4 janvier 2012

Le musicien 3

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 7:55

Eric-Maria Couturier, Kyoto, Goendama, l'accueil

Avant même les engueulades
je me demande si je suis normal à ne pas vouloir l’être

Mon amante d’Osaka, ma belle amante d’Osaka aux yeux clairs
ma déliane, ma narquoise aux épaules de petite fille
cela fait dix ans qu’on se quitte en s’aimant

Elle n’en peut plus d’attendre.
Elle la veut, il la lui faut : sa famille.

Moi, je ne veux pas torcher de mômes.
Je ne veux pas que mes doigts sentent la merde, la nuit
pour toucher mon koto sombre
mes flûtes de bambou noir

Si ma musique s’installe dans un kotatsu de famille
elle va me mourir
je vais me mourir
j’ai déjà du mal à me survivre

Quand je pense au kotatsu de famille,
loin de mon amante d’Osaka,
sur les routes,
ma poitrine me fait mal
comme si ma flute me traversait la gorge
et mes poumons se crèvent comme la peau d’un koto sous le couteau d’un passeur traître.

Alors pour m’endormir, sur le côté gauche,
dans une chambre qui n’est pas la mienne
je chantonne en patois des îles
« elle est loin,
je t’aime d’être loin
mon aimée qui me hait d’être loin »

Ma musique, qui est ma reine, ma reine plus que mon amante d’Osaka,
ma musique si proche
comme un yukata blanc, l’été, sur ma peau
ma musique me berce dans ses bras
m’oriente vers ma prochaine chambre
qui ne sera pas la mienne
où me manquera mon amante
la femme que j’aime
qui veut une famille

qui ne sera jamais la mienne


3 janvier 2012

Le musicien 2

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:37

Théière à sake divin

Je participe à une matsuri d’un sanctuaire Tenman-gū,
le kami des poètes.
J’improvise au koto, les poètes lisent leurs textes.
Je suis payé. Ma présence est officielle.
Je rentre à mon auberge.
Pour me reposer.
Je veux assister ce soir au concert d’un maître shakuhachi d’une école que j’aime.
J’ai joué plusieurs années avec un maître itinérant de cette école.
J’ai aimé jouer cette musique.
Qui ne fuit ni les hommes, ni les femmes, ni les dieux, ni la tristesse.
Elle monte.
Vers le soleil.
Confidente du soleil.
Confiante vers le soleil.
Ils l’appellent Dieu.

Je rentre à mon auberge
mais je suis arrêté dans la rue.
Par des poètes du sud, saouls.

Ce soir là, au festival, les poètes du sud qui ne sont pas saouls ne sont pas poètes.
L’un se cassera le pied. Et pleurera toute la nuit dans la clinique d’un médecin poète.
Il en fera un haiku.
D’amour pour une femme au dos blanc.

Moi, je me fais arrêter par deux poètes saouls.
Ils ne savent pas où ils sont.
Ils ne connaissent pas le nom de leur auberge.
Ils ne dorment pas dans la même.
Ce soir là, tout aurait été bien plus simple s’il n’y avait eu qu’une seule auberge des poètes du sud saouls.

Je remonte la ville vers le sanctuaire organisant la matsuri.
Pour aider les deux enivrés.
Ils marchent lentement. Ils sont romanesquement saouls.
Il fait chaud. Je suis fatigué.
Il n’est que 20h.

A 21h, j’ai raccompagné à son auberge le deuxième poète.
C’est un prêtre. Il me bénit.
J’ai cru qu’il allait vomir.

Je marche vers ma chambre.
Deux jeunes du sud m’interpellent.
En patois des îles du sud.
Ce n’est pas du patois. C’est de l’incompréhensible.
Ils me parlent en langue de ma province.
J’ai appris à toujours faire semblant de ne pas comprendre ma langue.
Une grande famille c’est déjà bien assez compliqué.

Ils sont sans papiers. Un peu simples. Débarqués d’un caboteur.
Ils sont de la province voisine de la mienne.
On dit que cela va mal dans cette province ces derniers mois.
Ils ont faim. Pas d’argent. Pas de toit.
Ils me disent qu’ils n’ont que Bouddha et moi.
Je leur dis « je ne peux rien pour vous ».
Alors je leur offre ma chambre pour la nuit et à manger.
Ils me bénissent. M’appellent leur seigneur.
Ils me bénissent en regardant le ciel
« nous n’avons que Bouddha et toi notre seigneur ».
Ils sont saouls.

Dans ma chambre d’auberge, ils se mettent à prier leur famille.
Ils expliquent qu’ils ont trouvé un saint
qui va leur donner des sauf-conduits.
Quand ils ont terminé je leur explique
qu’ils n’auront que le toit, cette seule nuit, et un repas, ce seul soir.
Ils s’endorment. Epuisés. Sur mon futon.
Je vais chercher de quoi manger.
Mais je n’ai pas envie de rentrer
et de dormir à plat dos
comme en prison
sur le sol de ma chambre.

Dans la rue je croise deux autres poètes du sud, saouls.
Le bureau du sanctuaire Tenman-gū est fermé.
Ils sont perdus.
Ils ont faim.
Ils veulent pisser.
La dernière taverne ne veut pas les recevoir.
Ne veut pas les servir.

Je leur montre le canal.
Ils ne veulent pas y pisser.
Il est trois heures du matin mais ils ont honte.
Ils palabrent un quart d’heure, puis leur vessie craque.
Ils pissent dans le canal.
Ils palabreront quinze minutes encore.
Pour pisser leur honte.

Ils ont faim.
La taverne ne veut pas les servir.
Je supplie le patron.
Un homme du sud.
Qui prépare trois champloos.
Une fois servis, les poètes saouls
regardent leur assiette
dégoutés
en faisant la fine bouche.

Il est quatre heure.
Je pense au concert de musique que j’ai raté.

La nuit m’a fait tourner dans ses notes.


2 janvier 2012

Le musicien 1

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 17:43

Baby don't you cry

Je suis d’une province du Sud et j’ai 16 ans quand mon père
pour protéger mes frères, mes soeurs, sa femme, me fait porter ses flutes et son koto sur les routes du Nord.
Depuis, j’y suis. Sur les routes.
Comme sur une page de musique, celle que je joue et qui ne s’écrit pas.
Réfugié sans refuge, sans papiers, terrifié par mon faux sauf-conduit.

Trois policiers de Kyôto m’ont appris ce qu’est un vrai bon faux sauf-conduit.

Je suis à la frontière de la province de l’ancienne capitale.
J’ai 24 ans.
Sur mon permis, 36.
Je ne connais pas le nom de ma supposée mère.

De la charette avec mes compagnons de voyage, on voit les contrôles.
Côté Kyôto.

Tout le monde a peur de la police de l’ancienne capitale.
Mon faux permis surtout.
il se voit en prison.
Je dis à mes amis :
« poussez-vous que je me jette dans le fleuve »
« tu es fou, tu vas mourir si tu te jettes »
« plutôt mourir que la prison de Kyôto »
Ils me retiennent. Je me débats, je les hais de me retenir.
Avec leurs vrais permis, ils ne comprennent pas ce qu’est la prison.
La charrette s’arrête.
Les gardes m’arrêtent.
A 24 ans, je n’en fais pas 36.
Mes amis pleurent.
Les pleurs n’émeuvent pas la police de Kyôto.
Je suis dans la cellule.

J’ai toujours du mal à m’endormir. Partout où je vais.
Sauf en prison.
Je dors toujours sur le côté gauche.
Sauf en prison.
En prison, la pierre ne permet pas de dormir sur ton bras.
En prison, je m’étends sur le dos.
Et je m’endors tout de suite.

Les verrous de la porte me réveillent.
Les trois policiers sont là.
Ils m’expliquent qu’ils ont décidé.

Qu’ils me laissent partir.
Que je ne les ai jamais vus
- surtout s’ils me reprennent un jour.

Ils me montrent ce qu’est un vrai bon faux sauf-conduit.
Pour la prochaine fois.

Je suis dans la rue.
La nuit.
Près du quartier des plaisirs.
Les trois policiers m’ont déposé là.
Et je crois être allongé à plat dos
sur la pierre de la prison
rêvant


1 janvier 2012

L’enfant des neiges

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 19:30

La neige-fond

J’ai toujours eu froid
Même avant de savoir
que j’ai été conçue avec du congelé.

Mon prénom signifie enfant des neiges.
Ca pourrait être de l’humour.
Mais mes parents n’en ont pas.

Mes parents sont des gens biens.
Bien sous tous rapports.
Ils font toujours ce que l’on attend d’eux.
Ils se sont même mis d’accord pour mentir une fois. Aux médecins.
On n’a jamais attendu d’eux qu’ils aient du plaisir.
Alors ils sont encore vierges.
Tous les deux.
Ils ont dit aux médecins qu’ils faisaient ce qu’il faut faire.
Mais en vrai, comme ça n’est pas convenable,
ils ont continué à protéger leur chasteté.
Je découvre cela un premier de l’an
derrière un shoji
chez grand-mère
quand ma tante demande à voix basse des conseils à sa grande soeur.

Personne n’attend de moi que je sois intelligente.
Dans la moyenne avec de bonnes notes bien méritantes, oui.
Mais pas 47 points de QI de plus que les filles de mon lycée.
Cela poserait problème. Ce n’est pas convenable.
Alors j’ai dit que je serai hôtesse de l’air.
Etre serveuse. En uniforme. A 10000 mètres. Ca va.
Pilote, non.
Je peux éventuellement en marier un.
Et faire d’autres enfants des neiges :
tout se congèle à 10000 mètres, neh.

Je ne parle pas.
Je n’écris pas.
Je lis. Sur ordinateur,
afin qu’on ne me pose pas de questions.

Dans un cybercafé, je télécharge tous les classiques.
On n’a pas internet à la maison.
Ca ne se fait pas. Ca pourrait me troubler.
Je crypte les fichiers dans un sous-répertoire du système d’exploitation.
Je lis les classiques.
Tous les classiques.
De tous les pays.
De toutes les époques.

J’aime les Scandinaves.
Tous les écrivains du froid.
Ceux qui écrivent à l’encre bleue
de leurs doigts.
Ceux qui n’ont plus froid
d’y être habitué.
Ceux dont les lèvres – bleues
laissent une marque sèche
sur la gorge de leur aimée.

Quand j’ai trop froid
je lis du Rumi.
Je le lis en janvier et en février.
Le reste de l’année, il est trop chaud.

Pour le jour de l’an,
depuis trois ans,
depuis que je l’ai découvert
je ne lis que lui.

Je souhaite mes voeux à la famille.
Avec la même voix avec laquelle
je leur souhaite bonjour tous les matins :
pour tout le monde, « bonjour », « bonne année »,
il n’y a jamais vraiment de différence.

Je leur souhaite bonne année, le retour du même.
Sincèrement.
Ils me souhaitent le retour du même.
Ils me le souhaitent sincèrement.
Alors mentalement je dévie leurs voeux.
Je les bloque.
Avec Rumi.
ma boule de feu.

Avec lui je fonds
je deviens l’eau

qui dissout tous les sels


31 décembre 2011

Déneige

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 17:30

Pour montrer au vendeur de luges

Je retourne au village.
Dans la ferme de famille
isolée
vide
- loin du village.
Celle du plateau.
Du petit plateau difficile d’accès
en été.
Celle dont on ne descend pas
en hiver.

Je dois terminer mes traductions.
Je n’ai plus que cela.
Mes traductions.
Depuis qu’elle est partie.

Je traduis du japonais classique.
De l’époque Heian.
En japonais contemporain.

Elle m’a dit
j’ai de l’affection pour toi
beaucoup de tendresse
tu es un homme bon
ce que nous avons vécu était bon.
Merci.
J’ai honte.
Je coupe mes ongles courts pour ne pas
laisser de traces sur mes pommettes.
Mais je m’en vais.
L’amour fou ne s’explique pas.

Elle a confié les enfants à sa mère.
Je n’ai jamais su m’en occuper.
Je n’en voulais pas.
Je n’ai jamais voulu d’enfants.
Les enfants, c’est bruyant.
J’ai toujours su que je leur crierai dessus.
Que je leur ferai sentir, chaque jour, combien ils
trahissent mes espérances
combien ils ne pourront jamais face à moi
se sentir simplement
acceptables.

Je retrouve mon regard dans les pupilles de mon dernier.
Il a trois ans. Il a peur de moi.
Ca me terrifie,
de lui faire du mal.
Je hais mon père.

Je me souviens quand il me dit
qu’il hait le sien.
Il n’y a rien à traduire
dans le patrimoine de la haine.

Les hommes haïssent leurs fils
parce qu’ils se haïssent
parce qu’ils haïssent leur père
de les avoir haïs.
Ca n’a pas de sens.

Où sont donc les femmes pour empêcher cela ?
Parties avec leur amour fou ?

Qui traduira cette démence
dans une langue noble
qui deviendrait
patrimoine d’amour ?
Etre un père qui s’aime
qui aime son père
qui aime ses fils
qui fait de son mieux
sans s’épuiser à davantage
qui prend soin de lui
qui prend soin des autres
et pas simplement des mots

L’amour fou ne s’explique pas.

Un 31 décembre
je déneige ma porte
En poussant des cris de bucheron.

Puisse la porte m’entendre,
m’apporter le chaud

Et puisse mes fils sourire
en ébouriffant les cheveux de leurs enfants


 
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