Danse avec l’instant
Je suis championne de danse
de danses de salon
Avec mon mari nous avons été les premiers pendant 5 ans.
Mais depuis 3 ans, nous sommes deuxièmes.
Le nouveau couple d’Hiroshima est plus fort.
Quels que soient nos entraînements
nos engueulades
nos changements de costumes et de coiffeurs
notre nouveau step trainer et le vélo d’appartement haut de gamme
nous sommes deuxièmes.
Nous serions premiers sans eux.
Parfois on y pense.
Mon mari surtout.
Moi, je m’en fiche.
Il y a huit ans, nous avons racheté un restaurant,
en faillite après l’ouverture de la nouvelle route.
Mis du parquet sur les tatamis de la salle de banquet
des glaces sur les shoji
Notre entrée s’ouvre sur un jardin intérieur
de pierres immobiles
Je sens leur immobilité
quand je valse,
j’aime les danses où l’on tourne
Nous recevons essentiellement des couples débutants.
Suffisamment riches pour se payer des cours de champions.
C’est moi qui donne les cours car
si mon mari prenait les hommes dans ses bras pour leur montrer
ils ne reviendraient pas.
Souvent ils préparent un mariage.
Le leur, celui d’un parent, d’un enfant.
Souvent ils réparent un mariage
le leur.
Elle le traîne ici.
Il n’est pas en position de refuser.
Dès qu’il la prend dans ses bras
la première fois
je sais où ils en sont
sexuellement.
Huit fois sur dix
ils en sont loin
Et dès ses premiers pas
je sais environ
combien de temps
Robocop endurera le calvaire.
Entre dix séances et un an.
Jamais plus.
Je dis « Robocop »
mais je pourrai dire « Sam ».
Sam, c’est mon squelette.
Un squelette en plastique
acheté près de la fac de Médecine.
Sur roulettes.
On s’en sert pour montrer aux Robocops
la position de leur corps.
Parfois, je danse avec Sam
c’est un mauvais leader
je n’ai pas besoin de leader
Si je suis championne
c’est que je danse avec la vie
Chaque grain de ma peau
est déjà là
où il devra être
Vos yeux me voient où j’étais
et je suis déjà où je serai
Comme un ralenti accéléré
une ellipse contemplative
Cinétique comme un baiser
qui s’efface
une paume sur un bras
nu
Je danse avec la vie qui danse
et mon corps fait danser
les yeux de ceux qui ne dansent pas
Je remercie les kami et les bouddhas
C’est une belle vie
que de donner cela




