20 décembre 2010

Sed lex

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 6:58

Pansements

Je me souviens du jour
où j’ai compris
que je lisais les pieds

Les chevilles et les mollets aussi.
Je les regarde
Je les touche un peu
comme les boutons pour aveugles
dans l’ascenseur
et hop : je les lis
comme un article.

Des journaux, j’en achète.
Spécialisés.
Dans les chaussures.
Pour les photos.
Je vends des chaussures.
Je suis la meilleure de mon magasin.
J’en vends deux fois plus que celles
qui savent lire.
Ca les rend tristes.
Pour la prime.
Moi, j’ai arrêté d’être triste
le jour où j’ai arrêté d’essayer de lire.

Les médecins pour enfants
Les spécialistes
ils faisaient la moue en parlant à ma mère.
« C’est une fille
Elle n’est pas gauchère
C’est la seule dans la famille
Est-ce qu’elle s’applique avec effort ? »
Quand ils parlaient comme ça
j’enfouissais toujours
mes mains dans mes chaussettes

Mon père disait tous les ans
à mes instituteurs
qui venaient à la maison
pour la visite
« heureusement, c’est une fille
et elle n’est pas laide »
Je suis toujours célibataire.

Je couche.
Beaucoup.
Je les fais rire.
Je bois.
Deux bières tous les soirs en semaine.
De la super dry.
Je pars en vacances à l’étranger.
Avec mes copines.
Celles qui sont encore célibataires
(et qui ont toutes de vilains pieds).

Et je suis joyeuse tous les jours.

Les mots ne me font plus peur.
On s’ignore.
Comme les arbres du palais impérial
quand j’y passe pour aller au magasin d’encens.

Avant, les mots voulaient entrer en moi
comme des ronces.

Imagine ton enfance
toute ton enfance
tous les jours
à te faire pousser dans les ronces :
l’âme se fait comme un cuir de singe

J’aime bien les pieds des singes.

Tracer, ça va.
Répéter un modèle, je sais faire.
J’en ai fait. Deux fois plus que les autres.
J’aimais presque ça.
Surtout les kanji qui ont des chevilles qui courent.
Ca ne m’a jamais fait rentrer dans les ronces.

Moi, c’est les bottes.
Je sais faire rentrer les pieds dans les bottes.
Et je ne sais pas pourquoi
la marge sur les bottes est plus grande
que sur les escarpins.
Deux fois plus.
Ca m’arrange pour les bonus.
J’ai des bonus qui puent des pieds.

Parce qu’il y a des filles
elles ont beau prendre deux douches par jour
et acheter deux fois plus de chaussures que les autres
Elles puent des pieds.
En talons aiguille.
Elles n’y peuvent rien.
Elles savent lire. Pas moi.
C’est la vie des pieds.
Et des lettres.

Hier, au magasin,
on a reçu un nouveau modèle de bottes.
Je ne sais pas de quel pays.
Il y a du papier dans les bottes.
Des pages d’annuaires chiffonnées.
De vieux annuaires
comme s’ils avaient été pris
dans des cabines téléphoniques
à ciel ouvert.
Dans un pays de mousson.
Ca ressemble à de l’indien.
Je me demande à quoi ressemblent
les pieds de celui
qui a tué la vache du cuir.
S’il sait lire.
S’il peut lire.

Sur le papier de mauvaise qualité
usé par la pluie
les noms s’effacent

comme des traces de pas sur la plage


19 décembre 2010

Helmet

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 7:08

Profil de l'émoi, 3

Helmet San est vendeur de casques de moto.
Ses amis l’appellent Helmet.
Il se déplace tous les jours dans un nouveau magasin spécialisé.
En voiture.
Pour vendre les casques de sa marque.
Il aime le logo sur la chemise de son uniforme
et quand il se présente il dit toujours du bien de la marque principale,
précise qu’il n’est là que pour ajuster les casques à la tête des clients
pas les vendre.

Sa chemise, c’est son amie qui la lui repasse.
Ils ne sont pas mariés.
Lui il voudrait bien. Pour faire plaisir à sa famille.
Et pour organiser le helmet wedding.
Elle, elle ne veut pas.
Il se dit que dans cinq ans elle changera d’avis
Elle se dit que dans cinq ans il la quittera peut-être
parce qu’elle ne changera jamais d’avis.

Helmet San aime moins les motos que les casques.
Il aime les crânes, les formes des têtes.
Il regarde les gens dans la rue et il sait
tout de suite
la taille et le modèle
le prix et les ajustements qu’il faut.

Elle, elle travaille au nouveau Berry café
Dans le labo
le labo pâtisserie aquarium
où toutes les quatre
en toque blanche et maquillage de compétition
au centre des regards des consommateurs
elles préparent les gâteaux.

Elle, c’est la meilleure pour découper
les mangues
et les figues

Aujourd’hui, un gaijin vient pour acheter un casque.
Il veut un XL
alors qu’il a la tête d’un L
Helmet San applique la consigne des ventes.
Il laisse le gaijin essayer tous les casques XL.
Il le laisse critiquer sa marque et l’odeur de plastique
à l’intérieur des nouveaux modèles.
Il le laisse choisir la marque concurrente.
Sans rien dire avec des mots.
Et quand le casque XL neuf, tout blanc,
de la marque concurrente
arrive pour les derniers réglages,
il ne sourit pas quand le gaijin
dit qu’il se sent plus serré
que dans le modèle de démonstration.

En fait le gaijin ne rien dit.
Il fait des signes avec ses mains.

Helmet San lui propose un test.
Comme le gaijin est là depuis une heure et demie
il le fait assoir sur la chaise pliante de sa marque.
Il enlève toutes les mousses
de son meilleur casque XL.
Et le gaijin est content de pouvoir y mettre
facilement ses lunettes sales.
Helmet San prend son mètre de couturière
et mesure la tête du gaijin.
C’est une tête de L.
La gaijin est fatigué.
Il accepte d’essayer un L.

Elle, elle aime regarder du coin
de l’oeil les clients
qui viennent pour les gâteaux.
Des femmes de tous âges.
Jeunes et belles.
Grosses et mariées.
Des couples d’étudiants
et lui pense que ce n’est pas
si cher pour ce qu’il veut.
Et elle se dit qu’en plus
c’est bon.
Tous tripotent
leur fourchette en argent
et leur téléphone portable.

Helmet San fait « Ahh »
avec sa bouche
quand le gaijin enfile
le casque L
trop petit pour lui.
Helmet San
c’est la première fois
qu’il se trompe.
Il demande au gaijin
s’il peut lui toucher le crâne.
Et il passe une longue minute
à passer ses deux paumes
sur sa tête.

Ses cheveux gris sont propres.
Il entend ses pensées.
Il entend la fatigue
et la joie du gaijin
Il voit les sourires
et les fruits qu’il a mangés
Les lèvres récentes,
embrassées,
sa vanité, ses parents,
ses projets
Helmet San devient le gaijin
il est dans son corps
sur son gros scooter blanc
il sent le froid dans ses gants
les mauvaises courbes
que le gaijin ne sait pas prendre
sur les routes de montagne
Il sent la femme derrière lui
qui met ses mains sur sa poitrine
aux feux rouges
il entend sa voix dans son casque
l’air qui passe sous le menton
parce qu’il a oublié son
cache-col indien

Elle, dans le labo en verre
du nouveau Berry café
elle se sent dans ses gestes
et son silence,
son couteau, ses mangues,
sa vitre
comme dans un casque
qui protège
étouffe
fatigue la nuque

Quand elle mixe les fruits rouges
pour le coulis
elle pense au cerveau
dans les films avec des accidents,
elle pense aux pensées
qu’on mangerait à la petite cuillère
comme un berry pudding
à la crème fouettée.

Quand elle lève la tête
tous les clients

portent un casque de moto


18 décembre 2010

Angalu

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 7:34

Verser l'eau froide

Je m’appelle Angalu
Ca veut dire le muet
C’est mon père qui a choisi mon nom
Pour lui, c’est positif le silence

Alors je frappe
Je frappe sur des pierres
Je suis tailleur de pierres
au Japon
Je frappe aussi sur mes fils
Et ma femme
Et puis je m’enfuis après
comme mon père

J’ai été loin pour le fuir
Je voulais pouvoir parler
Et puis là,
au Kansai depuis vingt ans,
Je ne lis toujours pas la langue de ma femme
que je baragouine
La langue de mes fils
qui ne parlent pas la mienne.

Je ne fuis plus mon prénom.

Ma famille,
on se comprend
On s’aime
Ils ont peur de moi
J’ai peur de moi aussi
et de ce qui sort de moi
quand ils font ce qui aurait fait
sortir de lui mon père

Je suis allergique
violemment
au danger d’avoir honte
de moi ou des miens
alors je préviens le danger

Je suis fier de mon aîné
J’ai pitié de lui
Pour protéger sa mère
et son frère
de mes coups
de mes cris
il les frappe
avant moi
en mon absence
moins fort que moi

J’aime mon aîné
qui déteste
l’étranger
le muet
qu’il devient
que j’ai toujours été pour lui

Mon aîné, il sait que je l’aime
et il m’aime
de
cela

Si je pouvais pleurer
je pleurerais pour lui
mais mon père,
il n’aimait pas qu’on pleure,
alors je frappe mes pierres
et je ne bois pas
ni bière
ni sake
ni shochu
ni vin

Mon maître
qui m’a appris les pierres
il me disait que moi au moins
j’étais comme lui
pas comme son fils
je peux voir le corps de femme
des pierres
leur sourire, leur sutra
alors elles me laissent
les calligraphier
les tatouer en s’ouvrant
en confiance
en silence

Et quand mon maître me disait cela
toutes les semaines
il me donnait une tape sur le sommet du crâne
et tout mon corps se raidissait
de peur
pour ne pas me protéger
pour ne pas l’étrangler

Mon maître
il me disait qu’on ne sent pas les pierres
par hasard
Que j’ai dû être une pierre
un tailleur
ou qu’il y a du kami de pierre
dans mon sang

Il disait toujours cela
après sa troisième bière
et ceux qui étaient là
bougeaient leur menton
pour dire « oui ».

Quand les jardiniers
les bons
les prêtres
les bons
ceux qui sentent les pierres
mais ne savent pas les frapper
ont besoin d’une lanterne
ils viennent me voir.
De loin.

Dans le village de ma femme
dans la montagne
on n’entend que mon marteau

Mes lanternes
elles ne sont pas chères
je n’arrive pas à faire payer cher
On ne vend pas ses amies
et mes lanternes
c’est mes amies

Elles sont belles mes lanternes
comme les mots d’amour
que je ne pourrai jamais dire
Je sais les faire vieillir vite.
Sous les arbres.

Mes lanternes
ce sont pas des copies
comme celles des mauvais
tailleurs
ceux qui parlent trop
mais ne parlent pas la pierre

Mes lanternes,
elles vibrent
Même les plus froides,
celles pour la mémoire
ou la nuit,
rayonnent de lumière

Ma lanterne,
pour l’âme,
c’est un chauffage d’appoint
qui a la bonne ouverture
qui laisse passer le vert
et l’ombre des arbres
la bonne taille
qui n’écrase
qui soutient
et le bord de son toit
monte vers le ciel
comme un envol
discret

L’envol discret
de la vie des hommes

C’est cela qui reste


9 décembre 2010

La beauté sésame

Filed under: esthétique — Stéphane Barbery @ 10:58

Mallarmé zen

Mardi, l’atelier Poésie sur le sonnet en x de Mallarmé dont le poète donne dans sa lettre à Cazalis du 18 Juillet 1868 les clés principales : le rien à comprendre / les mirages du rêve et du vide.

« J’extrais ce sonnet, auquel j’avais une fois songé, d’une étude projetée sur la Parole : il est inverse, je veux dire que le sens, s’il en a un, (mais je me consolerais du contraire grâce à la dose de poésie qu’il renferme, ce me semble) est évoqué par un mirage interne des mots eux-mêmes. En se laissant aller à le murmurer plusieurs fois on éprouve une sensation assez cabalistique. C’est confesser qu’il est peu « plastique » comme tu me le demandes, mais au moins est-ce aussi « blanc et noir » que possible, et il me semble se prêter à une eau-forte pleine de Rêve et de Vide ».

Et dimanche dernier, à la radio, une émission sur le coup de dés et son exploration typographique de l’espace de la page.

Et j’ai eu honte.

Honte que l’un des plus grands poètes français ait été à ce point ignorant de l’art asiatique qu’il ne puisse se rendre compte que ce qu’il traque, sans le savoir, comme un barbare de génie qui tenterait seul de reformuler la grammaire la plus élémentaire d’une science qu’une autre civilisation aurait poussée à son plus haut point de raffinement, que ce qu’il traque, c’est la beauté à laquelle donnent accès la calligraphie et le lavis asiatiques.

J’ai eu honte, plus d’un siècle après la mort du poète, qu’aucun commentateur, universitaire, spécialiste ne nomme l’évidence : Mallarmé est un calligraphe qui s’ignore, un peintre sumi-e qui n’aura jamais eu la chance de tracer un kanji.

Il faut imaginer un Bach ou un Beethoven qui n’auraient pas appris la musique.
Qui bricoleraient en autodidactes des chansons célébrées par les intellectuels de leur culture, des intellectuels qui ignoreraient par culturocentrisme, morgue et absence de curiosité, l’existence de l’art de la fugue ou de l’opus 111 créés par d’autres civilisations, des œuvres pourtant aisément accessibles.
Voilà la situation de l’art occidental tant qu’il continue à ignorer l’Asie.

J’ai eu honte qu’après des années d’études universitaires et une curiosité pourtant active, aucun canal pédagogique ou culturel ne m’ait donné accès en Occident à la beauté si intense, si profonde qu’explore depuis des siècles l’Asie.

Quand Mallarmé sonde dans le sonnet en x le vide, le néant, les mirages du rêve dans le blanc et le noir, il est, comme le réincarné hanté par ses vies antérieures, d’un poète chinois ou d’un moine zen dans la transe murmurée du sûtra du coeur diluant dans l’eau et l’encre le filet de son âme pour faire un avec 無.

Le sonnet en x c’est un ensô qui s’ignore.

Quand Mallarmé dans le coup de dés se fait laborantin typographique, il met en lumière le caractère dérisoire et laid de l’alphabet latin. Son incapacité à accéder à la magie incantatoire, surpuissante, corporelle, de la calligraphie asiatique.

Ma honte de l’ignorance et de l’inculture de la société qui m’a éduqué vacille tout d’un coup à l’idée d’une hypothèse. Que la morgue provincialiste existe en Occident, c’est une évidence. Mais elle n’est peut être aussi simplement que la conséquence du prix d’entrée incroyablement élevé requis par les kanji. Elle est peut-être simplement l’effet d’un sentiment d’infériorité refoulé. Ici, je n’accuse pas : je témoigne.

Mon expérience me fait croire qu’il est difficile d’accéder à l’art asiatique sans avoir passé des centaines d’heures à tracer des kanji, sans avoir jamais dilué son encre, sans avoir jamais tenu de pinceau au dessus d’un washi.

Il faut avoir senti dans son bras, dans son corps, dans son souffle, le rythme, le flot, les appuis, les caresses, les syncopes, les ruptures, l’harmonie, l’espace, le plein et le vide, le délié et le tranché, le flou et le fin, pour les identifier ensuite dans les œuvres et le monde qui nous entourent, pour entendre les échos des transes qui s’appellent, pour les sentir dans une branche, une danse, un pli de tissu ou de poterie, un air de shakuhachi.

Mais qui en Occident pourrait proposer la nécessité d’introduire la calligraphie à l’école alors que le grec a disparu et que l’anglais de Wall Street est le seul passeport linguistique attendu ?
Quel intellectuel occidental a-t-il le temps d’apprendre pendant de longs mois, pendant des années, à tracer des kanji ? Pour quel bénéfice ?

L’émergence économique et géopolitique actuelle de la Chine, son poids démographique, l’espoir que ses classes intellectuelles et bourgeoises renouent avec le raffinement Song, seront peut-être des facteurs de changement de cette situation.

On ne peut que souhaiter aux générations futures que les plus grands artistes contemporains accèdent à la beauté asiatique, s’en nourrissent, intègrent son apport à la beauté occidentale afin de créer des œuvres plus fortes encore que celles que nous connaissons et qui honoreront davantage l’espèce humaine.

Tous ceux qui se trouvent aujourd’hui en situation de « passeur » ont ce devoir de transmettre, d’introduire, de diffuser, de promouvoir la beauté à laquelle ils ont la chance d’avoir accès.

Mais il ne s’agit là que d’une idée de court ou moyen terme. Que peut-on souhaiter à très longue échéance au genre humain s’il existe encore dans plusieurs millénaires ? Le paradoxe est le suivant : les alphabets occidentaux apparaissent, quand on connait les kanji, infantiles et laids, mais le principe même de l’alphabet permet un système d’écriture rapide à apprendre, aisé à retenir, qui ne demande pas l’incroyable énergie mentale et la pratique incessante qu’imposent les idéogrammes. Pourtant, les idéogrammes et notamment les chinois qui sont le résultat de millénaires de génies qui progressivement ont créé l’anaxialiste kaisho, conduisent la main, l’œil, l’esprit à percevoir le monde, à le penser, à le célébrer avec une sensibilité et une profondeur dont je témoigne à la première personne du singulier – encore embué par l’excitation du débutant – qu’elle m’apparaît incroyablement plus forte que l’accès au monde que promeut l’alphabet.

Le kaisho est là depuis plus de quinze siècles. Il est pourtant évident que cette forme d’écriture peut être encore améliorée et que l’accès au monde que cette évolution apportera rendra l’existence plus belle.

L’être humain qui voudrait laisser pour longtemps son nom dans l’histoire sera le génie, calligraphe, linguiste, qui proposera à l’humanité un système d’écriture qui combinera l’ergonomie de l’alphabet et la beauté sésame des kanji.


5 décembre 2010

Atelier Poésie, mardi 7 décembre 2010, Yoshida Yama, 14h30 : Mallarmé, sonnet en x

Filed under: Atelier Poésie — Stéphane Barbery @ 16:30

Cours de chachacha à l'hospice

Cet atelier mensuel d’échanges franco-japonais sur la poésie est libre d’accès. Il est gratuit.
Il se déroule chez moi à Kyôto (5mn de l’arrêt de bus Ginkakuji Michi).
C’est la raison pour laquelle les personnes qui voudraient y assister pour la première fois devront impérativement me contacter au préalable : barbery@gmail.com

La langue de l’atelier est le français. Toute personne, quel que soit son niveau de français, peut y participer.

Chaque séance est généralement consacrée à un poème classique ou à une série de poèmes d’un auteur classique.

L’essentiel de l’atelier consiste en une lecture collective à voix haute (mais chuchotée) du ou des poèmes. Cette lecture est le point de départ d’une interrogation sur l’esthétique française et ce qui la différencie de l’esthétique japonaise.

Texte étudié lors du prochain atelier : le « sonnet en x » de Mallarmé

*

Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx ,
L’Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore ,
Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix
Que ne recueille pas de cinéraire amphore

Sur les crédences au salon vide : nul ptyx,
Aboli bibelot d’inanité sonore,
(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
Avec ce seul objet dont le Néant s’honore).

Mais proche la croisée au nord vacante, un or
Agonise selon peut-être le décor
Des licornes ruant du feu contre une nixe ,

Elle, défunte nue en le miroir, encor
Que, dans l’oubli fermé par le cadre, se fixe
De scintillations sitôt le septuor.

*

Kyôto, décembre.
Les momiji ont presque fini de perdre leurs feux de bacchanales. Le corps de la nature, qui aura comme trop joui, recouvre doucement sa lucidité, son art serein.
Les branches nues, noires, révèlent sur le soleil froid, leurs calligraphies, incompréhensibles, porteuses d’une vibration cabalistique. Celle de sonnets mallarméens animistes (non gréco-romains).

C’est cette vibration de l’hiver que nous tenterons d’accueillir dans notre paume lors de l’atelier.

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