L’assiette
Je suis l’assiette du restaurant
la dernière assiette sur la pile
La première a être posée sur une table
le matin
Le restaurant est vide
Le patron a beau faire
le restaurant est vide
Le patron,
c’est la première fois qu’il est patron.
Son téléphone sonne souvent.
C’est le patron du dessus qui l’appelle.
Ceux qui sont entrés
une première fois chez nous
reviennent.
Pour la lumière du jour
l’espace
le calme
les réussites des designers
et le buffet de Kyôto
fin
abordable
Le patron a fait de son mieux
Il ne sait pas comment faire plus
Mais personne ne va
à l’angle sud-ouest
du nouveau Yodobashi camera
personne ne sait même qu’il y a des restaurants
dans ce coin-là
Tout le monde pense que les restaurants,
tous les restaurants,
c’est à l’étage des restaurants
au 6ème sous les parkings
pas au rez-de-chaussée
Je suis comme neuve
Le restaurant est vide.
Fermera-t-il ?
Le patron rit doucement
quand il en parle à ses amis.
Et ses amis savent
que son rire n’est pas un rire.
Ils sont émus
en se disant aussi
quelle idée, mais quelle idée
d’avoir ouvert là
d’avoir ignoré l’évidence
que personne
ne viendra jamais au coin sud-ouest
du rez-de-chaussée
Le patron va prier à Tôji
Il a acheté des livres de mandala
pour voir qui s’occupe du sud-ouest.
Depuis, il prie Kannon et Katen.
et maintenant qu’il sait que Katen
est le dieu du feu
il a toujours un briquet dans sa poche
Mais les dieux ont beau être forts et bienveillants
pour ceux qui montrent
de la force et de la bienveillance
la pousse d’arbre parfaite
que tu plantes au mauvais endroit
ne pourra jamais trouver en elle seule
les ressources de grandir
Ca, c’est le kami des assiettes qui nous l’a expliqué
Il ne me l’a pas expliqué personnellement.
Il l’a expliqué au modèle dont je suis la copie.
Les kami, même d’assiettes, ne prennent soin
que des modèles, pas des copies.
Mon modèle, elle est gentille.
Elle nous tient des staff meeting.
Mon modèle, c’est comme un arbre idéal
qui aurait trouvé dans le buffet
son lieu idéal
Elle nous promet qu’un jour
nous serons dans tous les buffets du monde
Je ne suis pas plate
J’ai des formes féminines,
cambrure et décolleté :
trois fois trois fossettes
comme des écrins de dégustation
J’ai des collègues d’autres buffets,
plates,
même belles et en bois,
qui se plaignent.
Elles nous disent sur le réseau
qu’elles ont honte,
honte des amas qu’elles endossent
des sauces qui s’entre-mouillent
mais surtout des restes.
Elles nous disent que c’est dur
de se sentir responsable d’un gâchis
que la destinée d’une assiette
c’est d’être vide
pas vidée,
à la cuillère,
dans le sac à ordures
Nous, quand on est utilisées,
ça ne nous arrive jamais.
Les amas, on ne connaît pas.
Nos courbes invitent à la gourmandise
à la quantité juste
qui optimise le plaisir
du palais et des yeux,
et l’esprit du client
qui veut manger pour plus qu’il ne paye
parce que même s’il n’a pas faim dans un buffet
il serait bête
s’il mangeait pour moins que le forfait
C’est un secret.
Je ne dois pas le dire.
Notre modèle nous a fait promettre
de ne pas le répéter :
le kami des assiettes
lui a dit qu’une kami de premier niveau
chargée de l’anti-gaspi par les représentants du Tout
a commandé une étude de faisabilité
pour reproduire l’esprit de notre modèle
partout dans l’ici-bas.
Là-haut, ils en ont marre.
Des kamis de deuxième rang planchent déjà sur la campagne
« pour que des formes justes partout
suscitent la justesse toujours »
Ca me fait tout drôle d’être l’objet d’étude des kami
Je suis l’assiette du restaurant
la dernière assiette sur la pile
La première a être posée sur une table le matin
sur ma table vide ce matin
inutile
je me sens fière
[18 décembre - 18 janvier : fin des Portraits japonais]




