30 décembre 2011

Yakshini

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 16:59

Les moines se disputaient l'ouverture de la porte

Je suis grande. Vraiment.
Comme mon intelligence blessée
Comme mes blessures ouvertes

J’ai toujours été plus grande que les autres.
A l’école,
privée,
pour jeunes filles sages,
on se fait haïr, on se fait attaquer
d’être plus grande que les autres.
Ma taille les fait se sentir petites.
Surtout les plus âgées.
Les chefs. Dans la cour.
Dans les toilettes.
Quand les adultes ne sont pas là pour voir.
Les chefs qui tirent leur statut
de se voir comme des grandes.

J’ai le dos vouté.
Je n’ai jamais parlé à personne
de ce qu’on m’a fait
dans les toilettes.
J’ai peur dans la foule.
Je reste chez moi.
Me ruine en taxi.
J’aime internet.
Mon visage n’exprime rien.

Les hommes se sentent petits
quand ils me tiennent dans leurs bras.
Ca les diminue. Ca les inquiète.
Ils ne se sentent pas suffisamment petits
pour retrouver leur vieux rêve :
avoir six ans contre la poitrine de leur mère.
Mais ils ont cette moue invisible
d’un singe face à un sequoia.
Ils jouissent vite.
Je ne m’en rends même pas compte.
Je me sens laide.

J’ai des formes.
J’ai des courbes.
Des seins, des hanches, des fesses.
Je ne suis ni plate comme une planche
ni rectangle comme une planche
comme toutes les femmes si fines
si belles d’ici.
J’aime mes seins fermes.
Je me sens laide.

Mes seins, mes courbes
font de moi une proie.
Les hommes dans la rue me pressent.
Dans le couloir des gares
ils font des gestes obscènes
en me montrant les mangas érotiques
qu’ils lisent sur leur smartphone.
Les couples de salarymen saouls qui se soutiennent
pour rentrer chez eux
me traitent de tous les noms.
Tout ce qu’ils s’interdisent d’exprimer
face aux femmes planches
sort sur moi
comme un vomi.

Je n’ai jamais parlé à personne
de mes deux
tentatives de viol.
Je me sens laide.
J’ai tout le temps peur.

Il est plus grand que moi.
Pas de beaucoup.
Mais c’est la première fois.
Nous nous rencontrons sur le net.
Il voit la Vénus bleue de Matisse derrière moi.
Il est lourd sur ma poitrine.
Je n’ai pas l’habitude.
Il me fait jouir.
C’est la première fois.
Depuis dix ans.
Il me dit que je suis belle.
Je hausse les épaules.

Il me caresse.
Longuement.
Ni comme un animal.
Ni comme un enfant.
Sa paume est ferme
pleine
sur la combe qui relie mon sein à mon épaule
sur la base de mon cou
sur l’os de ma hanche.
Nous nous faisons face
allongés sur le futon
mon jeune chat sur nos pieds.
Il passe sa main les yeux fermés.
Je ne ressens rien.

Le lendemain il me dit que nous n’avons pas d’avenir.
Que je suis trop blessée
qu’il a déjà été le thérapeute d’autres compagnes
qu’il s’est promis de ne plus l’être.
J’ai l’habitude.
La souffrance fait sortir de moi des mots violents.
Qui me font mal à dire.
Car mon coeur est bon.
Je suis blessée.
J’ai mal.
Je me sens laide.

Mais il m’a fait jouir.
Mon besoin de plaisir a toujours été grand.
Quinze jours plus tard, je l’appelle.
Je le revois.
Il me prend dans ses bras.
Je m’y sens bien.
Il me dit qu’il ne peut résister à mes seins.
Il les caresse.
Silencieusement.
La façon dont il me touche n’est pas sexuelle.
Il me parle de son enfance en Inde.
Il me sert un darjeeling.
Un first flush de l’année.
puis va chercher un bol.
Un chawan.
Une copie d’un raku noir.
Me prépare un macha.
Sans cérémonie. Dans sa cuisine.
Je prends le bol à deux mains.
Il pose ses mains sur les miennes.
Il me dit
tu es un raku noir
Je quart-de-sourire et hausse les épaules
mais mon intelligence blessée, vivante,
a compris
avant même qu’il n’ouvre la bouche.

Il va chercher un livre.
De sculptures indiennes.
Il dit : j’ai choisi de ne pas prendre
celui sur les Vénus préhistoriques.
Il me montre les Yakshinis.
Mon intelligence blessée, vive,
bien muette
bien terrée
comprend avant même qu’il n’ouvre la bouche.
Il ne dit rien.
Je vois mon corps.

Je vois mon corps.


Un homme

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 0:20

Nakamura San : la main gantée de blanc qui protège la tête du passager quand il entre dans le taxi

J’ai intégré
depuis tout petit
que je suis là
pour me sacrifier.

Je suis un homme
Je suis jetable

Ma femme est bête
Mes enfants stupides
Ma famille haineuse
Mais je dois crever.
Pour eux.
Sans me poser de questions.
Sans pleurer sur l’injustice.
Parce que c’est juste comme ça.
Un homme, ça se sacrifie.
Ca se tue au boulot.
Seul.
Au loin.
Ca envoie toute sa paie.
Ca mendie son argent de poche.

Je suis un homme
Je suis jetable

Pour mon anniversaire
ma femme m’appelle.
Le réseau ne passe pas toujours.
Je suis bucheron.
Dans les vallées noires.
Dans les vallées qui glissent
Dans les vallées froides
où le soleil pointe bien après nous
où le soleil pointe bien avant nous
Il me manque un doigt.

Cette nuit je fais un rêve
et ce matin je suis toujours dans mon rêve.
Il me terrifie.

Je suis dans un bateau.
Avec ma femme.
Le bateau coule.
Le radeau n’a qu’une place.
Elle me regarde.
Elle me dit : je suis une femme.
Depuis toujours les femmes et les enfants d’abord.
Mon ventre peut porter d’autres fruits.
D’autres hommes feront fleurir mon utérus
et l’humanité survivra comme elle a toujours survécu ainsi :
les hommes se sacrifient
les hommes sont jetables

Je lui retourne son regard
ne lui souris pas
monte sur le radeau en la regardant couler
Je lui montre mes neuf doigts.

Tu vois ces mains ?
Elles feront fleurir des foyers
Elles protégeront et nourriront d’autres enfants
Je suis un homme
J’ai le droit à la vie
J’ajoute du chaud au monde
J’ai le droit de pleurer

et que quelqu’un prenne soin de moi


28 décembre 2011

Déjà poneys

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 20:47

J'avais pas trop envie de lui demander l'heure

Je lis Heidegger dans le texte.
Je pense à la mort, au néant, tous les jours.
Je reviens de ma retraite, annuelle,
dans l’un des temples zen les plus stricts de Kyôto.
Et l’Etre m’envoie ces dasein là.

Mon voisin de droite me tutoie.
Immédiatement.
Il vient de Nouméa.
Il a soixante ans.
Il est de Perpignan.
Il ne peut s’arrêter de bouger.
Je réponds poliment.
La civilisation commence à la frontière des êtres.
Alors il se lâche.
Il me demande si j’aime le Japon.
N’attend pas ma réponse.
Tu sais pourquoi les Japonais me font peur ?
Non
J’ai peur qu’ils deviennent des chevals (sic, avec l’accent).
Ah
Ben voué, ils sont déjà poneys
Je vous demande pardon, je ne comprends pas.
Déjà poneys, des Japonais !
Je le regarde sans bouger et avec un ton heidegerrien lui dit
Je ne crois pas pouvoir tenir 13h
Mon ton doit être juste.
Immédiatement après l’extinction du signal « attachez votre ceinture »
il se rue sur la première place vide au loin.

Mon voisin de gauche, japonais trentenaire, me demande de le prendre en photo.
J’ai pitié.
Je suspecte chez lui un probable syndrome génétique.
Obésité, lenteur, facies spécifique, voix non testostéronée.
Il sort une trousse rose avec des breloques en faux diamants.
Il sue. Il est vraiment énorme.
Il pose sur son ventre un ipad avec une protection rose.
Et se met à regarder des clips d’idoles japonaises.
Il connaît les paroles par coeur.
Il ne changera pas de place comme le comique perpignanais.
Je ne bougerai pas.
Il tourne sa tête. Me regarde fixement.
Pour que je lui parle.
Je regarde droit devant moi.
Avec mon regard de lecteur d’Etre et Temps.
Il trépigne comme un fumeur en manque.
Mais a trop peur.

Il fera la conversation avec le steward français.
Tout droit sorti de la Cage aux folles.
Je me demande s’il fait tailler sur mesure ses chemises blanches à manches courtes.
Pour épouser les formes de son torse de bodybuilder impressionnant.
Un bodybuilder au visage et au teint de surfeur.
Aux gestes de petit rat de l’Opéra.
Je me demande s’il pense à la mort et au Néant tous les jours.
Je me demande ce qui lui arrive à l’intérieur quand il cesse de sourire.
Je lui souhaite mentalement d’approcher le dévoilement de l’Etre.
Dans l’angoisse de l’absence de sourire.

C’est à ce moment là qu’il s’approche tout, tout près de moi
me regarde dans les yeux
et me dit façon Michel Serreau

Les Japonais, j’ai peur qu’ils deviennent des chevals


27 décembre 2011

Un tiret de lumière

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 10:50

sur le mur des lendemains

Je dors.
Quelques micro-secondes.
Mes paupières se ferment lentement
Je lutte pour maintenir ne serait-ce qu’un tiret de lumière
Puis tout se ferme
le monde, le matin
le bleu sur la mer
mes paupières touchent
le temps de dire – un -
Mon genou se lève
légèrement
le moteur fléchit
on l’entend
mes passagers l’entendent
mes oreilles l’entendent
cela me réveille
je tends ma cuisse
le moteur repart
on l’entend
mes passagers l’entendent
ils se demandent pourquoi
à l’arrière – ils ne voient pas mes yeux
ils se demandent si je joue
si j’ai suffisamment d’essence
j’ai honte
je me raisonne
comme tous les jours
comme tous les jours – plus jamais -
puis le silence
la chaleur
mon silence
si fort contre ma joue
je la mords
la berceuse gagne
mes poignets tanguent
on va s’en sortir
on ne va pas mourir
ils vont prendre leur avion
- un -
moteur
genoux
tiret de lumière
- un -
coup de volant
je vois
le boeing qui décolle
- un -
il ne faut pas
que je les tue
- un -
je ne dors pas
je ne dors pas

-

Voilà nos vies ?


26 décembre 2011

La chouette aveugle

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:43

Ume à l'aveugle 05

Je suis une chouette aveugle
- c’est tout le jour la nuit -

Je discerne la pluie – la neige
mon perchoir, ma mangeoire
ma chaîne

Je goûte la pluie , chaque goutte,
les flocons ne me touchent pas.

Je surveille la ville
je suis l’esprit des malades
ils m’appellent dans leur fièvre
me posent sur leur front, je la bois
la crache en boulette
aux pieds d’un méditant
sous le filet de sa cascade
il me lave

Je prends soin de la ville
et des chauffeurs de taxi
je les guide quand ils se perdent
à vide
dans leur toux sans filtre
et qu’ils ne reviendront pas

Je punis ceux qui avouent
Je punis ceux qui n’avouent pas
tous les bien intentionnés qui torturent
dans l’obscurcissement de leur inadvertance

Je mords le nez de l’enfant
Je mords l’oreille de l’enfant
il pleure, ses larmes ensô sont plus grosses
que le noir titane de ses yeux
il comprend, approuve
me chasse comme une mouche
garde la cicatrice de mon passage
sous le potelé de son pouce gauche

Je suis la flèche pointée vers le ciel
dans les quatre directions
j’y chasse le mal, le futur, le certain
mon envol trace un arc
de pins, de bambous, de pruniers,
un gradient d’amour dans leur nuit blanche

Je mange avec les corbeaux carbone et les rapaces feuille morte,
tous les bien-voyants des jours gras,
sur tous les kanjis de l’obi de contention de la ville.
Le coeur des femmes perdues est notre bento.

Je suis la chouette aveugle
dans l’oreille interne des shakuhachistes
dans le pinceau des calligraphes indignes
dans la crampe du jardinier

Je passe entre les jambes des femmes impudiques
puis nettoie les dents des statues qui hurlent
gardiens inefficaces de tous les temples vides

Je suis la chouette aveugle
et me heurte à tous les fils
me cogne à tous les arbres
je suis la lumière de tous les paquets vides

la vie quand elle tourne la page
la neige
quand elle ne tient pas


 
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