3 janvier 2011

Les fenêtres

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 8:29

"il y a un ghost"

Je pose des fenêtres
de luxe.
Du double vitrage.
J’ai entendu dire que le triple vitrage existait.
Mais je n’en ai jamais vu.
Je me demande si quelqu’un posera un jour
du quadruple vitrage.
Ou plus.
Dans l’espace peut-être.

C’est technique une fenêtre.
Et puis les gens les touchent
les ouvrent
les lavent
les regardent
Alors on peut demander plus
comme marge
que ceux qui posent les murs.

Mon patron est fort pour la vente.
C’est un surfeur.
Il met des autocollants de surf
sur le camion

Pendant les trajets
Il improvise des raps
où il est question
d’un poseur
et d’un immeuble de
mille étages.

A chaque étage, il y a une femme nue.
Comme une sirène qui aurait des jambes.
C’est le kami de l’immeuble
qui était avant kami de tunnel
et qui préfère avoir les euh, poils, à l’air :
il ne veut pas de fenêtres.
Alors il se transforme en danseuse de rap
nue
qui se colle au poseur-surfeur
pour l’empêcher de poser-surfer ses fenêtres
sur les vagues verticales
métalliques
conçues pour résister à un crash d’avion.

Le surfeur des vitres est très fort.
Il arrive à poser sans résister à la sirène.
Sans résister, ça veut dire qu’elle lui fait des trucs.
Pendant qu’il pose.
Dans les embouteillages, le patron
prend le temps de détailler les trucs.
Moi, si ça m’arrivait, je ne pourrais pas poser.

Hier j’étais triste et tendu
car le patron allait chanter
le millième étage.

Le surfeur arrive donc à l’étage mille.
Les 999 sirènes nues avec des jambes
ont formé un labyrinthe
en se mettant côte à côte
Il avance avec un sourire,
un clin d’oeil pour leur montrer
qu’il se souvient des trucs
et en s’excusant :
sumimasen, sumimasen, sumimasen….

Il pose ses fenêtres.

Devant le vide où il doit poser
la dernière fenêtre
se trouve la femme de sa vie.
Habillée simplement.
Avec élégance.
En surfeuse.
Elle lui parle
en rap
et ses mots sont justes.
Il sait que c’est elle.
Qu’elle a le flow
qui fait la paire unique
avec son flow
son flow de tête
son flow de coeur
son flow de ventre
son flow de langue

Elle lui demande de ne pas poser
la dernière fenêtre
Le poseur-surfeur
qui est un dur
pleure
et ces larmes
font des vagues où il sait qu’il surfera
toute sa vie

Il clip son harnais à l’extérieur du bâtiment.
et monte la dernière fenêtre suspendu au vide
pendant que la femme de sa vie
pleure sur le sol sans moquette

Elle le regarde dans les yeux pour la dernière vis
Lui détourne son visage
vers son harnais
et au moment précis où la fenêtre est posée
il saute
dans la ville
en chute libre
comme une tour en parfaite
démolition contrôlée

Au 534ème étage
il déploie ses bras et ses jambes
Il porte un wing suit
et se met à surfer

en traversant
les tours en construction


2 janvier 2011

Mes filles

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 8:09

Enfants au p'tit vieux

J’aime mes filles
Elles seront parfaites
mieux que moi

J’y pense dans la glace
quand je boucle mes cheveux
tous les matins
avant de les réveiller
pour les préparer pour l’école

Nous dormons toutes les trois ensemble
dans le même grand futon.
Une fois tous les trois samedis
nous dormons tous les quatre ensemble
avec mon mari
quand il revient de Sendai
où il est muté pour trois ans

La petite de quatre ans bouge encore beaucoup.
La grande de sept ans parle et se lève parfois la nuit.
Alors je la prends dans mes bras et la tiens bien serrée contre moi.

Mes filles ont toujours du mal à se lever à 5h45.
Mais il nous faut bien ce temps pour qu’elles mettent leur uniforme
et qu’elles bouclent leurs cheveux.
Elles sont si belles avec leurs boucles dans leur uniforme.

Et puis l’école est loin.
Cinquante minutes de bus.
Ce n’est pas comme l’école publique à côté de la maison.
Mes filles seront parfaites.
Elles ont passé l’examen pour entrer à Dôshisha Kindergarten
où depuis Meiji,
tous les prochains iemoto de la ville font éduquer le futur iemoto de leur famille.
Il est beau l’uniforme de Dôshisha.

J’aime mon mari parce qu’il ne discute jamais le prix
quand il s’agit de l’éducation de ses filles.

Après Dôshisha Kindergarden
il y a Dôshisha Elementary School
Puis elles iront à Dôshisha Girls’ junior & senior High School
et enfin à Dôshisha Women’s College of Liberal Arts.
C’est décidé.

Mes filles seront parfaites.
Elles sauront parfaitement élever, elles aussi,
leurs deux filles parfaites.

Elles apprennent déjà à leurs poupées
qu’elles doivent se laver les mains
le temps du timer qui fait bip,
avec le gel alcoolisé
quand on rentre du dehors.

Elles imitent très bien le bruit du timer
et la petite compte désormais pour sa soeur
les 20 gargarismes qu’il faut faire,
après la désinfection des mains,
avec le bain de bouche médical.

Il ne faut jamais sous-estimer les microbes.
Les microbes et les virus il y en a partout à l’extérieur.
Et même si on met un masque en papier quand on sort
certains arrivent à rentrer et rester dans la gorge
et c’est pour cela que les gargarismes c’est important.

Je n’ai rien contre les autres, mais les autres
ne demandent jamais à se gargariser quand ils entrent quelque part
alors je ne fais plus entrer personne
dans notre maison neuve.
Je ne veux pas risquer la santé de mes filles.

Je suis toujours stressée quand je vais chez mes beaux-parents
pour le nouvel-an.
Ca me fait des poussées de plaques rouges sur la poitrine
sous mon kimono d’hiver.
Une vraie femme sait qu’elle n’appartient plus à sa famille
mais à sa belle-famille qui est sa vraie-famille,
celle du nom de ses filles.
Mais les grands-parents ne se gargarisent pas
et ils ont beau enfermer leur chien quand nous venons,
des poils, il en reste toujours.

J’ai quand même réussi à obtenir d’eux qu’ils ne donnent plus
de sucreries à mes filles.
Pour ne pas qu’elles en réclament à la maison.
Les sucreries, ce n’est pas bon pour les dents.
D’ailleurs, mes filles sont bien,
elles n’en réclament jamais.

Mais là, cette année, j’ai dû parler à mon mari.
Il me regarde toujours avec les mêmes yeux
quand je lui parle comme ça.
Il m’écoute sans rien dire.
Alors je lui répète une deuxième fois
d’une autre façon pour être sûre
qu’il a bien compris
à quel point c’est important pour l’avenir de nos filles
et il soupire en disant « j’ai compris, j’ai compris ».

Il en parlé à son père,
au golf.

Vous comprenez, la cadette de mon mari a divorcé.
Quel déshonneur, quelle honte pour une femme !
Et même si c’est lui qui voulait le divorce parce qu’elle ne pouvait pas avoir d’enfants, quelle honte !
Et puis si cela s’arrêtait là mais non : elle vit désormais avec un gaijin !
Je me demande comment elle fait pour se laisser toucher par un étranger.
Quelle honte ! Rien que l’idée me fait sortir mes plaques rouges.

Il n’est pas question que mes filles soient confrontées à cela.
Elles sont trop petites.
Il faut les protéger.
Dans quelques années peut-être, si le gaijin est toujours là.
Mais pas avant d’être sûre que mes filles sauront tenir leur langue.
Je serais déshonorée si mon père apprenait cela.

Alors j’ai obtenu,
pour le nouvel an chez mes beaux-parents,
que ma belle-soeur et son gaijin ne soient pas là.


1 janvier 2011

Les chaînes

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 8:48

Mon parapluie Totoro 01

Ils aiment tous que je leur mette des chaînes
Les lourdes qui font un beau bruit métallique
Je les laisse traîner sur le ciment
pour qu’ils frissonnent quand c’est leur tour

Je suis garagiste.
Pour la Poste.
Je suis le spécialiste des pneus
Donc des chaînes.
Quand la neige est annoncée
je viens deux heures plus tôt pour équiper la flotte.

Garagiste c’est pas mon métier.
Mon métier c’est vedette.
Garagiste c’est temporaire.

Je suis vedette sur internet.
Je fais des vidéos qui font rire.
Avec trois copains
on poste un fichier tous les jours.
Depuis trois ans.

Faire rire
cinq mille abonnés
c’est ma chaîne à moi.
Qui me fait avancer
qui me délivre
qui me révèle

On montre nos fesses
On tourne des parodies
avec du scotch et des cartons
On filme nos blagues d’enfants
en adulte.

Et de temps en temps je parle de moi
simplement
comme un ami à un ami.

Je dis par exemple à la caméra
que je ne sais pas pourquoi
je ne peux pas aller chez le dentiste.
Sans raison
parce que la roulette, je la supporte
et la Poste me la rembourse.

Ca fait dix-huit mois que je dois y aller.
J’en suis à tiédir mon thé vingt minutes
et faire fondre mes glaces deux heures
pour les boire comme un koicha

Je poste le fichier et tout de suite
on me remercie
on me dit que c’est bon
de se savoir pareils
qu’ils ont pris rendez-vous
chez le dentiste
pour me motiver

C’est cela les chaînes.
Quand tu en mets aux autres
pour les aider à rouler
ils t’aident à mettre les tiennes
quand tu en as besoin

Ca fait un beau bruit métallique
et puis crountch
dans le silence de la ville blanche


31 décembre 2010

Les cartes de voeux

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 8:04

Plongée dans mon tokonoma du nouvel an

Je vends des takoyaki
au rez-de-chaussée de la maison de mes parents
et je tiens un club de go
au même rez-de-chaussée
Ca sent le takoyaki sur les gobans
et les takoyaki sont fumés à la cigarette des pépés
qui viennent ici pour parier sur leurs parties

L’hiver on a tous froid
Ici on est tous fiers

C’est l’un des vieux
pas le plus fort
mais celui qui fume le plus
qui a lancé l’idée
de la grève
On fait la grève des cartes de voeux

Techniquement c’est pas une grève
C’est la fin d’une oppression
précise-t-il.
Il était responsable syndical à la mairie
avant sa retraite

Dans mon club, on est fiers.
On n’est pas les plus forts
mais on a tous des dan

Les formes efficaces,
on sait ce que c’est
Les mauvaises formes
qui puent pire que mes takoyaki
on sait les voir

Le syndicaliste a lancé l’idée, il y a trois décembre, alors que les vieux chariaient comme tous les 3 jours la même p’tite vieille qui vient acheter ses 6 takoyaki pour son midi parce qu’elle les a acheté à ma mère pendant 20 ans et que même si ma mère est morte et qu’elle ne peut plus aujourd’hui bavarder pendant 20 minutes à la fenêtre (en surveillant son mari, mort lui aussi depuis), elle pense que si elle bouleverse son régime alimentaire à base de 6 takoyaki les midi tous les 3 jours son corps en addiction va sombrer dans plus de douleurs.

Le vieux qui perd tout le temps et rit tout seul lance le traditionnel : « Obaasan, ça ne vous fait pas mal d’acheter du concentré de sent-pas-bon ? Parce qu’il n’y a rien qui pue plus que ces takoyaki, nah ? Vous avez de l’encens chez vous, nah ? »

Mais le syndicaliste ce jour-là dit : « Si ! Il y a quelque chose qui pue plus que les takoyaki du club, c’est les cartes de voeux ».
Les autres lui disent qu’il exagère parce que mes takoyaki c’est quand même des étalons universels dans le registre de ce qui pue et qui n’est pas bon.
Je suis d’accord mais c’est 38 pour cent de mon chiffre d’affaires.

Un autre vieux dit : « oui, mais t’es pas obligé d’en manger. Et t’es pas obligé d’en faire ».

Deux trois vieux ricanent : « nous, on s’en fout, les cartes de voeux, on donne ça à la femme ou à la fille ».

Mais les célibataires comme le syndicaliste, ou ceux qui sont les seuls chez eux à savoir se servir de l’ordinateur et de l’imprimante, hochent doucement leur cigarette de la main en faisant tsss tsss comme quand ils voient une partie de go le dimanche midi à la télé et qu’il y a une mauvaise forme.

« Ouais, ça pue » a été la conclusion de la discussion.

Le syndicaliste, qui est un pur, même dans ses choix de manga porno (il les met en gage pour ses parties et les autres aiment bien jouer avec lui pour ça), dit : « on n’est pas des sauvages. Il faut prévenir.
Cette année, sur vos nengajo, expliquez ceci :

« Ami, je ne t’enverrai plus de cartes de voeux. Jamais plus. Parce que je te souhaite d’être libre et que je ne peux te souhaiter libre en t’aliénant à l’obligation de me répondre par anticipation. Je te souhaite de ne plus te sentir coupable d’être en retard, de profiter de ta fin d’année sans perdre une journée et un bon repas à faire semblant pour rien.
Ami, je te souhaite de sortir du potlatch où tu me donnes du pouvoir sur toi si tu ne me réponds pas. Ami, je te souhaite de ne pas avoir à te demander si on est vraiment des amis et si ça vaut la peine que tu prennes de ton temps pour me souhaiter, en te creusant la tête pour trouver une formule pareillement vide mais différente, le perpétuel retour de l’identique des jours.
Ami, je te souhaite de rompre l’identique. Tous les jours. Parce que le premier janvier est arbitraire et que tous les jours sont le premier jour d’un jour qui ne sera plus. Je te souhaite de quitter ta femme, de laisser tes enfants se cramer s’il le faut en apprenant de leurs erreurs que le feu brûle, de les laisser coucher avec qui ils veulent parce que je te souhaite de jouir comme tu n’as jamais joui, je te souhaite de construire ta maison idéale, ton rêve ou ton voyage et que le projet soit si fort que l’idée de l’arrêter cinq minutes pour écrire des nengajo te fera rire à en avoir mal à tes abdos qui seront redevenus forts.
Ami, je te souhaite de m’oublier si tu te demandes si tu dois m’écrire, si on n’a pas eu d’autres contacts que nos précédentes cartes ou s’il y a eu de la tension quand on s’est vu ces derniers mois. Ami, nos vies sont courtes et on n’a pas à s’accorder si ça ne s’accorde pas.
Ami, je souhaite qu’on se souhaite le meilleur à chaque instant pas un trois-cent-soixante-cinquième de fois, mais une totalité de temps même dans le silence. Ami, envoyons-nous des cartes de voeux muettes. Et si nous les sentons, c’est que nous sommes vraiment amis. Nos cartes du coeur, n’embêtons pas les facteurs avec, ça nous regarde seuls.
Ami, je te souhaite de l’awesome, que nos embrassades soient awesome, que nos frappes dans le dos, nos bidonnades, nos rots soient awesome.
Les nengajo, c’est pire que les takoyaki de mon club de go, ça pue l’anti-awesome pur.
Ami, parce que nous sommes amis, je ne t’enverrai plus de cartes de voeux. Jamais plus.  »

« Ouais, ça, ça pue pas ». Ont dit tous les vieux en écoutant le syndicaliste.


30 décembre 2010

Le crachat

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 7:26

Dans la maison où ne vit qu'une personne. Et son chien.

Je suis la femme d’un français
On se parle anglais
vu qu’il ne veut pas parler japonais
parce qu’il fait des fautes.

Il comprend à trente pour cent.
Comme un enfant un peu débile.
Il n’est pas débile.
Il est très intelligent, il a un phd.
J’ai juste intégré
qu’il se comporte comme un enfant de douze ans.

Mes amies me disent que leur mari japonais,
c’est pareil.
C’est peut-être les hommes.

Moi, j’ai mis dix ans à apprendre l’anglais.
Je suis traductrice.
J’aime bien le français.
C’est beau. On dirait de la musique.
Je prends une heure de cours par semaine.
Mais je ne me sens pas.
De faire un autre cycle.
Epuisant. De dix ans.

Et puis je sais qu’on va divorcer.
On se dispute trop.
On n’était pas faits pour se marier.
Mes parents, mes amis me l’ont dit.
Mais moi, depuis que je suis petite
j’ai décidé que je ne trahirai pas.

Quand il est revenu de l’immigration
en me disant qu’il ne pourrait pas changer de visa
et qu’il ne pouvait pas travailler
alors que nous avions besoin d’argent
c’est moi qui lui ai proposé :
« et bien marions-nous »

Nous vivions ensemble depuis seize mois.
Nous venions de repeindre
avec tous mes amis
la petite maison que nous louons, à Gion.

Sans visa de travail,
il devrait rentrer en France,
mettre fin à son rêve d’enfant
de devenir comme un samurai

Peux-tu trahir quelqu’un avec qui tu
partages tes repas, ta sueur et la salle de bain
quand tout repose sur toi ?

Et puis j’aurais dû déménager
à nouveau.
Trouver quelqu’un d’autre.
A nouveau.
Donner raison à mes parents.
A nouveau.

Alors on s’est marié.
C’est rapide de changer les papiers à la mairie.

Mais lui n’a pas changé.

Le plus dur, c’est quand il me fait honte.
Il n’a pas d’amis français ici.
Alors hier j’étais contente de rencontrer
ce nouveau couple.

Je le comprends quand il dit que
les expatriés c’est souvent des prisonniers volontaires
qui rêvent d’évasion fictive
qu’ils n’ont qu’à quitter le Japon
s’ils ne l’aiment pas
que lui n’a pas de temps à perdre
avec ceux qui ne sont pas contents d’être là

Moi, je sais pourquoi ils restent là, les expatriés.
Eux aussi ne veulent pas déménager, loin,
à nouveau.
Trouver quelqu’un d’autre.
A nouveau.
Donner raison à leurs parents.
A nouveau.

J’étais donc contente de rencontrer
un nouveau couple franco-japonais
(c’est lui le japonais, c’est elle la française)
qui n’a pas la mentalité
d’expatriés

C’est rare qu’on invite mon mari.
Il dit qu’il est un ours
mais qu’en fait la vraie raison
c’est qu’il aime trop le Japon

C’est vrai qu’il aime le Japon.
On dirait que son âme
est la réincarnation d’un samourai
de Satsuma
à la recherche
de son quotidien perdu

Il fait du karaté et du kendo
De la calligraphie et du thé
il travaille comme apprenti
pour un vendeur de pierres de jardins.
Il a souvent mal au dos.

Il se donne du mal
comme quelqu’un qui ne lâchera pas son rêve
qui ressemble au rêve d’un petit garçon
de douze ans
qui veut devenir samourai
de manga.

Il a pourtant un phd.
En minéralurgie.

J’étais contente de rencontrer ce nouveau couple.
Des gens bien.
Qui aiment Kyôto.
De tout leur coeur.
Et nous avons passé l’essentiel du dîner
à échanger sur ce qui en fait
la plus belle ville du monde.

C’est beau le français
mais souvent
quand deux français parlent ensemble
on dirait qu’ils aboient
qu’ils se fâchent
j’ai toujours un peu peur

En fait, ils se sont vraiment fâchés.
Mon mari et la gentille française
qui nous a pourtant si bien reçus.

Dans leur maison d’Arashiyama
ils ont affiché un poster
d’une calligraphie Tang
acheté au musée de Taipei

Mon mari lâche que la calligraphie chinoise
ça ne vaut rien
que les chinois c’est des barbares
qu’ils ont beau avoir inventé
les kanji et le thé
il n’a que les japonais qui en ont
fait un raffinement,
qu’il n’y a que les japonais
qui savent trouver la bonne distance
respectueuse
que les chinois la seule chose
qu’ils savent faire
c’est cracher.

Comme la française ne sait pas
s’il exagère, à la française,
ou s’il pense vraiment son ânerie
elle lui demande gentiment
avec un sourire
s’il connait la Chine des Song

Là mon mari fait une petite pause.
Ca dure moins d’une demi-seconde.
Je les connais ces pauses dans ses yeux.

Il comprend qu’il a dit une bêtise.
Qu’il risque de passer pour un débile.
Il ne supporte pas d’avoir tort.
Qu’on puisse le prendre pour bête.
Son passé d’enfant intelligent
dans un milieu sans intelligence
le conduit à ne jamais lâcher
dans ces situations
à attaquer
pour se défendre
comme un jeune chien souvent battu
acculé dans un coin.

Alors il crache.
Il crache :
« et toi, tu la connais la Chine des Song ? »

Sa phrase claque au ralenti.
Elle fait le bruit d’un gros crachat
qui s’écrase
elle nous salit tous

Bientôt je déménagerai.


 
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