25 décembre 2010

Codex

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 8:48

Codex galacticus

Je vends des vieux livres
Ma femme vend mes vieux livres
Ma fille vend mes vieux livres
On habite dans les trois pièces
à l’étage du magasin qui vend des vieux livres

Je vends des vieux livres qui ont dix ans
qui ont vingt ans
qui ont cinquante ans
de Meiji
ou d’Edo

Mes vieux livres sont pourris.
Je ne suis pas l’antiquaire soigneux
qui propose au chaud
des éditions impeccables

Non, mes livres sont pourris.
Je les récupère chez les vieux qui meurent.
Ils puent les vieux tatamis
des vieux qui meurent trop vieux
Ils ont pris l’eau
Ils font de la poussière allergique sur les doigts
Je me mouche
Ma femme se mouche
Ma fille se mouche
On a comme des pellicules sur les cheveux
et sur nos vêtements de vieux
mais ce ne sont pas des pellicules
c’est la poussière des vieux livres
pourris.
Magnifiques.

Je vends mes vieux livres à pas cher.
Sinon personne n’en voudrait.
Mais ils valent chers.
Et ceux qui les achètent
le savent.
Ils sont contents.
Ma femme est contente.
Ma fille un peu triste
Et moi toujours triste.
De m’en séparer.

Ma femme les vend à moins cher.
Sauf aux gaijin.
Elles aiment bien gruger les gaijins.
Un livre à trois cents yens
elle dit « c’est mille yens ».
Un livre à cinq cents yens
elle dit « c’est mille yens… »
« all the same, all the same… »
Un livre à huit cents yens
« c’est deux mille yens »
Et elle sourit,
amusée de ne pas avoir honte
de prendre l’autre pour un
imbécile.

Le gaijin paie.
Il est heureux de trouver des trésors
au prix d’une course de taxi
qui pour son âme, l’âme du temps
l’âme des livres
valent plus
que son billet d’avion.

Il y a un gaijin
qui revient à chaque voyage.
Il vient pour affaires.
C’est le responsable des vitrines
d’une grande marque internationale
de produits de luxe.
Il vient contrôler les vitrines
des magasins de sa marque.
Il est riche.
Même après les pensions
de ses deux divorces.

Il aime les vieux livres
et leur poussière allergique.
Ca lui rappelle le grenier
de son arrière-grand-père
qu’il fouille
pendant que les adultes en sont à la dinde
le jour des réveillons
avant la mort du pépé.

Il ne se souvient plus de ses cadeaux de Noël
mais du grenier, oui.
De la poussière allergique
Des boites en carton qui font
comme des biscuits trop trempés
Les piles non rangées
Le chaos stratifié
La douceur, la chaleur, les couleurs
des formes abandonnées.

Il ne se souvient d’aucun cadeau
mais du déclencheur d’appareil photo
comme un kit de combat,
une seringue d’ET insectoïde
de la nébuleuse d’Orta,
trouvé sous la lucarne ronde
du grenier sous le toit.

Dans le magasin de vieux livres
à Kyôto
face à la femme du patron qui lui sourit
« all the same, all the same »
il se sent avoir sept ans
fin décembre
il prend son temps
il faut du temps
pour déplacer les piles instables
sans écrouler les voisines
dans l’espace sans espace
le chaos stratifié
et accéder au livre du dessous
puis reconstruire la pile

Il est dans une bibliothèque impériale
oubliée par l’Empire.
Le codex galacticus
comme la rumeur le prétend chez les sages marchands du chemin
s’y trouve peut-être.
Le poids de son phaser est rassurant
dans sa poche
L’efficacité prime
et la vieille gardienne des codex
« all the same, all the same »
vend sans doute le profil des visiteurs
aux Obscurs
pour payer ses yaourts d’importation.
Le type louche qui vient d’entrer
et qui dépile un peu trop près
a un drôle d’accent.
Celui parlé dans la nébuleuse d’Orta.
Il faut se méfier des Ortans.

Le gaijin transponde à son spaceship,
entre deux éternuements allergiques,
le code bleu de la mise en stand by
car il faudra fuir prestement

s’il trouve ici le codex du temps


24 décembre 2010

L’oeil du trait

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 7:37

Je cherche un dispositif discret qui me permette de zoomer plus encore en macro, ou de loin

Je suis les plus beaux yeux de Kyôto
La femme qui m’écrin-e
ne le sait pas

Elle sait qu’elle a des yeux clairs
Elle croit qu’ils sont trop clairs
pour une vendeuse d’encre noire

On lui demande souvent du sourcil
si elle est japonaise

Je ne suis ni gris ni vert ni bûchette
mais l’opale le lichen et le miel
pointe de silex
en vol
liquide
à contre-jour
de sa coruscation

Je vois les papiers qu’elle vend
Je vois les clients calligraphes
les pinceaux
les encriers
les sceaux
les livres et les supports

Je vois sa main qui trace
sa main qui danse
sa main qui dilue
sa main qui lave

Je vois les regards qui me croisent
se dilatent
et me fuient
pour ne pas fixer
l’inconvenance

Je suis un danger qui fait mal
une beauté lame
une erreur statistique

Si j’étais les yeux d’un cougar
falconidé
on me déifierait
pour trente générations amazoniennes
j’ai le regard d’une kami
Eteint par l’incompréhension

Elle ne comprend pas qu’on la fuit
qu’on me fuit
pour ne pas me fixer.
Ca ne se fixe pas
les yeux
les yeux d’une femme
les yeux d’une jolie femme
jeune
qui vend de l’encre noire
et des pinceaux

Les regards glissent sur ses joues
et sur les présentoirs.
Les clients reviennent
pour moi
en voleurs
Ca la met mal à l’aise
Ca augmente son chiffre d’affaires
Ca la rend malheureuse
et sa tristesse me saisit
comme un corps nu
l’hiver
dans une pièce froide
qui aimante
davantage
les voleurs de dérobades

Je suis les plus beaux yeux de Kyôto
et l’on ne doit pas me couver
pour ne pas me prendre
avec ses doigts
me posséder
sur un anneau
me dévorer
en monstre de Goya
pas elle
indifférente
juste moi
les yeux
glace ouverte sur le temps
reflet effroyable du défaut
cyanure oculaire

Un maître plongera un jour
son pinceau dans mes pupilles
j’en pleurerai de l’encre

Les kanji sont nés ainsi


23 décembre 2010

Le numéro 3

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 7:51

Ca, c'est le génie du Japon : deux feuilles, quatre boules rouges et une caissière du Ryoanji qui crée de l'épure surpuissante qui parle au coeur

Je suis le numéro 3
Nous sommes 11.
11 depuis hier

Je travaille dans une station service.
L’été, le printemps et l’automne
je lave les voitures.
Je m’occupe des jantes.

L’hiver, je conduis le camion
« Yuki ya konko » :
je tourne dans le quartier
à 4 à l’heure
le volume du haut parleur à fond : 20
Les mamies m’entendent à 500 mètres
Elles sortent leur jerrican bleu
et je le remplis de fuel
pour qu’elles chauffent leur pièce
à l’odeur qui pue

Je suis le numéro 3
Je fais partie de la légende
Je suis respecté
Je me respecte
J’ai vaincu le boss final de
Mushi Hime Sama Futari
Black Label
God Mode
avec 1 seul crédit

Nous sommes 11
depuis hier

La princesse des insectes
c’est un jeu vidéo
d’arcades

Un shoot them up
spatial
tu tires sur tout
tu évites tout
et tu survis
en détruisant

Mushi Hime Sama
n’est pas un jeu
c’est pas fait pour s’amuser
c’est fait pour trier les honorables
Nous sommes 11
dans le monde entier
Je suis le numéro 3

Imagine une tempête de neige
Yuki ya konko
où tu évites les flocons
tous les flocons
tout en pissant sur une mante
non coopérative

Imagine une grêle mauve
Arare ya konko
une tempête de grêle mauve
aux motifs conçus par un bouddha épileptique
qui rempliraient l’espace
comme un gribouillage d’enfant institutionnalisé,
un lait dans un verre,
Et toi dedans, sec,
sans qu’une seule de tes gouttes
ne manque la frelonne

Imagine que Dieu choisisse
les immaculés de l’interstice
les esquiveurs de l’impossible
l’inéludable liquidateur
qu’aucune grêle
qu’aucune neige
qu’aucune substance
Futte wa futte zunzun tsumoru
ne touche

J’en suis

Dieu choisit les purs esprits
qui échappent au monde
capables de mettre fin
à la menace du réel
Je suis le numéro 3

Ma main ne tremble pas
Mon oeil ne cille pas
je détruis la bouche fermée
la tête nue
Yama mo nohara mo wataboshi kaburi

Je suis l’accomplissement
Je suis un supérieur
Je sers du fuel
Je ne sers à rien
comme mes mamies
qui ne font rien
comme le gras de mes jantes
Je suis l’advenue du vide
l’illettré du but

Je respire
Je respire

Kareki nokorazu hana ga saku

la fleur


22 décembre 2010

La gardienne de l’horloge atomique

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 5:30

J'vous ai apporté des poissons, car les bonbons ça file des caries

Je suis la gardienne de l’horloge atomique
et j’ai un torticolis

Je dis ça pour me présenter.
C’est pas tout à fait vrai.
C’est pas tout à fait faux.

Je ne vois pas les couleurs
Ca, c’est tout à fait vrai.

Mon mari est peintre.
Ca, c’est tout à fait vrai.
En bâtiment.

Je suis technicienne.
Je surveille des machines.
Je les upgrade.
Je les répare.

J’aimerais bien qu’on me répare le cou.
J’ai le cou tordu.
C’est pas un torticolis.
C’est douloureux.
On dirait que j’ai fait un catch de trop.
Je suis biscornue des cervicales.

A la maison, ça sent toujours
les enduits frais.
Mon mari, quand il m’embrasse
ses yeux séchouillent
« attention peinture fraîche ».

Un jour,
on s’est amusé avec un fond de pot.
On n’a pas recommencé.
On a bien ri mais
les poils qui repoussent
quand on est obligé de se raser
ça gratte.

Je suis la rigolote de la famille.
Ca c’est vrai.
J’ai pas choisi.
Il fallait bien la faire rire, maman
sinon elle ne se levait pas.

Depuis que Papa est mort
et qu’on est grands
elle se lève toute seule
avec le soleil.

Je m’occupe vraiment de l’horloge atomique.
Et des mes amies.
Mon horloge atomique,
parfois je la lèche
en m’imaginant faire la une du journal :
« atomisée par le baiser du temps
la biscornue lègue son squelette fluorescent
à l’industrie horlogère
pour sauver l’économie nationale »

Mon horloge c’est un backup.
Comme moi pour le mariage de mes parents.
Elle fait un drôle de bruit.
Elle fait le bruit du silence.
Elle n’a aucun caractère.
Je lui dis que si elle ne change pas
elle ne trouvera jamais de mari peintre
qu’elle ne connaîtra jamais les joies du grattage.

Des fois, il y a une machine qui bipe
pendant mes astreintes
au même sous-sol que mon horloge
je vais débiper puis
j’éteins la lumière
et je regarde ses chiffres blancs.
Blancs, c’est pas tout à fait vrai.
Ils ont une belle nuance de blanc.
On me dit qu’ils sont rouges.
Moi, je ne vois pas les couleurs.

Je me demande à quoi ça ressemble
une couleur.
Le monde est tellement beau sans.
Je me dis qu’ils doivent perdre
quelque chose
ceux qui en voient.

Je la lèche.
Rarement.
Uniquement pour son anniversaire.
Je l’embrasse.
Tous les jours.
Et je lui parle
à mon horloge atomique.
Elle m’écoute.
Tout le monde m’écoute.
Ca fait du bien aux gens de m’écouter.
C’est mon rôle.
Il me va bien.
J’y suis bien dedans.
Comme dans ma culotte préférée.
Celle que je ne mets pas trop souvent
pour ne pas qu’elle s’use.

Un dimanche 22 décembre,
j’ai ouvert mon horloge atomique.

je voulais voir la non-couleur
de son coeur battre,
le prendre dans ma main
comme un poisson rouge
mettre ce poisson rouge
dans mon coeur
me transformer en chat
avec des yeux
qui auraient la non-couleur
du soleil
et miauler
pour que la lumière
croisse dans toutes les vies du monde

Ca, c’est tout à fait vrai.


21 décembre 2010

Glonc goulougoulou

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 8:09

Les pompiers aiment d'amour leur sonnerie

Je suis intelligent
presque à la retraite
J’ai des amis
six classeurs de cartes de visite
de la famille et
des voisins que j’ignore
une femme qui me prépare mes repas
un secrétariat de groupies
des livres publiés
une revue
des lecteurs

Je suis haijin
et je suis seul
j’écris des haiku
et j’ai toujours froid

Je suis presque respectable.
Ca me regarde
On me loue
ceux qui veulent être publiés dans la revue
me craignent
j’ai des amis
de bons livres
et je suis seul

Ma vie est un lac gelé
que hante sous le givre
le transparent glacier
des tsuru qui n’ont pas fui

Les tsuru ont fini par mourir
par couler
comme des glaçons
dans un verre à whisky

J’ai froid
J’ai toujours froid
Même en buvant mon thé vert brûlant
avec mes sashimi

J’ai froid depuis qu’elle m’a quitté
treize jours après mes treize ans.

Depuis, je fais des rapports de police
sur les détails du monde
je taille des glaçons
je les jette dans un verre à whisky
ils font « glonc goulougoulou » :
j’écris des haiku

C’est facile le haiku quand tu es seul
Tu regardes le monde
avec les yeux du silence
et il répond à ton appel
par des coupons d’isolement

Les haijins
c’est presque des alcooliques anonymes
qui se retrouveraient pour boire.
Glonc goulougoulou

J’ai un tic depuis mes treize ans.
J’emploie le mot presque
presque à tire-larigot.
Si j’écris plus que des haiku
il surgit et ma femme
doit l’épiler.

Ma vie, c’est une presque-vie
presque un long chagrin d’amour
continu
Mes textes, des presque-textes

J’en ai fait une théorie de l’inachevé
un soir de solitude
avec mes amis
devant un single malt.
C’est le nom de la revue.

C’est presque comme pour le saumon
le saumon d’élevage
le gras
avec des bandes blanches.

J’en mange cru tous les jours
Ce n’est pas très bon en fait
ce trop gras froid dans la bouche
mais c’est la seule sensation
qui fait glonc goulougoulou
dans mon âme
parce qu’elle est presque
mon premier baiser

le jour de mes treize ans


 
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