29 décembre 2010

Le soleil insiste

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 8:15

Hier la neige, ce matin, un soleil de printemps

Je suis les mots qui cherchent
en brute force
le mot de passe du coeur

Je suis geek
J’ai dix ordinateurs
Je me sers de trois
Je suis prêtre
dans un grand temple
Je suis les mots qui cherchent
à toucher le coeur
l’aperture des hommes

Je cherche en kanji
Je cherche en chinois
Je cherche en sanscrit
je lis le grec et l’allemand
Je cherche en mandala
Je cherche en rituel
Je cherche dans nos sutra
nos mudra
le feu, l’encens, nos offrandes
Je cherche dans nos voix, nos bols, nos gongs
nos clings en bois
dans mon froid l’hiver
nos jardins l’été
Je suis prêtre
je cherche
et mes mots ne changent rien

Je veux qu’on se souvienne de moi
Construire des temples
avec jardins
que les touristes visiteront
dans cinq siècles
Etre un fondateur
vers qui l’on se tourne
pour mieux vivre
mieux respirer
mieux sourire

Mes mots ne changent rien

J’écris des poèmes
Je les attache à des pins
la pluie sans dentier les machouille
un pin ne change pas

Parfois je tiens l’oeil d’un coeur
dans ma main
je lui montre l’à-côté
qu’il ne voyait pas
il le voit
sourit
Sa couleur ne change pas

L’alcool me rend malade
J’ai cherché dans le sexe
fidèle
en faisant jouir des femmes que j’aimais
et qui ne jouissaient pas
ça les a changées
une à la fois
je cherche les mots qui feront pareil
ça n’existe sans doute pas

Mais moi, ai-je changé ?
Qui m’a changé
comme cette jeune fille
qui a pris soin de moi
la première fois
Quels sont les mots des hommes
que je cherche
et qui m’ont trouvé,
se sont fait root
de mon coeur ?

Le soleil se lève
brûle mes pupilles
les nuages ne le laissent pas faire

Le soleil insiste

Je suis les mots qui cherchent
en brute force
Le mot de passe de mon coeur


28 décembre 2010

Apprendre le japonais en geek (round 7)

Filed under: Apprendre le japonais — Stéphane Barbery @ 14:33

Le dripping des esprits

Un point rapide pour partager les ressources que j’ai intégrées ces derniers mois à mes sessions quotidiennes d’apprentissage.

1) Pour qui veut apprendre le japonais (ou toute autre langue étrangère), Ajatt est le point de départ que j’aurais aimé connaître et prendre au sérieux bien plus tôt. La profondeur des aphorismes de Khatzumoto est abyssale et j’ai souvent, à leur lecture, des moments de joyeuse stupéfaction équivalents à ceux provoqués par les plus grands textes (philosophiques notamment) que j’ai pu lire dans le passé. Je recommande à tous la synthèse de cette méthode : The Little Red Dao of AJATT.

2) Récemment, j’ai notamment intégré à mon apprentissage deux recommandations d’Ajatt, simples, de bon sens, profondes et efficaces : le timeboxing, l’exposition plaisir.

a) Timeboxing : l’empan de concentration pour une tâche (surtout fastidieuse comme une répétition, ou intense comme une session de SRS) est limité. Mon empan est de 20mn environ. Prévoir de travailler une heure sur une tâche sans prendre en considération cette limite peut conduire à un arrêt impromptu ou du découragement. L’idée est donc, à la manière de la technique Pomodoro, d’avoir un timer qui toutes les 20mn sonne. On fait alors une pause de 5mn (un petit tour sur son mail par exemple), puis on reprend. Toutes les quatre sessions, on fait une pause plus longue.
L’idéal est d’alterner, dans ses sessions, des types d’entraînement différents : kanji, vocabulaire, lecture, écriture, grammaire, écoute, production orale.

b) Exposition plaisir : On ne donne pas à un CP le journal à lire. Nous avons appris notre langue maternelle en lisant des Tintin, des Astérix, des Club des cinq, en regardant des émissions que nous aimions à la télévision, adaptées à notre niveau qui évoluait d’année en année. Voilà l’évidence : nous avons eu besoin d’années d’exposition plaisante pour maîtriser notre langue. Il n’en est pas autrement pour une langue étrangère. Un adulte futé avec de bons outils peut gagner du temps pour certains apprentissages. Il ne peut échapper à la nécessaire exposition et pour qu’il choisisse de continuer à y consacrer autant de temps, il faut que cette exposition soit plaisante. Fun ne veut pas dire sans effort. Mais un effort joyeux.

L’enjeu est donc de trouver un medium conçu pour les enfants japonais et qui puisse plaire sur la durée à un adulte occidental.
J’ai actuellement trouvé mon bonheur dans Docteur Slump d’Akira Toriyama.
Toriyama est un génie. Son dessin me fait penser au plaisir que l’on prend avec Franquin quand on commence à regarder chaque détail, chaque trait de chaque case.
L’humour qu’on trouve dans Arare Chan (la petite fille robot personnage central de Dr Slump) fonctionne avec les enfants comme avec les adultes et de nombreuses clés de lecture de la société japonaise nous sont données dans chaque épisode. La génération actuelle d’adultes japonais a grandi avec Arare Chan. De nombreux gimmicks comportementaux et langagiers actuels des japonais trentenaires, notamment chez les femmes, sont repris à l’identique de l’anime tiré du manga.

On peut trouver les manga de Dr Slump en grand format ce qui facilite sa lecture quand on n’a pas encore plusieurs années de pratique des kana et des kanji. Les furigana sont systématiquement imprimés. Ces deux éléments importants combinés (grand format / furigana) sont assez rares dans l’édition japonaise. Dans d’autres registres de manga, Hikaru no Go et Shaman King font partie de ces raretés que l’on peut explorer avec plaisir surtout si on les a déjà lus en français.

Outre l’entraînement à la lecture, les manga donnent accès à ce qu’aucun livre d’apprentissage ne met en valeur et qui est pourtant le seul qui importe au quotidien : le japonais réellement parlé, celui qui mange et déforme la grammaire officielle, celui dont la communication repose sur l’art subtil des désinences de fin de phrase.

L’anime de Dr Slump disponible en DVD est un formidable outil pour accéder au rythme de la langue et ses désinences. L’écoute concentrée d’un épisode est un véritable exercice de décryptage. Il faut juste regretter l’absence de sous-titres affichant l’intégralité des dialogues. Cela aurait été alors l’outil parfait.

Si quelqu’un connaît un manga ou un bon drama affichant l’intégralité des dialogues en sous-titres je suis preneur. Comme ailleurs, pour minimiser la taille de l’affichage, les sous-titres dans les DVD japonais synthétisent les dialogues et ne les retranscrivent pas dans leur intégralité ce qui est dommage pour l’apprenant. [Jean-François a répondu à mon appel et me pointe la page idéale qui se trouve... sur Ajatt]

3) Shadowing. J’ai déjà évoqué tout le bien que je pense du premier volume de cette méthode qui utilise d’ailleurs les principes du timeboxing et de l’exposition plaisir. Un deuxième tome vient de sortir en cette fin d’année 2010. Je le recommande chaleureusement pour ceux qui sont capables de suivre les trois quarts du premier tome sans difficultés. Les débutants s’abstiendront quelques mois pour ne pas être découragés. Ce deuxième volume associe chaque section à des types de dialogue relevant de niveaux de langage différents (au sein d’un couple, entre amis proches, en milieu professionnel, etc.). Les 6 étapes décrites dans la préface pour aboutir progressivement à la fluidité des acteurs du cd sont judicieuses et respectueuses de la charge cognitive intense qui est requise.

4) Ipad. Le support matériel parfait (taille, silence, tactile) pour le geek apprenant le japonais. La version mobile d’Anki sur Ipad est mon outil principal de révision et de mémorisation.

Je continue de me quizzer sur ma base de données personnelle pour réviser le lien sens/écriture des kanji que j’ai appris dans le Maniette.

Mais pour apprendre et réviser les lectures on et kun yomi, j’ai laissé tomber les fichiers du Core2000 de last.fm pour importer dans anki à sa place la base de Kanji Odyssee 2001. On ne peut commander les deux livres et le cd de cette méthode que sur le site de l’éditeur. Mais, si et uniquement si vous avez acheté le matériel, vous pouvez, en utilisant les bonnes requêtes google, trouver en-ligne les fichiers pour importer la base dans anki.
La taille et l’utilisation des couleurs des caractères de cette méthode (je parle des fichiers extraits du cd et importés dans anki sous forme d’images) rend la lecture aisée et les phrases d’exemples pour chaque kanji sont les plus fines que j’ai pu trouver à ce jour : elles combinent astucieusement plusieurs lectures d’un même kanji en utilisant des exemples que l’on pourrait lire dans le journal. Le registre de langage est donc radicalement différent de celui d’Arare Chan mais tout aussi impératif à maîtriser. Les enregistrements audio des phrases sont excellents et l’on peut faire du shadowing avec.

5) Comme il est important dans sa journée de varier ses supports de révisions (en choisissant exclusivement ceux où l’on trouve du plaisir), j’utilise également un livre conçu pour les enfants japonais en primaire afin d’apprendre kanji et vocabulaire. Il existe plusieurs ouvrages de ce type ressemblant à des dictionnaires où chaque kanji est associé à des vignettes de bandes dessinées avec ou sans couleurs. Après tests et sélection, celui que je préfère est le 満点学習まんが 漢字とことば. Les caractères sont suffisamment grands pour que la lecture en soit agréable, l’humour rend le décryptage léger, les exemples de mots ou de phrases pour chaque kanji simples d’accès, chaque information donnée est utile, aucune surcharge ne vient bruiter l’information à mémoriser.

J’aimerais trouver un moyen simple de numériser cette ressource précieuse pour l’intégrer à ma base anki.
Prochaine acquisition geek donc : un scanner (type ScanSnap S1500), un bon massicot et une solution pour automatiser la fragmentation d’une numérisation.

6) A mentionner enfin, comme outil d’exposition plaisir (lecture, prononciation), l’application de karaoke Joysound malheureusement disponible sur l’appstore japonais uniquement…


La prisonnière des kami

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 7:15

Feu vivant

Je suis la prisonnière des kami
Je ne sais plus si j’y crois
mais je suis condamnée à vie

J’habite le relais au sommet de Fushimi Inari
depuis que j’ai marié mon mari
il y a quarante ans

On a une belle vue.
Surtout l’hiver
quand toutes les feuilles sont tombées
et que la lumière atteint le sol
feuillu
de la colline.

Le relais c’est ma maison.
Au premier étage.
Au rez-de chaussée,
c’est là qu’on reçoit les pèlerins
et les daï,
ceux qui entrent en contact
avec les kami

Ce n’est pas le jour
qu’on voit les choses

Le jour c’est business.
Les pèlerins s’arrêtent pour acheter à boire,
leurs sets d’offrandes
qu’ils vont bénir au sommet
et qu’ils remportent chez eux
pour leur kamidana

Les fauchés montent avec leur propre set.
Ceux qui savent
savent que les kami sont plus contents
s’ils l’achètent chez nous.

On prend soin des autels en pierre
des meilleurs clients.
Surtout ceux qui achètent plusieurs petits torii
en bois peints
qu’ils placent tous les ans sur leur autel
les meilleurs clients savent que les kami sont plus contents
s’ils achètent
tous les ans
leurs nouveaux torii chez nous

De toute façon,
tous les ans,
on brûle les vieux torii
même des mauvais clients.

Au fond, il n’y a pas vraiment de mauvais clients.
Il y a des prisonniers plus ou moins libres.
Contraints de revenir.
Comme moi de rester.

C’est un business
mais on ne gagne pas beaucoup.
On vit chichement
On a froid
On ne bouge pas
jamais.

On s’amuse un peu.
Surtout avec les gaijin.
Les filles qui voyagent seules.
Les américaines.
Les pas bien jolies fières de voyager seules.
C’est pas les plus futées.
Alors elles s’engagent dans la boucle
le matin
on les voit passer une première fois
avec leur sac à dos bourré
et leur appareil photo
Au sommet, elles s’arrêtent le temps de
regarder le plan sans romaji
qu’on a mis avec mon mari
pour indiquer que les toilettes
yen a pas ici.

On les revoit une heure plus tard.
Rouges.
Elles ont rangé leur appareil photo.
Elles ont une bouteille de distributeur qui coûte cher
à la main
Elles ont mal aux jambes.
Elles font des yeux billes quand elles reconnaissent
la carte.
Quand elles sont bien grosses
elles pleureraient presque.

En hiver, elles ne peuvent pas s’arrêter longtemps.
La sueur devient vite froide
le vent des kami pique
alors elles repartent
encore une fois sans prier
Après avoir attendu un peu sans succès
un gaijin pour se faire aider.

De temps en temps
yen a une qui pleure vraiment.
La troisième fois.

Pourtant les nuits,
les nuits où il faut
mes amies les daï
- et les daï qui ne sont pas mes amis
mais qui me font peur quand ils partent en transe -
souvent des mamies
des éclopées
ou de petits vieux malingres qu’on entend à cent mètres quand ils prient,
ils le font jusqu’au petit jour
le tour
Pas trois fois mais bien plus.

Un sauvage ça ne connaît pas sa force

Une nuit,
pendant la cérémonie d’une daï
crainte par tous
j’ai demandé dans ma tête
à son kami terrifiant
ce que j’allais devenir

Il s’est retourné en elle
m’a regardé de ses yeux d’aveugle
m’a pointé de son doigt de vieille
et a murmuré

« Sers les daï qui servent les hommes.
Vis ici. Meurs ici »

Je ne suis pas mal heureuse


27 décembre 2010

Un

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 11:51

Faire Un

Je suis l’opérateur de la machine à sculpter
Je sculpte des dieux
en bois
et je cours seul
dans les montagnes vertes

Je n’aime pas les mots
les mots trahissent
comme les hommes, comme les femmes
Mes jambes, mon coeur
Mes machines
ne trahissent pas

Je cours cinquante
kilomètres
tous les week-ends
moins la semaine
mais tous les jours
de cinq heures à sept heures
du matin

Je me sens vivre
dans mon souffle
dans la forêt,
Un,
sur les sentiers qui montent

Je sculpte des bouddhas en bois
je place le bois sur la machine
je charge le fichier
et je lance l’impression
je surveille
les axes

J’aime mon travail
j’aime ma machine
qui court sur le bois
j’aime ses traces
qui montent
son rythme
confiant
indifférent
au temps qu’il fait
qui n’est que la peau

J’aime sentir mes poumons
et mes cuisses
le rythme lent de mon coeur
sous mes oreilles

J’ai de bons poumons
de bonnes cuisses
un bon coeur
j’aime les sentir

Quand je ne cours pas
dans la montagne
je ne les sens pas
je ne sens pas qu’ils sont bons

Mes morceaux de bois
quand je ne les sculpte pas
ils ne savent pas qu’ils
ont Amida, Yakushi, Miroku
en eux

Amida, l’Un.

Je cours seul
mais je fais Un
chaque pas me fait Un
je suis la pierre que je foule
la suivante
le grain de terre
la feuille
les feuilles
toutes les feuilles
la branche
le sentier
l’oiseau le serpent la lumière
je suis la montagne
le jour qui se lève
la nuit qui disparaît
je disparais me dissous, m’élève

je suis Un


26 décembre 2010

Cadeau

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 11:33

Ryu

Je suis les mains qui ne savent pas faire de cadeaux
On ne m’en a jamais fait,
de cadeaux.
Mon père ne sait pas en faire
Ma mère ne sait pas en faire
A mon frère, l’aîné de la famille,
ils se sont forcés à en faire

Mais pour une fille
une cadette
ils ne se sont pas forcés à se forcer

C’est pourtant moi la plus intelligente.
Ils ne m’ont jamais fait le cadeau
de le remarquer.

Ma meilleure amie
est la reine des cadeaux
Son père savait faire des cadeaux
Il aimait sa fille
Il aimait ses cinq enfants
Il aimait sa femme
Il le leur montrait tous les jours
en rapportant des gourmandises.
Elle est un peu grosse aujourd’hui.
Grosse d’amour.
Mon père, lui, me dit « ah ? c’est toi »
quand je vais le voir.
Ma mère me remplit des sacs
avec ce que leurs amis leur offrent en trop.

Ma meilleure amie me dit que c’est facile
de faire de petits cadeaux
que c’est bon
de prendre un peu
très peu
de son temps
pour ceux qu’on aime
que c’est du temps gagné
pas retiré
mais gagné
par le sourire de tous

Moi je fais le ménage
et les repas
Ca doit être suffisant
pour montrer à mon mari
que je l’affectionne.

Je dis mon mari mais ce n’est pas mon mari.
Il ne veut pas se marier.
Je ne lui ne veux pas, j’ai divorcé moi aussi.
Je comprends.
Mais je lui en veux.
Parce que ma mère lui en veut.
De ne pas me marier.
De la rendre intranquille.
Et ce que je serai dans dix ans
lui en veut
d’avoir peur.

Je n’ai pas compris la crise de mon mari
parce que je n’avais pas de cadeau pour lui
à Noël.
Ce n’est pourtant pas bien important Noël, ici.
Je comptais lui trouver quelque chose de bien
le jour même : tous les magasins sont ouverts.
Ou plus tard.
Et puis j’ai la pression de ne pas faire comme
son ex-femme
qui ne savait pas lui faire de cadeaux.

Mais visiblement
on se ressemble.
Peut-être qu’il choisit des femmes
qui ne savent pas faire de cadeaux.
Peut-être qu’il nous met par avance en échec
de pouvoir lui faire plaisir
lui qui peut tout s’offrir
Lui qui fait une moue qui broie le coeur
quand le cadeau qu’on lui fait sonne faux
Et il a toujours raison,
lui qui sait faire des cadeaux
même quand il est fâché.

Ce n’est pourtant pas de ma faute
si je ne peux pas faire d’enfants


 
Articles récents :