Les fenêtres
Je pose des fenêtres
de luxe.
Du double vitrage.
J’ai entendu dire que le triple vitrage existait.
Mais je n’en ai jamais vu.
Je me demande si quelqu’un posera un jour
du quadruple vitrage.
Ou plus.
Dans l’espace peut-être.
C’est technique une fenêtre.
Et puis les gens les touchent
les ouvrent
les lavent
les regardent
Alors on peut demander plus
comme marge
que ceux qui posent les murs.
Mon patron est fort pour la vente.
C’est un surfeur.
Il met des autocollants de surf
sur le camion
Pendant les trajets
Il improvise des raps
où il est question
d’un poseur
et d’un immeuble de
mille étages.
A chaque étage, il y a une femme nue.
Comme une sirène qui aurait des jambes.
C’est le kami de l’immeuble
qui était avant kami de tunnel
et qui préfère avoir les euh, poils, à l’air :
il ne veut pas de fenêtres.
Alors il se transforme en danseuse de rap
nue
qui se colle au poseur-surfeur
pour l’empêcher de poser-surfer ses fenêtres
sur les vagues verticales
métalliques
conçues pour résister à un crash d’avion.
Le surfeur des vitres est très fort.
Il arrive à poser sans résister à la sirène.
Sans résister, ça veut dire qu’elle lui fait des trucs.
Pendant qu’il pose.
Dans les embouteillages, le patron
prend le temps de détailler les trucs.
Moi, si ça m’arrivait, je ne pourrais pas poser.
Hier j’étais triste et tendu
car le patron allait chanter
le millième étage.
Le surfeur arrive donc à l’étage mille.
Les 999 sirènes nues avec des jambes
ont formé un labyrinthe
en se mettant côte à côte
Il avance avec un sourire,
un clin d’oeil pour leur montrer
qu’il se souvient des trucs
et en s’excusant :
sumimasen, sumimasen, sumimasen….
Il pose ses fenêtres.
Devant le vide où il doit poser
la dernière fenêtre
se trouve la femme de sa vie.
Habillée simplement.
Avec élégance.
En surfeuse.
Elle lui parle
en rap
et ses mots sont justes.
Il sait que c’est elle.
Qu’elle a le flow
qui fait la paire unique
avec son flow
son flow de tête
son flow de coeur
son flow de ventre
son flow de langue
Elle lui demande de ne pas poser
la dernière fenêtre
Le poseur-surfeur
qui est un dur
pleure
et ces larmes
font des vagues où il sait qu’il surfera
toute sa vie
Il clip son harnais à l’extérieur du bâtiment.
et monte la dernière fenêtre suspendu au vide
pendant que la femme de sa vie
pleure sur le sol sans moquette
Elle le regarde dans les yeux pour la dernière vis
Lui détourne son visage
vers son harnais
et au moment précis où la fenêtre est posée
il saute
dans la ville
en chute libre
comme une tour en parfaite
démolition contrôlée
Au 534ème étage
il déploie ses bras et ses jambes
Il porte un wing suit
et se met à surfer
en traversant
les tours en construction




