Yakshini
Je suis grande. Vraiment.
Comme mon intelligence blessée
Comme mes blessures ouvertes
J’ai toujours été plus grande que les autres.
A l’école,
privée,
pour jeunes filles sages,
on se fait haïr, on se fait attaquer
d’être plus grande que les autres.
Ma taille les fait se sentir petites.
Surtout les plus âgées.
Les chefs. Dans la cour.
Dans les toilettes.
Quand les adultes ne sont pas là pour voir.
Les chefs qui tirent leur statut
de se voir comme des grandes.
J’ai le dos vouté.
Je n’ai jamais parlé à personne
de ce qu’on m’a fait
dans les toilettes.
J’ai peur dans la foule.
Je reste chez moi.
Me ruine en taxi.
J’aime internet.
Mon visage n’exprime rien.
Les hommes se sentent petits
quand ils me tiennent dans leurs bras.
Ca les diminue. Ca les inquiète.
Ils ne se sentent pas suffisamment petits
pour retrouver leur vieux rêve :
avoir six ans contre la poitrine de leur mère.
Mais ils ont cette moue invisible
d’un singe face à un sequoia.
Ils jouissent vite.
Je ne m’en rends même pas compte.
Je me sens laide.
J’ai des formes.
J’ai des courbes.
Des seins, des hanches, des fesses.
Je ne suis ni plate comme une planche
ni rectangle comme une planche
comme toutes les femmes si fines
si belles d’ici.
J’aime mes seins fermes.
Je me sens laide.
Mes seins, mes courbes
font de moi une proie.
Les hommes dans la rue me pressent.
Dans le couloir des gares
ils font des gestes obscènes
en me montrant les mangas érotiques
qu’ils lisent sur leur smartphone.
Les couples de salarymen saouls qui se soutiennent
pour rentrer chez eux
me traitent de tous les noms.
Tout ce qu’ils s’interdisent d’exprimer
face aux femmes planches
sort sur moi
comme un vomi.
Je n’ai jamais parlé à personne
de mes deux
tentatives de viol.
Je me sens laide.
J’ai tout le temps peur.
Il est plus grand que moi.
Pas de beaucoup.
Mais c’est la première fois.
Nous nous rencontrons sur le net.
Il voit la Vénus bleue de Matisse derrière moi.
Il est lourd sur ma poitrine.
Je n’ai pas l’habitude.
Il me fait jouir.
C’est la première fois.
Depuis dix ans.
Il me dit que je suis belle.
Je hausse les épaules.
Il me caresse.
Longuement.
Ni comme un animal.
Ni comme un enfant.
Sa paume est ferme
pleine
sur la combe qui relie mon sein à mon épaule
sur la base de mon cou
sur l’os de ma hanche.
Nous nous faisons face
allongés sur le futon
mon jeune chat sur nos pieds.
Il passe sa main les yeux fermés.
Je ne ressens rien.
Le lendemain il me dit que nous n’avons pas d’avenir.
Que je suis trop blessée
qu’il a déjà été le thérapeute d’autres compagnes
qu’il s’est promis de ne plus l’être.
J’ai l’habitude.
La souffrance fait sortir de moi des mots violents.
Qui me font mal à dire.
Car mon coeur est bon.
Je suis blessée.
J’ai mal.
Je me sens laide.
Mais il m’a fait jouir.
Mon besoin de plaisir a toujours été grand.
Quinze jours plus tard, je l’appelle.
Je le revois.
Il me prend dans ses bras.
Je m’y sens bien.
Il me dit qu’il ne peut résister à mes seins.
Il les caresse.
Silencieusement.
La façon dont il me touche n’est pas sexuelle.
Il me parle de son enfance en Inde.
Il me sert un darjeeling.
Un first flush de l’année.
puis va chercher un bol.
Un chawan.
Une copie d’un raku noir.
Me prépare un macha.
Sans cérémonie. Dans sa cuisine.
Je prends le bol à deux mains.
Il pose ses mains sur les miennes.
Il me dit
tu es un raku noir
Je quart-de-sourire et hausse les épaules
mais mon intelligence blessée, vivante,
a compris
avant même qu’il n’ouvre la bouche.
Il va chercher un livre.
De sculptures indiennes.
Il dit : j’ai choisi de ne pas prendre
celui sur les Vénus préhistoriques.
Il me montre les Yakshinis.
Mon intelligence blessée, vive,
bien muette
bien terrée
comprend avant même qu’il n’ouvre la bouche.
Il ne dit rien.
Je vois mon corps.
Je vois mon corps.




