Codex
Je vends des vieux livres
Ma femme vend mes vieux livres
Ma fille vend mes vieux livres
On habite dans les trois pièces
à l’étage du magasin qui vend des vieux livres
Je vends des vieux livres qui ont dix ans
qui ont vingt ans
qui ont cinquante ans
de Meiji
ou d’Edo
Mes vieux livres sont pourris.
Je ne suis pas l’antiquaire soigneux
qui propose au chaud
des éditions impeccables
Non, mes livres sont pourris.
Je les récupère chez les vieux qui meurent.
Ils puent les vieux tatamis
des vieux qui meurent trop vieux
Ils ont pris l’eau
Ils font de la poussière allergique sur les doigts
Je me mouche
Ma femme se mouche
Ma fille se mouche
On a comme des pellicules sur les cheveux
et sur nos vêtements de vieux
mais ce ne sont pas des pellicules
c’est la poussière des vieux livres
pourris.
Magnifiques.
Je vends mes vieux livres à pas cher.
Sinon personne n’en voudrait.
Mais ils valent chers.
Et ceux qui les achètent
le savent.
Ils sont contents.
Ma femme est contente.
Ma fille un peu triste
Et moi toujours triste.
De m’en séparer.
Ma femme les vend à moins cher.
Sauf aux gaijin.
Elles aiment bien gruger les gaijins.
Un livre à trois cents yens
elle dit « c’est mille yens ».
Un livre à cinq cents yens
elle dit « c’est mille yens… »
« all the same, all the same… »
Un livre à huit cents yens
« c’est deux mille yens »
Et elle sourit,
amusée de ne pas avoir honte
de prendre l’autre pour un
imbécile.
Le gaijin paie.
Il est heureux de trouver des trésors
au prix d’une course de taxi
qui pour son âme, l’âme du temps
l’âme des livres
valent plus
que son billet d’avion.
Il y a un gaijin
qui revient à chaque voyage.
Il vient pour affaires.
C’est le responsable des vitrines
d’une grande marque internationale
de produits de luxe.
Il vient contrôler les vitrines
des magasins de sa marque.
Il est riche.
Même après les pensions
de ses deux divorces.
Il aime les vieux livres
et leur poussière allergique.
Ca lui rappelle le grenier
de son arrière-grand-père
qu’il fouille
pendant que les adultes en sont à la dinde
le jour des réveillons
avant la mort du pépé.
Il ne se souvient plus de ses cadeaux de Noël
mais du grenier, oui.
De la poussière allergique
Des boites en carton qui font
comme des biscuits trop trempés
Les piles non rangées
Le chaos stratifié
La douceur, la chaleur, les couleurs
des formes abandonnées.
Il ne se souvient d’aucun cadeau
mais du déclencheur d’appareil photo
comme un kit de combat,
une seringue d’ET insectoïde
de la nébuleuse d’Orta,
trouvé sous la lucarne ronde
du grenier sous le toit.
Dans le magasin de vieux livres
à Kyôto
face à la femme du patron qui lui sourit
« all the same, all the same »
il se sent avoir sept ans
fin décembre
il prend son temps
il faut du temps
pour déplacer les piles instables
sans écrouler les voisines
dans l’espace sans espace
le chaos stratifié
et accéder au livre du dessous
puis reconstruire la pile
Il est dans une bibliothèque impériale
oubliée par l’Empire.
Le codex galacticus
comme la rumeur le prétend chez les sages marchands du chemin
s’y trouve peut-être.
Le poids de son phaser est rassurant
dans sa poche
L’efficacité prime
et la vieille gardienne des codex
« all the same, all the same »
vend sans doute le profil des visiteurs
aux Obscurs
pour payer ses yaourts d’importation.
Le type louche qui vient d’entrer
et qui dépile un peu trop près
a un drôle d’accent.
Celui parlé dans la nébuleuse d’Orta.
Il faut se méfier des Ortans.
Le gaijin transponde à son spaceship,
entre deux éternuements allergiques,
le code bleu de la mise en stand by
car il faudra fuir prestement
s’il trouve ici le codex du temps




