2 septembre 2010

L’Accueil dans la voie photographique

Filed under: Accueil — Stéphane Barbery @ 15:55

Teppen Ramen, Nature morte 1

「 茶道 = 迎 (魂・実・美)
La voie du thé est triple Accueil : de l’âme, du monde, du beau. 」

Cette grille de lecture des Accueils, introduite dans un texte précédent, ouvre de nombreuses pistes de compréhension quand on l’applique à d’autres arts, d’autres dispositifs, d’autres situations.

Dans le thé, la chronologie est la suivante :
- l’accueillant utilise le rituel pour entrer dans la transe et la transe pour se connecter au monde
- la transe de l’accueillant met, par manipulation mimétique, l’accueilli en transe
- l’accueillant oriente sa connexion au monde vers son âme, puis l’oriente vers l’accueilli pour accueillir l’âme de ce dernier
- l’accueilli, en sentant son âme accueillie, est capable de s’accueillir seul, et de percevoir l’âme de l’accueillant et des présents qu’il accueille à sa mesure.
- cet Accueil réciproque renforce l’Accueil du monde de chacun et catalyse l’Accueil du beau, c’est-à-dire la double orientation dans le temps humain : la filiation honorée du passé, la progression honorable vers l’idéal prochain par le biais d’émotions qui élèvent et rendent fiers.

En surface, il semblerait que, dans la voie du thé, l’Accueil du beau soit le plus important. En réalité, c’est l’Accueil de l’âme qui est l’authentique coeur du thé. Et ce dernier accueil n’est possible que par le biais de l’Accueil du monde (comme tao).

La chronologie et l’importance relative des Accueils entre eux dans un dispositif particulier peuvent donc servir comme critères d’évaluation et de caractérisation de ce dispositif.

Qu’en est-il en photographie ?

Le photographe accueille le monde mais ne peut le faire authentiquement que s’il sait se connecter à son âme – qui se révèle dans son style, son regard spécifique – une âme qui a donc dû être au préalable accueillie, et qu’il doit savoir seul accueillir.

Le photographe qui prend une photo est en transe.
Il y entre par le rituel du maniement réflexe de son appareil. Et par sa déambulation spécifique dans le monde.

La voie photographique a toujours comporté ce formidable deuxième temps de la transe : le temps du développement.
Auparavant, cette étape de la chambre noire – technique, fastidieuse, ne suscitant pas l’exploration de variations – n’était pas accessible à tous les photographes qui la déléguaient sans l’explorer.
Depuis quelques années seulement, chacun peut, grâce au numérique, avoir la chance d’être aisément, confortablement, rapidement, son propre développeur et investir ce deuxième temps de l’Accueil du monde.

Accueillir le monde n’exige pas de dupliquer le réel comme preuve authentifiée d’une présence.
Une photocopie n’accueille ni le monde ni l’âme.
Elle certifie conforme, archive. Froidement. A la manière de l’huissier ou du greffier.

La photographie ne devrait pas être un éclair de champs de bataille ou de Dieu biblique scrutant la syncope, la bavure, le hiatus. Elle ne devrait pas être lutte anxieuse, trépidante, contre les trépidations continues de la civilisation du chronographe. Elle ne devrait pas utiliser des expressions, violentes, comme « flagrant délit », « ligne de mire », « tir » pour définir son projet. Le photographe ne devrait pas être un sniper, un inspecteur en maraude, un chasseur – même végétarien.

L’accueil du monde n’a pas à se sentir prisonnier d’un dispositif technique qui tend à faire croire qu’il promeut la réplication, le clônage aplati mais supposé conforme d’un réel non mis en scène.

Les partisans de la photo-preuve oublient-ils que leur dispositif est totalement arbitraire et que cet arbitraire transforme arbitrairement le monde qu’ils prennent en photographie ? Une photo est par nature une retouche, un recadrage du monde. Elle est toujours interprétation musicale. Le temps du développement permet de prendre contrôle de cette réalité, sereinement, ludiquement, sur un mode exploratoire assez similaire à celui de la prise de vue mais libéré du temps et des limites de l’appareil.
Gould aurait-il fait un mauvais choix en préférant l’enregistrement en studio plutôt que le concert qui ne lui permettait pas de faire émerger à la perfection son intuition qui se manifestait dans le temps lent de la retouche-dégustation ?

L’Accueil du monde – pas sa capture comme un poisson qu’on ferre en le blessant – est Accord de l’âme et du flow du tao.
La vérité que l’on cherche à saisir – non pas comme une viande mais comme un motif simple qu’on devine structurant le flux de données qui s’écoule devant soi, en soi – n’est pas objective.

C’est pour cette raison que le développement numérique actuel constitue un luxe, un privilège méditatif, une occasion favorable à explorer en gourmand. Dans la transe particulière du développement, le photographe peut enfin, en prenant le temps – tout le temps qu’il faut – toucher du doigt ce que son oeil n’avait que fugacement intuitionné, et transformer, quintessencier, parfois par des opérations d’extraction radicales, le brouillon de capture du Monde en un authentique Accueil du tao mis en lumière par l’Accueil du Beau.

L’appareil photo est un alambic.
Trahir le monde consiste à ne pas suffisamment le révéler.

Si le monde qu’on révèle n’est pas le monde tel qu’il est, est-il encore le monde ?
C’est, à sa façon, la longue histoire de la question du réalisme en philosophie qu’on retrouve posée ici.

Le monde accueilli par la photographie n’est pas le réel mais le monde qui entre en Accord avec le coeur humain, avec son cerveau câblé de façon spécifique par l’inertie de l’évolution de son espèce.
Une mouche photographe n’accueillerait pas le même monde.

Puisque nous ne pouvons pas échapper au monde des phénomènes, puisqu’une photographie ne sera jamais nouménale, puisque le monde que nous percevons est toujours déjà pré-filtré/pré-organisé par notre cognition, alors l’objectif de la photographie doit être d’accueillir cette pré-interprétation du monde dans sa capacité à nous émouvoir. L’objectif de la photographie doit être de sur-interpréter cette pré-interprétation pour émouvoir davantage encore.

Interprétation musicale du monde extérieur, l’accueil photographique est aussi, parfois, Accueil du monde intérieur.

Il n’est pas question ici de l’Accueil de l’âme, d’une personne spécifique, mais de l’accueil des mécanismes universels de cognition, du traitement interne de l’information de tous.

Une image aux caractéristiques (parmi d’autres : profondeur de champ, texture de la lumière) construites par le dispositif photographique lui-même pourra créer, par ses seules caractéristiques, des émotions en ce qu’elle objectivera sous forme de « vue » une sensation psychologique infra-verbale, un tao interne.

J’ai par exemple le sentiment que les objectifs lumineux de qualité (ouvrant à moins de 2) peuvent permettre, par le bokeh qu’ils créent et par la précision au rasoir du focus sur l’objet donné à voir, de mettre en image un certain état modifié de conscience, léger, de veille paradoxale, dont le fonctionnement est similaire : ultra-focus flottant sur un flou alentour doux.

Ce qui est alors révélé, accueilli, c’est moins le monde extérieur que le monde tout aussi réel, interne, des modalités de notre cognition. L’émotion vient du fait que les mots dont nous disposons sont trop pauvres pour nommer nos états internes quand nous fonctionnons en mode non vigile, non réflexif, non langagier. Disposer d’une image comme tenant-lieu, même grossier, d’un de ces états internes produit une joie spinoziste : nous avons le sentiment d’accroître notre puissance d’agir sur le monde en disposant d’un symbole partageable, en sortant de notre isolat. Cette joie nous donne la sensation d’être grandi.

Il ne s’agit pas bien sûr d’une spécificité photographique. Toutes les arts authentiques accueillent magistralement ce monde interne. Pour ne prendre qu’un exemple, une partie de la joie des fugues de Bach a, pour moi, cette origine.

Accueil du monde, externe, interne.

Et puis bien sûr il y a le portrait.

Notre narcissisme ne cesse résolument de refouler ce point aveugle trivial : l’oeil ne peut se voir lui-même, on ne se perçoit toujours que de l’intérieur. Une photo, en reflétant ce que les autres voient de nous, nous contraint, contre notre gré, à adopter comme soi cet inconnu le plus souvent limité, ridicule, cet usurpateur dont on sait, nous qui nous connaissons bien, qu’il n’est pas nous, lui qui pourtant se pavane à notre place dans le monde.
L’âme a souvent, dans cette expérience implacable, non pas la sensation d’être accueillie mais d’être trahie, assignée à une injustice.

Peut-être est-ce la raison pour laquelle, paradoxalement, un daguerréotype anonyme de 1850 de la collection George Eastman House me fascine si tristement : il s’agit du portrait, dans un beau cadre doré, d’un jeune homme aveugle à lunettes noires portant un chat flou dans ses bras. Cet aveugle n’aura jamais vu à quel point il était beau, à quel point son âme rayonne.

Pour un Occidental, la façon dont les Japonais sont entraînés depuis leur enfance à prendre une pause seyante est à ce titre déconcertante.
L’Occidental ne doit pas poser sur la photo. Il doit montrer ce qu’il est. C’est ce qu’on attend de lui. Pour lui, se voir tel que les autres le voient est donc en général douloureux car la réalité trahit toujours l’idéal flatteur que l’ego se construit.
Le Japonais a appris, lui, à prendre la pose. Pour montrer ce qu’il faut montrer : qu’il est au bon endroit, au bon moment, dans l’humeur requise. Se voir sur la photo n’est pas douloureux car il n’y a pas d’écart avec l’attente d’une révélation flatteuse de son âme.

En Occident, non pas accueil mais trahison de l’âme. Au Japon, indifférence à l’accueil de l’âme au profit du témoignage simulacre de l’harmonie apparente du groupe, dans l’authentique et fraîche satisfaction de la correcte observance du rituel.

Mais parfois, quand le photographe sait accueillir, derrière le Pinocchio, Occidental ou Japonais, dont on voit les fils sur le portrait, sous le masque de l’imposteur, sous la cagoule du faux-semblant, apparaît, lumineuse, indépendamment des traits et de l’âge : l’âme authentique.

Toutes les âmes révélées par l’image ne sont pas belles à voir. Certaines sont bien plus inregardables que la peau des grands brûlés, que les cicatrices des estropiés de guerres non technologiques, que les chairs gore de zombies.
La haine, l’angoisse, la violence continuent de fondre certaines âmes comme des cires et on est terrifié quand on se trouve dans le champs de leurs éclaboussures.

Il y a des âmes prédatrices, mauvaises de naissance.
Peu nombreuses.
La laideur est essentiellement le pus de la souffrance.
De l’inaccueilli.
Ça ne la rend pas plus acceptable.
Plus regardable.

Pas plus regardable que la douleur des innombrables victimes de ces âmes cassées.

Et tel est le dilemme du photographe.
S’il accueille le monde, il se doit aussi d’accueillir cet ignoble de l’humain.
Pour témoigner de la souffrance des hommes. De son temps.
Parfois, juste en la rendant visible pour tenter d’y mettre fin.

Mais s’il choisit d’accueillir le beau, il ne peut se faire complice cruel de la cruauté, se faire complaisant aux limites de la complicité de la violence. Ses images ne doivent pas simplement témoigner, mais transcrire, mais honorer, orienter vers l’idéal, vers le meilleur du coeur humain.
Les plus grandes photos sont celles qui nous donnent ce goût de vivre contre la laideur et la chiennerie du monde, qui nous font sourire en nous berçant de joie ou nous font serrer le poing en inspirant une révolte qui se traduit par des actes dont les générations qui suivent pourront être fières.

Quand le photographe accueille respectueusement, chaleureusement, l’âme de la personne, c’est cet Accueil de l’âme que le public de la photo perçoit. Et par résonance, c’est son âme que ce public ressent accueilli.

撮道 = 迎 (実・魂・美)
La voie photographique est donc aussi triple Accueil : du monde, de l’âme, du beau.

Dans le thé, l’Accueil de l’âme prime. Cet Accueil est rendu possible par l’Accueil du monde comme tao. Le monde accueilli dans le thé, c’est le rayonnement de fond primordial, diffus, flow, ondulaire. La perception de la totalité du monde dans un point de coordonnées – ici et maintenant, juste ici et maintenant – qui concentre l’univers. Et ce point, microfilm compressé de l’infini, on le réchauffe dans les paumes de la beauté comme héritage et comme projet de ce qui élève l’espèce humaine.

Dans la photographie – et sans doute ce qui suit pourrait s’appliquer sans modification à la peinture – aucun des trois Accueils ne devrait prévaloir véritablement sur les autres.

L’Accueil du monde par la photographie est un Accueil discret, corpusculaire. La photographie est un caillou qui n’a pas la nature du fleuve du monde. La voie photographique consiste donc à créer un suiseki, un symbole, une incarnation surface, une idole profane qui à la fois témoigne de l’Accueil du monde et, par sa force, suscite cet Accueil chez le public.

Les photos où ne figurent pas d’être ou d’artefact humain n’accueillent pas directement d’âme. Elles révèlent celle du photographe et cette révélation, associée à l’Accueil de la beauté, peut conduire le public à se sentir accueilli. Mais puisqu’il n’y a pas d’intention spécifique du photographe d’accueillir une âme spécifique, on ne peut parler d’Accueil d’âme. L’Accueil de l’âme est toujours individualisé, ouverture active, chaleureuse, sans expectative, mais orientée vers une âme spécifique.

Le photographe doit se placer en situation d’Accueil d’âme quand il photographie des êtres humains, ce qui revient à leur demander de se départir de leur millefeuilles de masques – sans transe. Or les masques sont des protections socialement requises. Faire un portrait, c’est demander à une personne de se mettre nue en pleine rue. Lui faire remarquer, qu’au fond, même avec ses vêtements, elle est nue. L’Accueil de l’âme, c’est accueillir cette nudité non érotique, non médicale, sans la juger. L’accueillir comme telle, respectueusement, et ce simple accueil devient alors le plus protégé des sanctuaires.

Dans le thé, l’Accueil de la beauté est pour beaucoup hommage au passé. Sans doute moins au passé, d’ailleurs, qu’au hors-temps : un sourire gentiment moqueur contre le maître-temps. Il arrive à la photographie d’honorer le passé mais son sujet est primordialement un présent – immédiatement déjà passé. Si elle accueille le beau, la photographie, qui a la possibilité de tout montrer, doit se modérer : toute oeuvre est suggestion, voeu, orientation, appel qu’on lance à ce qui vient. Se souhaiter le meilleur, souhaiter le meilleur à ceux qu’on aime, à ceux qu’on ne connaît pas, à ceux qui viennent, tel est le beau à accueillir dont la photographie doit faire son permanent projet.

撮道 = 迎 (実・魂・美)

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23 août 2010

L’Accueil dans la voie du thé

Filed under: Accueil,Voie du thé — Stéphane Barbery @ 21:20

Sanctuaire

Résumé : 茶道 = 迎 (魂・実・美). La voie du thé est triple Accueil : de l’âme, du monde, du beau

從事於道者
道者同於道

« qui va vers le tao,
le tao l’accueille »

(chapitre 23 du Tao Te King traduit par Liou Kia-hway)

Dans les livres qui lui sont consacrés, le coeur de la voie du thé est régulièrement défini comme esprit d’hospitalité.
En français, le mot est très proche d’hôpital, que chacun veut éviter. Il évoque également un état négatif – de détresse ou de besoin, même léger -, de la personne à qui on offre, donne, cette « hospitalité ».

L’invité d’une cérémonie de thé n’est pas dans le besoin, dans la demande. Ce n’est pas un exilé, un client, un malade.

« Hospitalité » n’est donc pas le bon mot.

Quel terme alors choisir pour cerner ce qui donne son sens à la voie du thé ?

Il y a un an, à Ogasawara, en nageant avec les dauphins, j’ai fait l’expérience bouleversante de l’Accueil.

Des animaux, libres, plus grands, plus forts qu’un humain adulte, te font place, à leur côté, dans leur environnement, la pleine mer, gris de Payne, perdue, profonde, sans repères, sans lexique ni grammaire.

L’Accueil n’est pas le bon accueil. D’un hôtelier commerçant, d’un ambassadeur désenchanté mais bien élevé ou d’une famille pauvre qui offre ce qu’elle a pour honorer l’étranger. Et sa respectabilité.

L’Accueil est indifférent. A sa réputation. A la tienne. Que tu lui présentes par tes signes extérieurs.

Celui qui accueille ne juge pas. Ton corps, ton âge, tes traces et les gimmicks qui te limitent.
Il fait juste une place. A l’unique en toi. Non pas à l’étranger mais à l’unique, à l’individuellement spécifique. Il te le reflète, sereinement, chaleureusement.

C’est cela – l’accueil non jugeant de l’unique – qui bouleverse.

Parce que dans la surprise, tu perçois qui tu es, tu entends la musique de ton coeur, qui n’est pas celle que tes parents, ta langue, ta tribu t’imposent de répéter. Qui est aussi parfois la même. Mais tu ne savais pas jusqu’alors que ces accords et ces rythmes étaient vraiment les tiens, ceux qui te définissent.

L’expérience si forte de l’Accueil transforme parce que dans la perception saisissante d’être accueilli comme être singulier, on devient capable d’accueillir, seul, qui l’on est.

Le sensei nous révèle, et nous révèle capables de nous révéler.

L’émotion joyeuse, fraîche, palpitante de la révélation est accrue par la complicité avec celui qui accueille.

Il sait, lui qui a été accueilli un jour, que l’on n’est pas le même avant et après cette révélation que l’on appelait depuis toujours, après ce satori que l’on n’attendait plus.
Et l’accueillant est heureux, souriant, de partager cette lumière solaire, émeraude qui l’éclaire en reflet quand il la partage.

L’Accueil est double-accueil, Accueil réciproque.

La joie de l’Accueilli est grandie de cette découverte que certes sa musique est enfin perçue, qu’il peut lui-même s’autoriser à accueillir son singulier mais, mieux encore, qu’il peut dorénavant percevoir, même faiblement, fragilement, la musique de celui qui l’accueille, la musique de ceux qui partagent avec lui le thé et qu’il peut à son tour, à sa mesure, les prendre dans ses bras.

C’est cette révélation complice en trois temps – être accueilli, s’accueillir, accueillir – qui apporte, dans le thé, la sensation d’avoir le coeur lavé, qui ancre la sérénité. Ne plus – enfin ne plus – perpétuellement quémander la reconnaissance de son âme. Ne plus être enfant négociant à la marge son identité mais adulte autonome souriant dans la prunelle d’autres adultes autonomes souriants.

L’Accueil, c’est l’accueil de l’âme.

On ne peut accueillir que si l’on a été accueilli. Que si l’on s’est accueilli. Que si l’on est certain, toujours capable d’entrer en contact avec le spécifique en soi.

Le bon psy fait cela.
Pas toujours.
Ce n’est pas simple d’oublier les traits, les seins, l’argent, l’ignorance, le statut, les cicatrices, le désir, les scripts de l’autre, son carnaval de non-spécifique.

La transe aide en cela. Non pas à omettre le théâtre des apparences. Mais à placer sa paume sur le plexus du singulier. Le sien. Celui de l’autre.

Le rituel sert à entrer dans la transe. Le sensei de thé doit aimer la transe, s’y sentir chez lui. La vivre comme sanctuaire.

Le rituel est cette chorégraphie qui sature les sens et suspend le temps, atténue graduellement le contrôle de la conscience vigile, réflexive, pour faire place au magma analogique raw, aux synesthésies de bas niveau que le quotidien de notre temps nous requiert de filtrer.

C’est parce qu’il est toujours le même que le rituel facilite la transe.
Chaque mouvement, délégué au réflexe, se déroule hors notre présence. Le kata anesthésie l’entendement : met à nu et libère l’âme.

La connaissance infaillible du rituel par la répétition indénombrable, disciplinée, est par conséquent nécessaire à l’Accueil.

Les débutants qui doivent être attentifs à chacun de leur geste n’ont pas la disponibilité d’entrer dans la transe. Ils n’y peuvent accueillir l’autre.

Parfois pourtant, entre débutants, l’Accueil a lieu. Si l’apprenant est doué. Si l’invité est doué. S’ils sont tous les deux doués pour la transe qui n’a rien à voir avec le thé, ni avec ce rituel de thé particulier. Si leurs âmes s’accordent.

Mais la plupart du temps, pour l’immense majorité des cérémonies où l’accueillant n’a pas touché du doigt que le rituel n’est là que pour la transe, l’invité, souvent lui-même novice, reste seul, dans l’isolement lugubre de la pièce à thé obscure. Seul, il l’est déjà suffisamment tous les jours. Alors seul, face à un bol de thé, face à un autre qui s’évertue à contrôler chacun de ces gestes pour ne pas oublier le plus petit détail des figures que son école lui impose, le thé devient gâchis de temps de nantis, ennui dispendieux, et l’âme recouverte d’une énième boue de faux-self de classe.

Un thé sans l’Accueil n’est pas dans la voie : un barbecue entre copains a plus d’intérêt.

Les voies de l’Accueil sont nombreuses et les chemins pour entrer dans la transe multiples. Les transes elles-mêmes – états modifiés de conscience – peuvent être totalement dissemblables : veille paradoxale ou dissolution collective, méditation calme ou spasme habité (la transe de Nô), imperceptible ou comateuse.

Des piliers de bar peuvent s’accueillir dans l’alcool.
Des chrétiens dans la communion à laquelle la voie du thé emprunterait plusieurs motifs (le partage du calice et celui du bol de koicha, le pli du purificatoire, du corporal et du manuterge et le du pli du fukusa et du chakin, la pompe liturgique où la cérémonie du geste n’est pas une simple technique mais un langage des signes).
Les amis s’accueillent dans l’amitié.
Parfois les amants d’une deuxième nuit dans l’orgasme.

Pourquoi alors faire de la voie du thé un Accueil particulier, à défendre, à promouvoir, à transmettre ? J’y vois au moins trois raisons.

Premièrement, dans notre société hypomaniaque qui abuse de toutes sortes de drogues, illégales, taxées ou prescrites afin de pouvoir supporter la fausse vie, un Accueil par un simple bol de thé et de petites gourmandises sucrées apparaît comme dérisoirement sain.

Deuxièmement, le sensei de thé n’est pas un psy. Son rôle n’est pas de soigner une identité blessée, étouffée, falsifiée. Je connais peu de dispositifs qui proposent aujourd’hui un Accueil dont la vocation ne serait pas prioritairement thérapeutique ou religieux.
La voie du thé est un lieu d’Accueil ouvert à ceux qui n’ont pas besoin de consulter. Ouvert à ceux qui savent qu’ils peuvent accueillir sans en faire profession.

Après tout, il ne s’agit que d’offrir ou recevoir… un thé.

Troisièmement, le sensei de thé n’est pas un prêtre. Du moins il ne devrait pas l’être. J’aime la voie du thé car je la ressens sans l’ombre d’un arrière-monde mono ou polythéiste, simple rencontre entre deux mortels, conscients de leur court terme. Peut-être est-ce une illusion personnelle d’athée. C’est, à tout le moins, un souhait.

Au Japon bien sûr, le système pyramidale héréditaire iemoto des écoles de thé a eu besoin, pour asseoir sa légitimité ces cinq derniers siècles, de sacraliser l’ancêtre fondateur, Sen no Rikyu – en figeant l’essentiel du rituel dans une liturgie des petites différences. Cette para-religion de clan inhibe à mon sens la vocation universelle de la voie du thé. Si la voie requiert de faire allégeance à Rikyu comme à un prophète, un gaijin apparaîtra immanquablement faux en prétendant s’inscrire dans la lignée familiale de ce dernier qui n’est qu’un parmi d’autres génies créateurs d’un art qui commence plusieurs siècles avant lui, notamment chez les Song, et qui a vocation à rayonner quand les hommes n’habiteront plus seulement sur Terre.

Une autre tresse historique pourrait également être perçue comme nouant problématiquement au religieux la voie du thé actuelle.
La voie du thé fut importée au Japon par les moines bouddhistes zen de retour de leur formation en Chine. Les calligraphies de zengo accrochées dans le tokonoma, les dédicaces faites aux grands Bouddha des principaux temples, les formations zen des iemoto au Daitokuji, les harmoniques quiétistes du rituel et de la transe du thé témoignent de la présence de cette spiritualité diffuse. Elle pourrait être pesante si elle était transcendante comme dans les religions qui placent un Dieu tout-puissant, effrayant, en dehors et au-dessus du monde. Mais le zen est un monisme ciblant une épiphanie à laquelle on accède dans un ici et maintenant taoïste, dans l’immanence d’une transe qui n’est pas blanc-seing à l’obscur mais immersion trans-conceptuelle dans la clarté de l’Etre appréhendé comme flow, par l’expérience fluide, vivante, de l’Accord.

L’Accueil, c’est l’accueil du tao.

Faut-il avoir eu l’âme accueillie au préalable pour accueillir le tao ? L’Accueil psychologique précède-t-il l’Accueil philosophique ou l’inverse ? Quels sont leurs liens ?

L’âme doit être assise pour ne pas avoir la sensation de lutter contre le flot du monde, d’être ballottée dans la nuit perdue de l’univers.
J’ai l’intuition, agnostique, que l’Accord avec le monde est un état naturel, premier. Que vient troubler le langage. Que vient brouiller la loi de la tribu.
C’est la même capacité d’être à l’écoute de la musique juste du monde qui nous permet d’entendre le chant spécifique de notre âme et des âmes autour de nous.

Le sensei de thé qui accueille une âme ne se met pas dans une modalité particulière d’Accueil psychologique. Sa transe le plonge, l’éclaire, dans l’Accord avec le flow, ici et maintenant, qu’il oriente d’abord vers lui-même, pour entendre son chant, qu’il oriente ensuite vers l’autre, afin d’accueillir ce dernier, puis enfin à nouveau vers le monde pour une connexion plus forte, ressourçante.
Ce qui prime dans la voie du thé, c’est la capacité à s’Accorder.

L’Accueil, c’est l’Accord.

Accueil de l’âme, accueil du monde, la cérémonie de thé serait déjà incroyablement puissante si elle ne comportait une autre dimension – peut-être la plus visible mais à mes yeux secondaires si elle n’est pas reliée aux deux premières – qui ne venait l’élever davantage : l’Accueil de la beauté.

La beauté accueillie ici n’est pas l’évanescence abstraite, platonicienne, d’une déesse grecque naturelle et nue.

La beauté accueillie dans le thé est à entendre comme la sensation de se trouver dans le lignée du meilleur de l’humain, dans la filiation du meilleur des générations passées.

L’Accueil de la beauté est un Accueil du passé actualisé dans un instant présent unique qui n’a de sens que comme orientation vers le futur : chercher une perfection honorante, digne d’être transmise, inspirante pour les vivants, inspirante pour ceux qui viennent. Accueil de la joie exigeante à se sentir fier de l’accompli, accueil de l’exigence joyeuse à avancer plus loin encore sur le chemin de l’idéal.

L’Accueil, c’est l’accueil de l’honneur.

La cérémonie de thé est art total, célébration privée d’happy few sollicitant tous les sens : art du jardin microcosme, architecture extérieure et intérieure dont le projet est de disparaître comme architecture, calligraphie thaumaturgique, ikebana suspendu du temps, encens secret, attention aux imperceptibles déclencheurs sonores – glissement des étoffes, souffle de l’eau – , objets d’art en céramique dont les formes et les motifs palpitent comme des coeurs et que l’utilisation bonifie au lieu de les trivialiser, papier comme lingerie chic de la lumière, métal appelant poliment la rouille, bois comme des phalanges de vieilles, tissus aux fils teints par les bouddhas, authentiques sculpture de cendres, chorégraphie agravitationnelle, délices pour gourmets prenant le sucré au sérieux, parfois gastronomie d’exception, accueil des saisons et de la lumière de l’heure, et bien sûr art de la feuille de thé transmutée en poudre de vie.

Ce raffinement absolu n’est possible que parce qu’il est le produit millénaire de générations de génies, de maîtres-artisans, de passionnés parfois les plus riches de leur époque et de professionnels à plein temps qui y ont consacré la totalité de leur vie. Ce sont ces générations dont on accueille respectueusement la présence lors de cette représentation unique qu’est la cérémonie de thé où l’émotion est magnifiée par le fait qu’on sent qu’elle est cet instantané sans repentir à ne pas gâcher : la cérémonie de thé nous fait accueillir en nous le cadeau précieux de la vie comme privilège.

L’Accueil, c’est l’accueil de la conscience de sa chance.

Cet accueil du Beau est délicat car il peut aisément devenir l’occasion d’une démonstration de puissance, de richesse, de savoir, de contrôle, de réseau. Et quand bien même la cérémonie de thé ne serait pas une telle démonstration et resterait simplement esthétisante, elle raterait tout autant sa vocation.

Un Accueil du beau – du passé honorant des humains par un présent orienté vers le futur honorable des hommes – n’a de sens que dans la complicité du temps de l’Accueil d’âme des présents, de l’Accueil d’âme des absents – présents par leurs créations. Cette communion laïque, cette sensation de communauté fraternelle rendue possible par la transe du thé, est incompatible avec tout type de fierté de nanti. Le possédant exhibitionniste de son pouvoir, si ridicule, si frêle, si stupide à l’échelle de l’histoire, fût-il empereur ou shogun tout-puissant, n’est qu’un enfant dont l’âme n’a jamais été accueillie. Le m’as-tu-vu est un bouffon qui n’accueille pas, qui reste extérieur à la voie.

Voilà pourquoi il n’est pas besoin d’être riche pour mener correctement une cérémonie de thé. La cérémonie de thé n’est pas réservée à la bourgeoisie capable de collectionner les nombreux objets d’arts, évidemment rares si ce sont d’authentiques créations, requis par un rituel qui change au fil des saisons.

Deux vieilles boîtes de conserves et un petit morceau de bambou pourraient suffire à mener une cérémonie de thé accueillant le beau. Et c’est là un point crucial : l’Accueil du beau, c’est l’accueil de l’esprit qui vise l’élévation de l’espèce humaine, l’accueil du plus noble projet des générations passées, pas de leurs chefs-d’oeuvre.

Les pièces d’art présentes dans une cérémonie ajoutent certes une émotion particulière : celles qu’elles dégagent en propre. Mais cette beauté là, on ne l’accueille pas : on en jouit comme déclencheur facilitant l’Accueil.

Ce qui importe, quel que soit le lieu où l’on accueille, quels que soient les ustensiles, y compris sans valeur, dont on se sert, c’est de partager cette complicité honorée avec le meilleur de ce dont on hérite, c’est la promesse de donner le meilleur de soi-même, en s’orientant solairement vers un futur qu’on vise à rendre meilleur pas simplement comme individu mais comme collectivité, comme espèce qui contribue à la valeur du monde.

Voilà pourquoi j’aime autant Kyôto.

Parce que marcher dans Kyôto, c’est avoir le privilège de faire l’expérience des trois Accueils doux et forts du thé : le beau, le monde et l’âme.

Gasshô.


17 août 2010

九十七

Filed under: N — Stéphane Barbery @ 19:46

Dai cintre

Obon
J’entends le lézard
mordiller le grillon


14 août 2010

L’atelier de thé

Filed under: Voie du thé — Stéphane Barbery @ 18:20

Paillasse de l'amateur de thé geekLe premier macha Marco Polo du monde 04

Le geek ose tout. Il en a honte. C’est à cela qu’on le reconnaît.

Les Song, en geeks, ont expérimenté il y a mille ans le macha. Les macha. De nombreux macha.
Puis vient la barbarie du Nord qui se satisfait de mouiller les feuilles.
Et les japonais qui ne broient que du vert.

Créer une poudre « machisable » exige une meule spécifique. Et de la sueur.
Pour les paresseux victimes de la société de consommation et de l’obsolescence incorporée, on trouve au Japon des « tea grinders » électriques. Attention, rien à voir avec le moulin à café.
Pour ceux qui n’auront jamais le tour de main permettant de crêmer un macha au chasen de bambou, emprunter aux amateurs de latte un « creamer » à piles (mitate technologique !).
Attention, le « creamer » à piles est incompatible avec un bol de prix.
Brancher une bouilloire dont vous contrôlez la température au degré et la sortie de l’eau au bouton-push électronique.
Tada : vous voici face à la paillasse de l’amateur de thé geek.

Pour cette première, j’ai choisi de machiser un best-seller contemporain mondial aux antipodes du thé vert japonais : le Marco Polo (l’original, pas les variations) de Mariages Frères.

Je compte tester ainsi tous les thés de ma collection.

A vrai dire, le Marco Polo n’était pas une première. Hier, j’ai testé un thé blanc chinois. De qualité médiocre.

Le passage au macha transforme évidemment l’expérience du thé en lui ajoutant de nouvelles dimensions :
- la couleur de la poudre, de la mousse, de l’émulsion
- la texture à l’oeil et en bouche qui ne disparaît pas comme une eau, mais évolue comme un cognac de prix
- un effet « shot » des composants des feuilles contenus dans les trois gorgées.

Une heure après mon macha Marco Polo, je conserve au palais le goût du parfum de ce thé. Comme un gâteau.

J’envisage de créer un atelier de thé où régulièrement nous testerions toutes les méthodes de préparation possible de deux ou trois thés pour déterminer celle qui convient le mieux à chaque feuille.

Une variation de ce projet est possible en ligne : au sein d’une CITT (Cellule Internet de Taste-Thés), chaque membre envoie à tour de rôle aux autres, par la poste, un thé (achetable en-ligne), anonymisé, à évaluer à l’aveugle pour alimenter une base de données collaboratives.

Idées de nom pour des CITT : Huizong, Yoshimasa


12 août 2010

九十六

Filed under: N — Stéphane Barbery @ 15:55

Sur le chemin du Honen in où le hakubai de la tombe de Kawakami Hajime éblouit les happy few

Brûler les morts
permet de les réunir.
Pour les vivants


 
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