
Explanations exist: they have existed for all times, for there is always an easy solution to every problem — neat, plausible and wrong.
(Henry Louis Mencken)
Le vrai – le plus souvent non linéaire et dont le nombre de déterminants dépasse les possibilités matérielles de traitement de l’information de notre cerveau – pour ne pas parler des limites ridicules de notre mémoire de travail et de la pauvreté de nos outils langagiers – le vrai est moins séduisant que l’élégant.
Le simple peut être élégant. Pas toujours. Quand il sous-stimule notre machine à penser, nous le méprisons. Comme des pièces jaunes. Comme un manque de respect fait à notre rang. Une serpillière que l’on demanderait à un neurochirurgien de passer.
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L’élégance non-simple : une définition du génie japonais ?
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L’élégant, c’est l’optimisé, l’ergonomique pour les limites de notre appréhension. Des limites quantitatives, hardware. Et fonctionnelles : le cablage spécialisé, spécifique, de nos composants physiques est le résultat d’un long processus de sélection pour un écotope et un mode de vie que nous avons quittés depuis une fraction de seconde à l’échelle de notre espèce.
L’élégance – autrement dit le coeur de l’esthétique japonaise – , ce pourrait n’être essentiellement que cette contrainte absurde de donner ergonomiquement à mouliner mais pas trop.
Une diététique cognitive.
Une définition possible du design.
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Cette idée d’une proposition de modèle visant l’élégance mais foncièrement, vraisemblablement faux, s’applique à l’essentiel de ces Tropiques. Et particulièrement à l’hypothèse qui suit.
L’idée est pourtant belle : croiser, dans un sourire angélique au Dieu de l’improbable, Lacan (l’inconscient comme texte, le sujet cruciverbiste) et Erickson (les micro-suggestions de submodalités VAKOG influencent pré-réflexivement le comportement) pour proposer des pistes explicatives à de nombreux habitus japonais qu’un regard étranger repère.
Voici l’idée : certains comportements surprenants des japonais pourraient s’éclairer si on les perçoit comme mise en application, au pied de la lettre, de l’ordre, de l’injonction définitionnelle des éléments composant un kanji dont le sens est en rapport avec le contexte du comportement.
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Exemple 1 : 徒 – inexpérimenté, junior. Composants : aller / courir
Dans les magasins, les vendeurs (mais également, à un moindre degré, les préposés dans une administration), pour vous signifier qu’ils débutent ou pour témoigner comportementalement de leur empressement à vous servir (en justifiant de votre attente par leur incompétence de junior), se déplacent systématiquement en un mouvement ridicule singeant la course militaire au pas de gymnastique. Mais avec un déplacement vertical plus qu’horizontal et une augmentation de l’inertie du geste par l’envoi franc des coudes, près du corps, vers l’arrière. Ce qui aboutit à une vitesse de translation inférieure à celle d’une marche empressée.
Cette singerie est exaspérante d’inauthenticité.
Elle devient touchante si on la relie au kanji qui stipule qu’un junior se déplace en courant. Cette fausse course serait alors la mise en acte non-réflexive de la définition gestuelle contenue dans le kanji dont le champ sémantique est connecté au contexte de la scène.
Neat, plausible and probably wrong.
Puisqu’il me semble que ce kanji n’est pas utilisé dans le lexique de ce type d’interactions.
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Exemple 2 : 婦 – femme mariée. Composants : femme, balai et tablier.
Au Japon, dans les rues, on ne voit jamais de balayeur. Les rues sont pourtant impeccables. Souvent en foutoir avec des fils; des câbles électriques; des bouteilles plastique remplies d’eau (l’explication surréaliste qui en est donnée est : les animaux y voient leur reflet la nuit, ça les fait fuir, donc ils pissent pas là); de vieux vélos pliables rouillés; des protège-poubelles (contre les singes, les sangliers, les corbeaux) bricolés avec des grilles de récupération et des filets aux grosses mailles de nylon noir, jaune ou bleu pétrole; des journaux, des cartons ficelés non comme des déchets mais comme une marchandise noble pour le récupérateur au camion mégaphonant une rengaine exaspérante; du vieux matériel électroménager pour l’autre récupérateur (celui dont le camion mégaphone une autre boucle excédante).
La rue résidentielle japonaise, c’est le bazar. A l’opposé absolu de l’uniformité au carré d’une banlieue américaine. Mais propre. Pas une feuille par terre. Parce qu’avant sept heures (huit heures pour les flemmardes), les femmes mariées sortent de leur maison avec leur beau balai végétal. En cosplay de rigueur : le tablier. Et chacune de balayer devant sa porte.
婦 – femme mariée : femme, balai et tablier.
Neat, plausible and wrong.
Parce que le sens des composants donnés ci-dessus est celui, arbitraire, proposé par Heisig/Maniette dans la méthode impressionnante d’efficacité que j’utilise pour apprendre les kanjis. Pas l’étymologie exacte (femme, main, balai, pas tablier)…
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Exemple 3 : 祉 – bien être. Composants : autel / s’arrêter.
Ca impressionne les touristes. Ces japonais qui passent près d’un temple, y rentrent, envoient leur piécette dans l’immense tronc construit pour magnifier le bruit de la pièce qui tombe, s’inclinent deux fois, sonnent la grosse cloche, tapent deux fois dans leur main. S’arrêtent le temps d’un souffle. S’inclinent. Puis repartent. On se prend à regretter d’avoir perdu ce type de rituel qui perdure chez les catholiques de Méditerranée. En sans-culotte, on sourit de la superstition. Mais on rêve avec nostalgie de ses gestes qui calment, qui rassurent, qui orientent, qui concentrent.
祉 – bien être : s’arrêter à l’autel.
Neat, plausible and wrong.
Parce que le deuxième composant a probablement été choisi pour des raisons phonétiques afin d’exprimer la notion « d’accorder ».
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Exemple 4 : 社 – temple shinto, entreprise. Composants : Autel, sol.
Moins d’ailleurs un exemple du geste induit par les composants idéogrammatiques que par la conflagration kanjique du sens. Un exemple repris d’une remarque d’Yves Maniette.
Dans les années 80, le Japon était essentiellement perçu de l’étranger comme une nation-entreprise. Il l’est moins depuis l’éclatement de la bulle spéculative et depuis que la Chine, dans sa récente montée en puissance, a repris son rôle, démographiquement logique, d’incarnation du péril jaune.
A Kyôto, dans mon quotidien sans contact professionnel avec le secteur privé, ce n’est pas l’entreprise qui m’entoure mais le temple. Kyoto est un sol entourant une continuité de sanctuaires.
Une ville-autel.
L’entreprise, la religion. On dirait du Max Weber. Mais sans péché. Sans élection. Un protestantisme groupal. Humble mais ferme. Qui, en post-Heian, continue de mépriser les épiciers. Qui, en post-WWII, a investi, avec une fervence sérieuse incapable d’envisager moins que l’excellence, la solution de compromis proposée par le capitalisme globalisé.
社 : le sanctuaire, l’entreprise.
Neat, plausible. And true ?