Les poupées et la hutte
Mme Yamada
était désormais souvent invitée
par la petite communauté
francophone
de
Kyôto.
Une femme
d’expatrié
qui voulait
bien faire
comme il
faut
qui voulait
bien faire
comme les
japonaises
- elle
avait renoncé
à apprendre
les katakana -
avait
pour ses trois ans
au Japon
et sa fille de
7 ans
acheté un set
complet
de poupées.
De poupées
d’Hina Matsuri.
Mme Yamada
était invitée
à venir
admirer
les poupées,
horribles d’être neuves,
boire de
l’amazake
et grignotter
des arare
et personne n’évoquerait
la fonction
vaudou
des poupées
impériales
qu’on ne sort
que le 3/3,
mimi hi,
pour
capter le
mauvais oeil,
le mauvais
sort,
protéger la
famille
et l’on se dit
qu’on ne voudrait pas
être à la place de la
famille impériale
figurée par les poupées
dont la fonction
est de prendre sur
elle
le mauvais sort
de son
peuple
et sa fonction
est donc là :
souffrir pour les autres.
La française
était « dans ses jours
d’Anne » :
pour la française,
« la lune s’était levée » :
elle était au
centre du
« drapeau japonais » :
les « invités » et
notamment la
« petite miss fraise »,
(ichigo chan)
étaient là,
autrement dit
comme aimait
désormais à le
dire
Mme Yamada :
elle avait ses
ragnagna
Depuis qu’elle était entourée
par autant de
françaises
Mme Yamada comprenait
les
huttes.
Les huttes
à ragnagna
Avant sa ménopause
elle avait bien sûr
été
indisposée
patraque
fatiguée
de mauvaise
humeur
sans humour
sans raison
au bord des
larmes
elle avait
bien sûr
eu parfois
des
crampes
des
maux de tête
et c’était parfois
si violent
qu’elle comprenait
celles qui ne pouvaient
pas aller
travailler et prenaient
des 生理休暇,
des congés menstruels.
Mais que faire,
que faire contre
les hormones.
Dans ces
cas-là
Mme Yamada
pensait à ce livre
qu’elle avait lu
l’histoire d’une
femme pauvre
du
Maghreb
qui tous les
mois
se réjouissait
parce qu’elle
n’était pas
encore
enceinte
et parce que
pendant
quelques jours
son mari
la laisserait
dormir
et les cinq enfants
pourraient aussi
bien dormir
dans leur tout
petit deux pièces.
Mme Yamada pensait aussi à
ces femmes
dont la tête
voulait un
enfant
pour se sentir
femme,
socialement
femme,
mais dont le
corps leur disait
non
et qui pleuraient
tous les mois
parce qu’elles
n’étaient pas
enceintes
alors qu’elles
auraient
dû se
réjouir
et remercier
la sagesse
de leur
corps
et elles regretteraient
longtemps
longtemps
jusqu’à la fin de
leurs
jours
de ne pas avoir
écouté
la sagesse de
leur
corps
et d’avoir
forcé
les
choses
à coup
de procédures
chères
violentes
remboursées.
Et l’enfant
qui deviendra
grand
regrettera
aussi
cet
inconvénient
d’être
né.
Comme cela.
Pour cela.
Mme Yamada
pensait
à ces vies
mais que jamais
jamais
elle n’aurait
imaginé
que puisse exister
le kabuki
des
françaises.
Depuis qu’elle
lisait
Racine dans le
texte
elle était
sûre
désormais
que
Phèdre
était pendant
toute la pièce
au pic
de son
cycle.
Toutes les
françaises
qu’elle rencontrait
non seulement
surjouaient le
script
« ah lalalala
ah lalalala
ne me parle pas
ne m’en parle pas
ah lalalala
ah lalalala »
y compris sur le
registre
« je n’en parle pas
mais regarde
dans l’intensité humide
de mon regard
et la texture
chiffonnée de ma
peau
à quel point j’ai le droit
d’être
chiante et je
t’intime
l’orde de te taire
sinon je crie »
C’est pourquoi
Mme Yamada
comprenait
désormais
les huttes.
Elle avait
toujours pensé
en lisant prudemment
des traductions
de livres
féministes
que cette preuve
ethnologique
de l’injustice
faite aux
femmes
était
révoltante
parce qu’elles
n’y pouvaient
rien
les femmes
à leur cycle
au sang
qui
s’écoule
de leur
sexe
Mais désormais,
à fréquenter
les
françaises
elle pensait
que les sociétés
qui avaient
instauré
les huttes à ragnagna
étaient
vraiment sages
et que les huttes
n’étaient pas des
huttes à impuretés
mais des huttes à
Phèdres
des huttes à
chiantes
et qu’on devrait
y mettre un
cadenas.
Et puis soudain
Mme Yamada
s’arrête dans ses
pensées souriantes
et s’empêche de dire
à voix haute à la française :
「 Bon sang, Bon sang !
Et si les pavillons de thé
c’était cela :
des huttes à ragnagna ! 」




