13 janvier 2011

Danse avec l’instant

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 8:29

Se regarder danser

Je suis championne de danse
de danses de salon

Avec mon mari nous avons été les premiers pendant 5 ans.
Mais depuis 3 ans, nous sommes deuxièmes.
Le nouveau couple d’Hiroshima est plus fort.

Quels que soient nos entraînements
nos engueulades
nos changements de costumes et de coiffeurs
notre nouveau step trainer et le vélo d’appartement haut de gamme
nous sommes deuxièmes.
Nous serions premiers sans eux.
Parfois on y pense.
Mon mari surtout.

Moi, je m’en fiche.

Il y a huit ans, nous avons racheté un restaurant,
en faillite après l’ouverture de la nouvelle route.
Mis du parquet sur les tatamis de la salle de banquet
des glaces sur les shoji
Notre entrée s’ouvre sur un jardin intérieur
de pierres immobiles

Je sens leur immobilité
quand je valse,

j’aime les danses où l’on tourne

Nous recevons essentiellement des couples débutants.
Suffisamment riches pour se payer des cours de champions.
C’est moi qui donne les cours car
si mon mari prenait les hommes dans ses bras pour leur montrer
ils ne reviendraient pas.

Souvent ils préparent un mariage.
Le leur, celui d’un parent, d’un enfant.
Souvent ils réparent un mariage
le leur.
Elle le traîne ici.
Il n’est pas en position de refuser.

Dès qu’il la prend dans ses bras
la première fois
je sais où ils en sont
sexuellement.
Huit fois sur dix
ils en sont loin

Et dès ses premiers pas
je sais environ
combien de temps
Robocop endurera le calvaire.
Entre dix séances et un an.
Jamais plus.

Je dis « Robocop »
mais je pourrai dire « Sam ».

Sam, c’est mon squelette.
Un squelette en plastique
acheté près de la fac de Médecine.
Sur roulettes.
On s’en sert pour montrer aux Robocops
la position de leur corps.

Parfois, je danse avec Sam
c’est un mauvais leader

je n’ai pas besoin de leader

Si je suis championne
c’est que je danse avec la vie

Chaque grain de ma peau
est déjà
où il devra être

Vos yeux me voient où j’étais
et je suis déjà où je serai

Comme un ralenti accéléré
une ellipse contemplative

Cinétique comme un baiser
qui s’efface
une paume sur un bras
nu

Je danse avec la vie qui danse
et mon corps fait danser
les yeux de ceux qui ne dansent pas

Je remercie les kami et les bouddhas

C’est une belle vie
que de donner cela


12 janvier 2011

Tigres et Lapins

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 8:24

Les marches de la porte

Mon frère et moi
on est jumeaux
- de vrais jumeaux -
Mais on n’est pas né la même année

Je suis Tigre du réveillon
C’est un Lapin du nouvel-an

Maman jure qu’elle n’a rien contrôlé
Personne ne la croit vraiment

On se ressemble beaucoup.
Mais même jumeaux
un Tigre n’est pas un Lapin

Depuis que nous sommes petits
nous lisons tous les livres
sur nos signes

Si maman n’a rien contrôlé
alors nous nous disions que
ce ne peut pas être une coïncidence
nos cinq-minutes/une-année d’écart

Les astres ont dû parler

Nous déployons donc nos vies de Tigre
et de Lapin

Un Tigre, ça explore,
Un Lapin, ça prend soin

Un Tigre dirige, se bat, effraie
Un Lapin protège, fuit, anime

Mon frère a une chouette famille.
De chouettes amis.
C’est un organisateur du club de supporters
des Hanshin Tigers
dans la grande société où il est ingénieur,
spécialiste des écrans plats

J’envie sa capacité à être bien avec les autres.
Je réprouve les limites de sa petite vie
Il me jalouse

Je suis patron. Business man.
Je dirige trois franchises.
Trente sept magasins.
De thés, de bien-être et de santé.
On ouvre le trente-huitième ce soir.

Je vis seul.
Ma femme et mes filles ont chacune
leur appartement.
Mes maîtresses me coûtent cher
J’en change souvent
Elles aiment ma collection de montres
et mon box VIP au stade

Elles se moquent de ma vieille prof de yoga

Je ne suis pas dupe

Je suis ce que j’ai cru pouvoir être
J’applique en machine stupide et zélée
une franchise de la vie arbitraire

Si j’avais eu un fils
si j’avais eu des jumeaux
je leur interdirais les signes

Ils seraient du signe unique
où l’on peut être bien avec les autres
et du signe unique
- celui que j’essaie de transmettre à mes neveux -

où l’on sait
- c’est le seul trésor du Tigre -

que les portes s’ouvrent

si on y frappe


11 janvier 2011

Blanc

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 8:14

J'avais les yeux rouges

Je n’aurais pas dû naître
Je n’aurais pas dû survivre
et je n’aurais pas dû apprendre tout ce que je sais

Je suis différente
mes parents qui commencent à être vieux
me disent toujours
tu es différente

Mon visage, il est différent
quand je marche
en donnant la main
à papa ou maman
c’est différent

j’aurai toujours une vie différente

j’entends la kami du blanc

je l’entends fort

Depuis que je vends mes blancs
la vie à la maison est différente
on voyage
on me demande de faire des blancs
devant beaucoup beaucoup de personnes
à la télévision

j’ai demandé à la kami du blanc si elle est d’accord
elle m’a répondu oui

On me donne une feuille noire
de la peinture blanche et des pinceaux
et je fais le blanc
A la fin, ça ressemble

Je fais le blanc des personnes
le blanc des objets
je fais le blanc des paysages
et aussi des kanji

La kami du blanc ce qu’elle préfère
ce sont les blancs des arbres
alors pour lui faire plaisir
je fais beaucoup de blancs d’arbres

Le blanc d’arbre, ça ne marche
qu’avec les arbres qui sourient

Quand je vois un arbre
je sens sur mon visage différent
s’il sourit

Il n’y en a pas tant que ça
des arbres qui sourient
Y’en a plus que les personnes non-différentes
c’est sûr

Quand je vois un arbre qui sourit
je lui dis « cheeezu » dans ma tête
et plus tard
n’importe quand
je fais son blanc

Il y a parfois des non-différents
que mes blancs d’arbres
font sourire
la kami du blanc est contente
c’est bon

Au sanctuaire
je demande toujours à la kami du blanc
qu’un jour
tous les furo de la planète
soient remplis de blanc

j’ai essayé un jour
avec une bouteille de lait
maman n’était pas contente

tous les furo du monde
seraient remplis
d’un blanc
qui ferait mieux sentir
le sourire des arbres

et pendant toute une journée

tout le monde sourirait


10 janvier 2011

La dérive

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 8:12

Saké du cru

Je suis routier.
Comme un bateau sans dérive

Avec la bulle
mon père a fait faillite
Je n’avais pas anticipé cela
Je comptais monter un club
de dériveurs

Nous formons un bon duo
sur 470
avec mon frère
Nous sommes les meilleurs sur les plans d’eau.

Sauf les jours de régate.

Les jour de régate, je veux faire mieux.
Montrer aux faibles à quel point je domine.
Nous finissons toujours deuxième
ou troisième

Mon frère arrête
pour ses études.
Moi les études je m’en fiche : nous sommes riches.
Je continue en individuel.
Je finis toujours cinquième
ou pire

Mon père fait faillite
Démâtage

Depuis,
je rêve
au volant
j’ai l’âme sous tunnel

Je hais la route
les montagnes percées par des trous ronds
les limites de vitesse
la voix de ma gps
le gris qui n’est pas de mer

Je ne médite pas
J’attends
J’attends de ne plus jamais
jamais
gréer un dériveur

J’attends l’oubli des
deuxième
et
cinquième places
la faillite
de ce qui ne m’a jamais appartenu

Je transite
comme une digestion

J’attends l’accident,
que le camion de la vie me percute
encore
avec ses chromes
et ses jantes tunées

J’attends que le fuel
reste sur mes mains
remplisse mon bain
et brûle tous les hôtels
de toutes les villes
grises, rouillées,
vieilles comme la bulle

J’attends que quelqu’un me gifle
me frappe
me remette à ma place
de cinquième ou pire
et me montre
comment y être heureux
et je lui obéirai

Je veux cesser d’avoir le goût du vent
sur les pommettes
le sourire du vent
au fond des yeux
je veux que des mains m’arrachent
le bruit des vagues
sous les pneus neige

Je prie qu’un kami
crache
sur mon enfance
et me rende bon

Je ne suis pas l’acide de mes batteries
je suis un gentil qui veut montrer
qu’il peut bien faire

Je suis un gentil

sans dérive


9 janvier 2011

Clair de lune

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 8:34

Nama biru

J’aime bien mon box
Internet
les sonates de Beethoven
et mon copain

Chuis zen

Il est bizarre mon copain
Il a deux jambes
C’est un tendre
Il vient pleurer dans mon box
lors de la dernière
de mes six bières

il me dit que je pleurerais aussi
si je savais
si j’étais à sa place
que c’est ma tendresse qui le rend tendre
Nous v’là bien.

Je ne comprends pas,
moi, je ne pleure jamais
Je suis un boeuf.
Un boeuf de l’harmonie.
Ma vie c’est l’harmonie
je suis heureux
tous les jours
zen
dès la première bière

Tous mes autres copains
le trouvent aussi bizarre
le deux-pattes
On en cause un peu
dans le salon d’attente des masseuses.

- Tu le trouve pas bizarre, toi, deux-pattes ?
- Si. Il est encore venu chialer hier soir dans mon box…

Mes masseuses, yapa, c’est des pro
C’est pas des beautés, elles ont les yeux aussi vides que deux-pattes
mais vache ce qu’elles sont douées
on est déjà zen avant mais après
notre bon dieu Hotei a l’air d’un anxieux en cure de sevrage
comparé à ce qu’on ressent

C’est le meilleur des mondes

Ya juste ces rêves

Je suis dans mon box
à écouter le premier mouvement de la Mondscheinsonate
deux-pattes arrive
et on boit une huitième puis une neuvième bière
comme d’hab’ il pleure
alors je lui fais mon plus beau regard consolateur
et ça le fait pleurer davantage

Il ouvre mon box et je me dis
vache, extra-bière, extra-massage : la vie est belle

Et là il y a un inconnu avec un regard mauvais
c’est pas le gentil médecin de famille
même s’il est habillé en blanc tout pareil

Il m’amène dans un coin
et il me tue
vache c’est court
je me dis,
stupéfait de cette violence impromptue
qui déboule là
comme ça
alors que Beethoven c’était pas un téléchargement pirate

Le cauchemar continue
L’inconnu sort son couteau
et me vide
de mon sang
il me scalpe
me suspend
me retire mes tripes
mon coeur encore chaud
qui fume
casse mes os
je pleure
je pleure comme deux-pattes
je n’ai pas mal : je suis mort
dans mon rêve je me dis
qu’on n’a pas le droit de faire ça
à personne
que le type en blanc
c’est un malade, un fou furieux

Mais ça continue
on me découpe davantage
et ma chair est d’une couleur noble
d’un marbrage plus beau
qu’une carte du web

on sépare mes morceaux
je pleure pour l’intégrité de mon âme
j’ai froid

L’enfer se poursuit
mon corps est découpé en morceaux plus petits
certains tranchés en lamelles fines comme un washi de décoration

L’horreur prend enfin tout son sens
je suis mangé

cru, grillé, bouilli
Je sens leurs dents
je crie
je hurle

Et c’est à ce moment-là que je me réveille en me disant
que c’est du grand n’importe quoi
que personne ne tuerait par gourmandise
quand on peut se nourrir zen


 
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