Hors-bord
Je suis biologiste.
Dans une station de recherche
d’une ile du Sud.
Nous étudions les comportements
des dauphins
et des baleines
qui vivent autour de l’archipel.
Mon père était mécanicien de bateau.
Je ne sais pas s’il est vivant.
Il est parti (Maman l’a fait partir ?)
quand j’avais treize ans.
Alcool et pachinko.
Papa m’a appris la poésie.
Et les sorties en mer.
Je feuillette de temps en temps
notre cahier de renga.
Sur les couchers de soleil.
Maman m’a appris à le haïr.
Et à l’oublier.
Je ne sais pas s’il est vivant.
Je fais mon post-doc
sur la communication des grands dauphins.
Qui vivent hors-troupeau.
Je suis en mer cet après-midi.
Seule sur le hors-bord 1 de l’unité.
Grand beau-temps.
Grand chapeau.
Ecran total.
On a donné des noms
aux individus identifiés.
L’archipel n’est pas si grand.
B s’approche du bateau.
Je l’aime bien.
Les guides à touristes du village
l’aiment bien.
Il se laisse approcher tous les jours.
C’est lui qui vient.
Ca peut changer une vie
de nager à côté d’un grand dauphin.
B a été abandonné petit.
Ou perdu.
On ne connait pas son histoire.
L’année dernière il a tenté une alliance.
Un mois.
Je lance la caméra.
Immerge le micro.
Il se place à l’arrière.
Je lui parle.
Il me regarde.
Dans les yeux.
Et tout doucement d’abord
il souffle
un bruit qu’il n’a jamais produit.
Un bruit de hors-bord.
Je reconnais le moteur du bateau.
Il se tourne.
Plonge.
Revient.
Refait le bruit du moteur.
Plus excité.
Il s’arrête.
Siffle.
Plonge.
Et imite le moteur plus aigu
du deuxième bateau de l’unité.
S’arrête.
Siffle.
Plonge.
Puis imite le petit bateau de S
le gentil guide du village.
B plonge encore.
Me laisse seule.
Plusieurs minutes.
Revient.
Près du moteur.
Il me regarde dans les yeux.
Imite doucement
mon bateau.
J’entends Papa qui me dit
« Moi, c’est dans les mots
que je me sens en langue étrangère »




