13 octobre 2011

Dernières neiges

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 1:40

Premières neige à l'aube

je vais mourir
Ma maîtresse vient de dire à l’inconnu sur lequel je n’ai pas aboyé
que je vais crever.
Quand elle dit « crever », ce n’est pas méchant.
Quand on passe ses journées avec des bêtes, on sait que les bêtes crèvent.
On les tue même parfois pour la consommation personnelle.
On le sait.
Une bête, ça crève.
Mais je sais qu’elle pleurera.
Je suis son chien de 14 ans.
Celui qui monte avec elle ses vaches
Celui qui descend avec elle ses vaches
toutes les saisons, depuis que je suis petit.

Je n’ai jamais été beau.
J’ai toujours fait peur aux inconnus.
Je suis un dur.
A l’oeil flou ce matin.
Je prends le soleil.
Je laisse le soleil rentrer en moi.
Il fait beau.
Je n’aboie plus.

J’ai vu la neige de l’année.
C’est ma dernière neige.
Je suis content de l’avoir vue.
Jeudi, il y en avait 10cm sur ma niche.
Ca m’a fait froid.
C’était blanc. Et violet.
Ca m’a fait froid.
Depuis je n’aboie plus.

Mais ce matin il fait beau.
Je suis allongé sur le pas de la porte.
Je l’attends.

Elle vient.
Il fait beau.


8 ans

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 1:34

Le petit à gauche

J’ai huit ans.
Et depuis la rentrée
je ne peux plus dormir.
Je me reretourne.
Ma couverture n’est plus bordée.
J’ai froid aux pieds.
Mais je n’ai pas froid.
J’ai trop chaud.
Au front. Dans les tempes.
Ca va trop vite dans ma tête.
J’aime K.
Il n’y a que ça qui compte.

Ca, et de savoir
que tous les garçons de ma classe l’aiment.
Ca, et de savoir
que tous les garçons de sa classe l’aiment aussi :
K est dans la classe du dessus.
Ca veut dire que pour elle je suis un petit.
Un transparent. Un bébé.

Ca me ferait drôle d’apprendre
qu’une petite de la classe du dessous
est amoureuse de moi.
Qu’est-ce qu’on peut bien faire d’un amour de bébé.
On passerait pour quoi d’aimer une plus jeune ?

Mais moi je voudrais compter.
Je veux trouver le moyen de me faire aimer de K.
D’être le seul. Et le premier.
Avant tous les autres.
Avant qu’elle ne parte au collège.
Alors j’y pense.
Et ça m’empêche de dormir.

K, ce n’est pas qu’elle est belle.
Il y a d’autres jolies filles à l’école.
Même dans ma classe.
Ce n’est pas qu’elle est belle même si c’est la plus belle fille de l’école.
Ce n’est pas qu’elle est belle même si c’est la plus belle fille que j’ai jamais vue. Depuis toujours.
Ce n’est pas qu’elle est belle même si elle est la plus belle chose que j’ai jamais vue. Depuis toujours.

C’est étrange cette sensation qui fait sourire juste quand on regarde quelqu’un.
Je pensais que ça n’existait que dans les films.
Mais non. Je la regarde dans ma tête, dans mon lit, et je souris. Ca me fait chaud. Ca me fait bon.
Et je sais que c’est pur. Que c’est noble. Que ça n’a rien à voir avec les histoires que nous répète L à la cantine et qu’il entend de son très grand frère.
Je sais que c’est elle que ce ne peut être qu’elle. Parce que depuis que je vis, il n’y a qu’elle qui me fait sentir ça. Que c’est bon. Et fort. Et que de sentir ça tous les jours, sans secret, ce doit être la vraie vie.
J’aimerais que K puisse ressentir ça pour moi. Même si maman me répète que je suis beau, je sais que je ne suis pas beau comme K. Que je n’ai jamais fait ce que K fait aux autres. Je crois que si elle me connaissait, si elle parlait avec moi, même un peu, K pourrait pourtant ressentir ça pour moi.

J’essaie de ne pas trop la regarder pendant la récréation parce que sinon je m’arrête. Ce n’est pas grave, je suis souvent seul.
Mais il ne faudrait pas qu’elle me surprenne et me prenne pour un débile.
Je m’arrête aussi parce que ça me fait mal de ne pas trouver de solution pour l’approcher en sachant que tous les autres garçons y réfléchissent. Ca me stresse de savoir qu’un garçon de sa classe sera peut-être plus aventureux que nous tous.
Ce qui me rassure c’est que tous les autres garçons sont moches.

Il y a bien T. Mais T qui est très beau, qui est le seul à monter sur le toit pour récupérer les ballons, qui est le seul à faire le saut de l’ange du grand plongeon à la piscine, T est dans les derniers de sa classe. Et il ne parle jamais.
Donc même si K a une aventure avec T, ce n’est pas grave : ça ne durera pas.
K est une princesse. Une princesse intelligente. Elle ne se satisfera pas d’un simple corps.
Or moi, j’ai l’esprit le plus beau de l’école.
C’est évident.
Je ne joue pas au foot : je ne suis pas un stormtrooper.
Je ne fais pas partie de ceux qui ne jouent pas au foot pour de mauvaises raisons : je ne suis pas un C3PO.
Je suis le premier de ma classe : je suis le dernier des jedi. Je suis Ulysse.
Je sens, je sais, après avoir scrupuleusement inspecté chaque garçon de l’école, que je suis un prince, le seul prince qui peut convenir à K.

Sauf que je suis un petit, un invisible, et qu’un petit, ça n’adresse pas la parole aux grands.
Je sais qu’une grande ne s’exposera jamais à la honte de parler à un petit.
Encore moins lui tenir la main.
J’ai compris que nous sommes voués à un amour secret.
Mais K est une princesse. Elle peut tout se permettre. Même de choisir un petit.

J’ai un atout : la soeur de K est dans ma classe.
C’est la meilleure amie de S qui est amoureuse de moi.
J’en profite pour accumuler de l’information.
J’ai déjà un plan de leur appartement.
Le code de l’immeuble.
J’ai vérifié. Il marche.
Je n’ai plus à penser comment escalader quatre étages.
Il ne me manque plus qu’un seul élément :
la date du dimanche après-midi et l’heure où K sera seule chez elle.

J’imagine ce que lui dirait Ian Solo.
Je n’arrive pas à dormir.
J’ai huit ans.

J’ai quarante ans.
Et K vient de s’asseoir dans l’avion à côté de moi.


10 octobre 2011

Ports

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 10:11

La Terre est un fluide

Je suis dans l’import-export.
De jouets.
Dans les boutiques d’aéroports.

Mon père est chinois. De Hong-Kong.
J’ai appris à ce que cela ne se voit pas ici.
Et que cela s’expose là-bas.

Je vends de l’amour.
En plastique avec additifs.
Fabriqués dans des ateliers que vous ne verrez jamais.
Par des hommes et des femmes
qui aiment leur enfant.
Surtout celui qui n’est pas encore là.

Je suis spécialisé dans les avions.
Les modèles réduits. Réalistes.
Les papas, les pépés, les tontons achètent.
Pour les petits garçons
ou la collection
qu’ils ont commencé petits
parce qu’un homme de la famille
leur a offert leur premier modèle
en expliquant en détails techniques sa valeur.

Je prends souvent l’avion.
Je prends souvent l’avion dans la main.
Sur mon bureau.
Je le fais rouler en imitant le bruit du décollage.
Et je tends bien le bras pour le voir dans le bleu de la fenêtre
en le faisant virer, au ralenti,
comme un slow romantique avec une femme qu’on aime.

Je ne suis pas romantique.
J’ai des concurrents. Des responsabilités.
Même pas de blessures d’amour.
Je suis un pragmatique.
Qui aime les statistiques de ses tableaux de chiffres.
Allez donc faire un business plan
reposant sur le grand amour.

J’aime mon fils.
Et en un sens, j’aime les femmes de ma vie.
Mon épouse à Hong-Kong.
Mes maitresses ici.
Comme un marin,
une femme dans chaque aéroport.
Je ne suis pas un romantique.

Parfois le soir pourtant
dans le virement d’ailes des bras d’une de mes femmes
toutes belles à émouvoir les statistiques
j’ai une pensée étrange.
Qui m’excite.

Je rêve de n’avoir jamais vu de porno.
De dire à l’oreille de la femme que je fais jouir
que je l’aime.

Et qu’elle me dise simplement ce qui est
et qu’aucune ne dira
pour ne pas être blessée
vulnérable et triste
à la fin de la nuit

je t’aime, mon amour


9 octobre 2011

Austvågøya

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 9:20

Les jours des pêcheurs, la nuit

Je suis la femme de l’antiquaire.
j’ai une très grosse poitrine
On ne voit que ça.
Je dirige une revue de poésie.

Mon mari lui ne voit que l’accord.
Il ne voit – que – l’accord.
Il a l’oreille absolue de l’accord.
Dans l’oeil.
Dans le coeur.
C’est le meilleur des jeunes antiquaires de Kyôto.
Il n’y a que du parfait dans la boutique.

Nous formons le parfait accord.
Depuis dix ans. Demain.

Nous ne voulons pas d’enfant.
Ni lui, ni moi.
Il n’y pas de place dans notre passé pour un petit.
Des mots oui.
De petits mots, oui.
Des traces, des indices de beauté du passé, oui.
Mais pas d’enfant.
Quand une grand-mère nous pose avec insistance la question
mon mari répond avec un regard méchant que nous ne pouvons pas en avoir.
Il sait être violent avec ceux qui brisent l’accord.
Je l’aime pour ça.

Nous survivons grâce à son oeil.
Nous survivons à cause de son oeil.

Il ne sait pas bien parler.
Pas bien vendre.
L’accord ne se fait jamais en lui
entre conserver les accords acquis
et les factures qui requièrent de les voir partir.

Alors il annonce toujours des prix trop élevés.
La première fois.

Les clients fins ont compris.
Ils reviennent le dernier week-end du mois.
Pour voir si leur accord est toujours là.
Ils redemandent le prix. Comme s’ils l’avaient oublié.
Les factures sont arrivées. Il – faut – les payer.
Il – faut – que le client achète.
Alors mon mari annonce un prix trop bas.
Et il boude le soir.
Je l’aime pour ses bouderies de fin de mois.
Je mets des décolletés ces jours-là.

Une Norvégienne rentre dans la boutique.
Mon mari n’est pas là.
Elle a une plus grosse poitrine que la mienne.
Je souris.
Elle parle un japonais que je comprends. Avec un accent rigolo.
Comme un acteur de Kyogen.

Elle pratique la cérémonie du thé.
Sur Austvågøya.
Elle me montre l’endroit sur son smartphone.
Et des photos la nuit, quand il y fait jour.

Elle me demande le prix de l’ensemble en vitrine.
Un support, un brasero, une bouilloire.

C’est un ensemble de fin d’automne.
Tout petit.
Vieux bien sûr. Un vrai vieux.
Tout petit.
Presque une échelle un demi.

Le brasero et la bouilloire ont
une couleur rouille. Pour coeur de princesse impériale.
Sombre. Chaude.
Le support est étrangement coloré.
Les formes et les motifs totalement dissemblables.

J’appelle mon mari sur son portable.
Pour lui demander le prix.
Je lui décris l’ensemble.
Il me dit : « ah… le parfait accord… »
Il soupire. Longtemps.
Il annonce un prix.
Je ne cille pas et répète le prix.
La Norvégienne sourit, amusée, et penche la tête sur le côté.
Un peu tristement.
Je raccroche.

J’aime ce qu’elle dégage.
Et son jour la nuit.

Je lui demande : quand repartez-vous ?
Elle me répond : le lundi 28.
Je lui dis : revenez le 27.


8 octobre 2011

Pliocène

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 7:26

Sunny : tsss

Je suis un spécialiste.
Quand on ne me connaît pas
Je dis que je suis consultant.
Dans l’industrie des parfums.
Ce n’est pas totalement inexact.

Mes clients sont les organisateurs
de soirées privées.
De soirées très privées.

Comme un DJ dans le monde des boites de nuit
je suis un DJ des odeurs
dans le monde des orgies.
Je suis :
le Dégoustateur

J’interviens en début de soirée.
Je suis l’attraction de l’événement.
Certains groupes me font venir deux fois par an.
Je dois renouveler mon stock.
Varier mes thèmes.

Si le groupe est très riche,
je fais le déplacement avec des modèles.
Des personnes de confiance.
Qui ne resteront de toute façon pas
jusqu’à la fin.
Des hommes, des femmes, que j’ai sélectionnés :
pour leurs odeurs.

Mon rôle est d’apporter l’excitation.
la douce excitation
la forte excitation
de la honte.
Par l’odeur.

J’apporte la vie. Les yeux fermés.
Je fais renaître la pulsation des corps.
Par les narines.

Certains ne supportent pas.
Ils sont trop morts à leur corps.
Les douches, les onsen, les parfums, les pressing
les villes
les ont tués.
Ils jouissent peu, vite. Et froid.

Mais j’ai appris à faire confiance
à la force des corps.
L’animal est là.
Au bord de l’agonie.
C’est tout récent.
Mais il respire encore.

Pendant cent mille ans,
depuis le pliocène,
les hominidés vivent à l’odeur.
Qui n’est pas celle des fleurs.
Mais celle du corps
dans toutes ses fonctions
tous ses moments
toutes ses saisons

Le corps ne sent pas bon.
Il sent.
Il sent parfois fort.
J’apporte ça
aux junkies friqués de l’animal en eux.
Je les libère.
Je les déshabille
de leur momification polie
du métal chirurgical qui les masque
du désinfectant qui les ligature.

Je les fais se sentir.
Je les lâche à se sentir.
Ils n’ont jamais osé.
Sans moi, ils n’oseraient jamais.
Qui risquerait d’offusquer l’autre à lui dire qu’il sent,
lui qui n’y peut rien. Sinon prendre une troisième douche.
La politesse tue les corps.

Je leur fais compter.
Je leur fais nommer.
Toutes les odeurs.
Et je leur repose la question
à minuit.

Et au petit matin.

Peu répondent au petit matin.

Au petit matin ils ont joui.
Ils n’ont plus besoin d’excitation.
Ils n’ont plus besoin de transgression.
Ils n’ont plus besoin de corps.

Alors ils le tuent.
Comme tous les autres jours.


 
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