide qui dort.

Je fais sortir le mauvais
la suie
Et les formes reprennent leur taille.
Ce qui est là où ça doit.

Le dimanche j’aime me promener.
Dans les temples de ma ville.
Je ne prends ni le bus.
Ni mon vélo.
Je marche. Longtemps. Loin.

Depuis le lycée,
j’ai commencé deux collections.
Je prends des photos.
Des photos des panneaux fléchés indiquant les toilettes.
Dans les temples.
Et pour chaque temple, j’achète son amulette papier.

Aujourd’hui, en massant le bras gonflé d’une jeune mère
à qui on a retiré les ganglions sous l’aisselle droit
je crois que j’ai compris mes collections.

Quand je marche,
de temple en temple
mes pas voudraient drainer la ville.
Apporter l’équilibre aux pépés, aux mémés
aux enfants, aux parents.
Aux morts aussi.
Avec mes photos sur mon blog,
Je voudrais que chacun sache où expulser
la suie du corps.

Les temples sont nos ganglions de l’âme

Mais rien ne pourra jamais drainer nos larmes


30 septembre 2011

C’est le facteur

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 9:29

Drouloulou

J’ai 33 ans.
J’en parais dix de moins.

Je suis facteur.
A mobylette.
Sur la mobylette rouge de la poste.
Qui paraît plus vieille que moi.

Je crois que je suis amoureux.
Alors je suis triste.

S a onze de plus que moi.
Deux enfants.
Un mari.

S habite la dernière maison de ma tournée.
Sous un immense cerisier.
J’ai changé ma tournée pour que ce soit
la dernière maison de ma tournée.

J’ai toujours pensé qu’il y avait quelque chose
de bizarre chez moi.
Un truc qui poserait problème
avec les femmes :
j’aime quand il pleut

J’aime quand il pleut
parce que les cirés rouges de la poste
font étuve.

Quand il pleut,
je relève la visière du casque
ça me fait froid sur les pommettes.
Mon corps a chaud
comme tous les jours
parce qu’un facteur de la poste
ça trottine ou ça fait honte.

Alors j’ai chaud
et l’étuve de mon ciré
produit avec intensité
mon délice :
mon odeur.

J’aime mon odeur.
Attention, je ne pue pas.
Ce n’est pas de la mauvaise sueur.
Ce n’est pas fort :
je sens bon.

Ca ressemble à du bois qu’on rabote
avec un soupçon de lait chaud
une pincée d’encens de temple
les oreilles d’un jeune chiot
et quelque chose qui ne sent rien
mais fait viril, comme un empereur à trente cinq ans.

Au début de la matinée, quand il pleut,
la musique est toute légère.
Et puis progressivement,
ça miroite
ça prend du volume
s’enrichit
s’épanouit.
Boléro de Ravel.

Quand je rentre les jours de pluie
je suis presque ivre.
Ivre de l’odeur de mon corps.
J’ai toujours pensé que je serai le seul.

S a emménagé dans la maison
il y a moins d’un an.
Je ne réagis plus aux femmes
qui m’ouvrent la porte
en sous-vêtements.
Ca m’a pris du temps.
Mais je ne réagis plus.
Ou alors, je pense au chef de poste.

La première fois que S m’ouvre la porte
pour le recommandé
Il pleut.
Elle est parfaitement habillée.

Elle va chercher son sceau jetable
sans me regarder
en me laissant dans le vestibule.

Il fait chaud.
Je secoue mon ciré
qui colle à ma peau.

Elle revient.
S’arrête.
Regarde très rapidement
la pièce
comme si elle inspectait le sol et le plafond.
S’approche pour appliquer son sceau
sur le reçu.
Et là elle me regarde.

Pas dans les yeux.
Mais de la tête aux pieds
Comme un agent de sécurité

C’est comme cela que ça a commencé.

Love at first smell


 
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