30 mai 2008

Shibui, l’amertume du p’tit poisson, Harrison Ford

Classé dans : esthétique — Stéphane Barbery @ 11:04

Je comptais ce matin rédiger un texte inspiré sur Shibui (Shibumi, Shibusa, 渋).

Je pensais enfin avoir intégré corporellement l’expérience de ce concept réputé être le coeur, l’essence de l’esthétique japonaise en mangeant la tête amère d’un p’tit poisson, l’ayu, simplement grillé au feu de bois dans l’un des meilleurs restaurants du monde : 川上, Kawakami à Gion.

Et puis patatra.

World fusion macédoine : hier, à l’invitation de Ted, mon prof de yoga américain, j’ai assisté au début du concert des Rustic Pans, un groupe japonais de percussions caraibéennes qui a commencé sa performance par des variations hip-hop sur un air populaire russe dans une odeur de beignets de peau de poulet (dégustés aux baguettes) et de cigarettes blondes.

J’avoue être sorti au bout d’une heure car mes oreilles n’ont pas supporté la combinaison « ampli de concert de rocks de plein air + cave de jazz de 30 m2″. J’aurais peut-être dû, pour tenir le choc, prendre autre chose qu’une bière Asahi 0.1 titrée à… 0.1. Mais j’avais laissé mon scooter en face, près du terrain de pétanque (sic, sic, sic) et ici, le degré d’alcoolémie autorisé, c’est 0…

*

Il faut dire aussi que j’étais sous le coup de la consternation-révélation que venait de me faire l’une de mes condisciples de yoga à qui j’expliquais mes lectures de la journée : shibui ne pourrait en aucun cas désigner l’amertume (苦み, nigami) de l’ayu. Shibui, qui signifie au départ l’astringence (du kaki non mûr), pourrait aujourd’hui, dans le registre du comestible, éventuellement qualifier un thé. Pas un poisson.
Et puis coup de grâce : en argot de la génération des quarantenaires, shibu qualifie quelqu’un de « cool mais qui ne fait pas de blagues, comme Richard Gere ou Harrison Ford »…

*

Misère. Richard Gere ! ! !

*

Pourtant, je la sens encore l’amertume du p’tit poisson (de son vrai nom : Animalia Chordata Osteichthyes Actinopterygii Neopterygii Teleostei Protacanthopterygii Osmeriformes Osmeroidei Osmeroidea Plecoglossidae Plecoglossus altivelis – mais il préfère qu’on l’appelle Ayu, 鮎).

Et pas qu’un peu qu’il l’était, amer.
Ca m’a marqué comme goût. Parce que ce n’était pas bon mais intense. Et transformait radicalement ma perception des plats précédents et des plats suivants – en les rendant meilleurs. Et je ne parle pas uniquement des plats du restaurant. Je parle de tous les plats.

Ce n’était pas un goût de cramage, de trauma gustatif comme une pizza surgelée Mc Cain épaisse qu’on mange en brute, brûlante à la sortie du four, et qui vous laisse des cloques au palais pendant trois jours.

Non, la tête du p’tit poisson au feu de bois (et l’odeur de la fumée vigoureusement activée à l’éventail dans le restaurant de 15 couverts m’a semblé elle aussi shibui), c’est une sensation qui transforme radicalement ta palette de référence. Comme un daltonien à qui l’on mettrait une goutte qui pique dans les yeux et qui récupérerait définitivement les rouges et les verts.

Un goût humble et terreux. Raw. Comme une plante de shaman qui t’envoie te faire bizuter par les kamis.

*

J’ai envie d’insister. L’amertume de l’ayu, son côté low-profile râpeux comme la joue d’un vieux pépé silencieux, renfrogné, à l’haleine de quinine, qui ne s’est pas rasé depuis trois jours : j’ai l’intuition que cela a l’astringence du shibui. Effectivement un côté Harrison Ford dans l’avion survolant le Népal vers le Temple Maudit.

*

Citant Yanagi Sōetsu, le spécialiste/redécouvreur des arts populaires du Japon, David et Michiko Young qui ont mis en-ligne un texte intéressant sur l’esthétique japonaise, listent sept caractéristiques du shibui :

1) Simple : un brin austère mais dénotant l’épure, l’économie du signe.
2) Implicite : profondeur qui pourrait échapper au regard superficiel. Renvoie au Yûgen (幽玄) de Yûgen no Ma et à myô (妙).
3) Modeste : effacement du créateur et absence de violence symbolique, l’objet ne devant pas témoigner de signe extérieur de richesse ou de pouvoir.
4) Tranquille : sérénité, sobriété, calme.
5) Naturel : imperfection de la trace du temps, de la non symétrie d’un paysage; on ne force pas l’ingrédient, le matériau, en lui imposant une forme platonicienne.
6) Rustique : rugosité, âpreté.
7) Sain : fort, en bonne santé. A l’opposé de la déréliction, de la dégénérescence avant-gardiste qui pourrit de ne pouvoir créer et tente de tromper son angoisse et le public par l’imposture de la citation-variation, par l’ornementation scolastique.

On remarque immédiatement qu’entre le shibui de Soetsu et le wabi-sabi de Koren, il n’y a presque aucune différence.

Presque aucune. Sauf le dernier point. Le wabi-sabi rayonne le spleen alors que le shibui pète la vie.

*

Le shibui : un wabi-sabi heureux.

*

Je souhaite à tous, du coeur, une vie shibui.


29 mai 2008

De l’effroi, du sublime

Classé dans : esthétique — Stéphane Barbery @ 6:57

Thomas nous accompagne chez un antiquaire spécialisé en armes japonaises anciennes.
Des sabres, on commence en en avoir vu un certain nombre.
Derrière des vitrines. Alors on y allait blasés.

*

Mais là, pour la première fois, les vitrines peuvent s’ouvrir. Ils ne sont plus au-delà. Ca transforme immédiatement la sensation.

*

Dans les présentoirs, seuls le fourreau et la garde s’offrent au regard.
Garde et fourreau sont, per se, des oeuvres d’art.
Qui rayonnent de nihonjinroneries : l’obsession du détail (notamment du très petit détail); le zéro défaut (notamment dans le raccord); l’harmonie du motif non géométrique (comme dans les jardins); la noblesse humble des élémentaux.

*

Nous passons dans l’arrière-boutique.
Classe et défoncée.
Où nous aurons l’honneur de prendre un katana en main. De voir la lame
Kill Bill.

*

Les 1300 g d’un katana se sentent dans les poignets. Et créent une zone circulaire, autour de soi, comme un champ de force.
Gros fantasme de se trouver une botte de paille de riz tressé, un gros bambou, une cible à fendre, pour sentir comment le katana tranche le réel.

*

Je repense aux danses du ventre bavaroises de Heidegger sur la vérité comme dévoilement.

Si, en Occident, la vérité se strip-tease, au Japon, elle se tranche.
Dans un éclair précis, sans cri, giclant; l’esprit froid, blindé, sans émoi, du chirurgien.

*

J’ai peut-être vu trop de cinoche.

*

J’évoque la scène de Shogun où Toshiro Mifune tapote sa lame avec un ustensile de la taille d’une boule de glace pour y déposer de la poudre. L’antiquaire dépose alors sur la table basse un uchiko, prend un sabre, l’honore en l’élevant à hauteur de front rapidement.

Rapidement car nous sommes des gaijins qu’il ne connaît pas. Il sait que ce geste religieux pourrait passer pour ridicule aux yeux d’un occidental. Mais ne pas témoigner son respect à toute la lignée des hommes, à toute l’histoire, qui a conduit à ce que ce sabre soit là, constituerait un tel blasphème, un tel risque kamique, qu’il préfère le compromis d’une possibilité du ridicule.
Ces épaules se relâchent légèrement quand il repère dans nos prunelles que nous avons saisi la nécessité, l’adéquation de son geste. Cette micro-communication, japonaise, a duré moins d’une seconde.

Il se met à tapoter la lame, avec la même présence que Mifune, d’un geste décontracté d’expert, souple et tonique, pour y déposer cette poudre blanche de pierre polie qui sert à capturer l’huile préservant l’acier.

*

Nous avons dû savoir correctement montrer notre intérêt respectueux. Comme dans un gimmick de comics, l’antiquaire se lève et ouvre un grand placard brinquebranlant où l’on s’attend à découvrir des piles de vieux journaux. Là, parmi des piles de sabres en vracs dans leur étui de soie mauve, il sort une petite boîte en bois. Thomas nous explique l’histoire de ce tantô, que l’antiquaire ne cèdera jamais, créé pour un mariage-réconciliation entre un membre de la famille du Shogun et un membre de la famille impériale.

*

Nous admirons l’extérieur de l’objet. Les kamons micro-gravés. La laque tachetée de poudre d’or. Le manche recouvert de peau de raie pastenague. Caressée dans un sens, la texture de cette peau sphériquement fractale accroche la pulpe des doigts, adhère. Dans l’autre sens, glisse.

*

L’objet est beau. Mais trop clinquant. On sent qu’il est conçu comme signe extérieur de richesse, de pouvoir. Cette démonstration rayonne morgue de nouveau riche. Potlatch. Chinoise et non japonaise.

Et puis la lame est sortie du fourreau.

*

Je frissonne. Et le souvenir me fait frissonner à nouveau. Je tremble d’effroi. Je tremble devant un sublime qui fait peur. Une justesse absolue créée pour tuer.

La sensation ressentie est similaire à celle de la découverte d’une fugue parfaite de Bach, d’une porcelaine peinte par Kalf. Les proportions émettent le cri du coeur : une note juste, aumique, cosmologique. Mais conçues pour tuer.
Que le tantô soit d’apparat n’atténue pas la beauté scalpel, meurtrière, de sa lame.

Cette sensation paradoxale est corporellement grisante et repoussante. On a immédiatement envie de posséder cette lame. Et de se faire l’opérateur de sa finalité : la planter. C’est la première fois que je suis devant un chef d’oeuvre qui titille une fascination criminelle. Cette excitation effroyable est d’une telle intensité, à la limite de la nausée – je sens réellement mon dos trembler -, que je suis soulagé quand l’antiquitaire range cette beauté du mal en la remisant dans son placard pourri.

Avec cet arrière-goût fielleux du regret du déjà junkie de ne pouvoir, à loisir, contrôler ces sensations, en possesseur, en gardien de cette larme des Ténèbres.

*

L’antiquaire a expliqué à Thomas qu’il y avait eu plusieurs évanouissements se terminant aux urgences dans son magasin.
L’explication qu’il en donne est que certaines lames entrent en résonance avec l’ADN familial de leurs anciennes victimes. Je serais prêt à parier que sa vraie croyance n’est pas adnique, mais kamique.

Mon hypothèse de psy va plutôt dans le sens d’un mécanisme de défense court-circuit, pour échapper à la sollicitation de ses pulsions assassines, révélées, démultipliées par la rencontre inattendue avec une perfection formelle qui suscite comme étape ultime de son parachèvement l’actualisation de sa finalité : tuer.

*

C’est pourquoi je ne suis vraiment pas rassuré quand Thomas me rapporte que les clients de l’antiquaire sont régulièrement de simples salary men aux journées de 18h qui se baladent avec leur tantô dans leur sac pour s’accorder, dans les toilettes de leur entreprise, une pause de « ressourcement » dans la contemplation fascinée de leur tantô.

*

C’est pourquoi je n’arrive pas à être franchement enthousiaste quand l’antiquaire nous explique avec un beau dessin que la forme arrondie de la lame à l’extrémité du katana lui évite de se briser au contact d’une surface dure. Comme un os.

*

Je pense à la vérité comme découpe.
Je pense à la beauté de la lame du tantô.

Et je pense à ses faits divers de bouchers.
Et aux vivisections de l’unité 731.

Ce Japon-là, c’est l’effroi.
La dissolution du moi.
Ce Japon-là, qui fait briller les yeux de l’éclat de la violence en soi, je ne l’aime pas.
Mais il est là.
Et beau. Effrayant.


26 mai 2008

Sapir-Whorf et Jindaimoji ne figurent pas dans l’Officiel du Scrabble

Classé dans : Psychohistoire, sociologie — Stéphane Barbery @ 18:49

Le nihonjinron est ici un vieux genre éditorial à succès dont l’objet d’étude est l’esprit national, la spécificité unique du pays et de ses habitants. Quand il ne l’alimente pas, l’occidental de bon ton le critique comme contribuant à entretenir, intentionnellement ou paradoxalement, un nationalisme culturel, isolant, nombriliste, fermé.

*

C’est un peu comme si les Japonais avaient trouvé actuellement dans le nihonjinron un compromis leur permettant de garder une place à part (avec l’équivalence implicite sous-jacente : unique = premier) sans avoir le rôle de superpuissance géopolitique (et ses emmerdes) qui devrait être associé à cette « unicité ».

Comme si également, dans la dynamique familiale systémique des nations, les autres attendaient du Japon, qu’il joue son « différent » sur l’unique plan culturel parce que l’exotique, c’est kawaiii, et parce que le mignon, c’est mineur, non menaçant. Qu’il ne constitue en aucun cas un modèle.

Au fond, le nihonjinron, c’est une façon de ne pas prendre le Japon au sérieux.

*

Ce blog pourrait être rapidement classé dans cette catégorie éditoriale. A mon corps défendant puisque j’insiste, depuis le début, sur le fait que ce ne sont ni le sui generis ni le figé de la tradition qui me passionnent mais un style programmatique, une optimisation de conatus universalisable.

*

Je ne dénie pas être une joyeuse victime consentante des feux de l’amour. Où chaque découverte conforte le sourire niais. Où les brefs froncements de sourcil sont immédiatement remisés. Où l’autre ne pète pas.

Je ne dénie pas l’artificialité de notre situation de culs bordés d’udons. Comme si nous vivions dans un monde affichant partout, tous les jours : « aujourd’hui, on rase gratis ».
Bref, je n’ai aucune idée du prix de la facture de l’optimisation conatique qui me rend amoureux.
Ce prix est peut-être socialement, humainement, déraisonnable.

J’ai pourtant l’intuition que ce qui me touche ici se situe en-deçà du social.

*

Le « vous pouvez pas me comprendre chuis différent » du nihonjinron repose sur quelques postulats implicites parmi lesquels : la so-called, très star-trekienne et controversée hypothèse Sapir-Whorf.

Vous avez forcément entendu parler de ce lieu commun selon lequel la structure d’un langage contrain(drai)t les cadres d’appréhension et de pensée de notre rapport au monde.
En général, on vous sort comme exemples censés vous fermer le clapet vu que l’exotique ça épate parce que personne n’y connaît franchement grand chose :
- les batailles de boules de neige des esquimaux (et leur supposée multiplicité lexicale pour désigner différents types de ce que nous appelons uniquement et très pauvrement « neige »)
- la rolex des indiens Hopi (et leur soi-disante absence de structure grammaticale temporelle)
- la fonction calculette du iphone des Mundurukus brésiliens (et leur absence de mots pour compter au-delà de cinq, ce qui ne les empêcheraient pas, chez Mac Do, de distinguer une petite frite d’une grosse).

*

J’imagine la syncope de l’orphelin munduruku-hopi, élevé par un couple d’esquimaux à notre époque de réchauffement planétaire, à qui une japonaise en doudoune rose demanderait l’heure en début de soirée…

*

L’ellipse, la Cour, l’élémental.

J’éprouve actuellement avec une intensité croissante cette irritante frustration de ne pas parler la langue. J’y consacre du temps quotidien pourtant. Pas suffisamment. Mais studieusement. Sérieusement.

La frustration ne vient pas de ne pas me faire comprendre : j’arrive à commander par téléphone une délicieuse pizza, livrée en dix minutes, pour accompagner la projection de Kill Bill (merci les amis pour nos dvd !).

*

L’irritation vient de ne pas mieux pouvoir comprendre. De ne pas mieux pouvoir tester mon intuition que ce que j’aime au Japon ne se trouve ni foncièrement dans la géographie, ni fondamentalement dans l’histoire mais peut-être dans sa langue (et je ne parle pas ici du lexique).

Dans la langue, je repère en bourrin : l’ellipse, la Cour, l’élémental.

*

Le Japonais n’est pas une langue à tons. Mais une langue à maguro.
Keuf.

*

Cette linéarité non tonale que nous partageons, tranche, katakanise le réel.
Tu ajoutes à cela l’économie de moyens. Limite p’tit nègre perçu par un grand con de blanc. Qui crée un de ces flouflous vaporeux qui imposent la présence du contexte.

Le vague, ça te fixe au décor. La fumée, ça t’oblige à tendre les bras pour sentir les murs.

Le non-articulé concentré, le silence, ça t’impose de lire le corps de l’autre, les yeux de l’autre derrière le visage contenu. Ca développe ta sensibilité à la nuance, au détail, au micro. Comme une bonne formation de psy. Ca doit fatiguer à la longue cette hypervigilance. Au point qu’on doit vouloir grogner. D’ailleurs les japonais grognent.

*

Sur le flouflou de la langue, tu rajoutes le protocole de la Cour confucéenne. Où chacun est à sa place dans une structure de classes – de classes d’objets de langage informatique.

Un flouflou qui ne supporte pas l’incorrection d’une étiquette surdivisée à l’excès. Car s’il semble bien y avoir un gâchis inutile du Japonais – si on le compare au niveau unique du Québécois – c’est bien sur ce registre aliénant des niveaux de langage qui t’empêchent de considérer l’autre comme un égal. De t’adresser à lui, directement. Sans risquer l’impermanente, honteuse, conséquemment débitrice incorrection.

*

Et tu rajoutes les kanjis. Parce qu’une langue, ça se tatoue en toi d’être écrit.
C’est pas japonais les kanjis. C’est chinois.
Y’a bien les boucles anglaises de l’Hiragana et les mini coups de sabre du Katakana.
Mais fondamentalement, c’est chinois.
Et que c’est beau dans sa p’tite case carrée ! Avec ses clés élémentaires qui te renvoient à un monde pré-technologique.

Ecrire en kanji, penser en kanji, c’est peindre un monde d’il y a deux mille ans.
Quand tu parles en kanji, quand tu penses en kanji, tu convoques le soleil et la lune, l’eau et le feu, le sabre et la rizière, la montagne et l’or. Continûment.

*

Les kanjis aussi ça te conduit à la minutie. Au regard scrupuleux. A l’hypervigilance du détail. Ca plus la peur de l’impair, et forcément, ça t’obsessionnalise un peu. On aimerait qu’il pète plus, le Japonais.

*

Les kanjis, donc, c’est du chinois…
Alors quand on s’invente des mythologies religieuses qui nous font descendre des dieux, il était tout naturel qu’à un moment ou à un autre on s’invente une écriture pré-kanji transmise par les kamis : le jindaimoji (神代文字), l’écriture du temps des dieux.

*

Ca m’a amusé cette anecdote selon laquelle, derrière le miroir d’Ise, le Yata no kagami (八咫鏡), que seul l’empereur et les grands prêtres les plus sûrs du shintoïsme officiel sont autorisés à regarder, on trouverait des lettres sacrées. Evidemment, pour certains, cela ne pouvait être que de l’hébreu. Si le dessin du lien précédent est exact, alors on peut situer à une date très récente le miroir actuel dont les signes ressemblent à du jindaimoji.

*

Parce que le jindaimoji, comme le commenteraient les ados de la planète sur youtube : « FAKE ». C’est un hoax. On peut même dire qu’entre le 16ème et le 18ème siècle, il était de bon ton pour un prêtre shinto ambitieux de créer/découvrir un alphabet des dieux. On en trouve ainsi des dizaines, que l’on peut même télécharger sous forme de polices ttf.
Et certains temples actuels continueraient de porter la trace de ces faux soutenus par la propagande nationaliste du début du 20ème siècle.

*

Un grand nombre de ces alphabets sont de simples variations inspirées du magnifique et sublime hangul coréen, inventé par Sejong le Grand au milieu du 15ème siècle pour faciliter l’alphabétisation de son peuple.
Il faudra revenir longuement sur les rapports (en miroir d’Ise ?) du Japon et de la Corée.

*

Dans quelques siècles, le japonais continuera-t-il à s’écrire avec des kanjis ? Cette question grave a agité sérieusement les esprits des modernistes sous Meiji. Que perdrait le Japon s’il troquait son système d’écriture actuel pour un autre, plus ergonomique ? Qu’y gagnerait-il ? Quelle vision du monde lui serait soustraite ou ajoutée ? Que peut-on souhaiter à nos amis et à l’humanité qui vient ?

Si l’on envisage ces questions comme celles d’un enjeu réel à venir, elles pétrifient.


24 mai 2008

Torii

Classé dans : Dieux — Stéphane Barbery @ 16:02

Paris, la Tour Eiffel.
Kyôto, le Torii ?

*

Je ne parle pas de la mocheté métallique, attendrissante, du temple Heian. Trop petit pour en imposer. Trop grand pour être ignoré. Et qui se pose là, sur une absence de fond. Comme écho visuel d’une autre tâche, horrible, ignominieuse, qui réclame elle, son dynamitage immédiat suivie d’une purification shinto de trois siècles pour se faire pardonner la salissure : la tour de la gare.

*

Un projet qui aurait eu de la gueule aurait été de créer, sur toute la largeur sud du Palais impérial, un torii de 100 mètres de haut. Là oui.

*

Kyôto-torii parce Kyôto-temple. Et le marqueur mnésique des temples japonais, le tatouage mental que tu emportes avec toi et qui ne te quittera plus, ce sont ces arches rouges et noires, élégantes comme des kanji, infiniment nombreuses au point de te donner le sentiment d’être enfermé volontaire dans le labyrinthe sacré d’une planète techno-fantasy où chaque torii masque une porte distrans en attente d’activation.

*

Kyôto-torii parce que si tu te rends à Fushimi-Inari, l’impression laissée par ses milliers d’arches serpentant dans la montagne sacrée est si forte qu’elle ombre tout le reste de la ville. Qu’il ne te reste qu’elles.

*

Hier, avant d’engouffrer un « dai zalu udon » (pour la première fois servi avec un oeuf de caille cru), je me suis refait la boucle de Fushimi Inari.

*

Le torii comme symbole distribué dans l’environnement du quotidien, c’est un peu l’équivalent de la croix du Christ en Occident.

Sauf que la croix te dit : « Tu la vois la souffrance ? C’est ton péché qui l’inflige ! Tu la vois la mort ? Chéris-la, n’existe pas trop car la vraie vie vient après ».

Le torii te dit, lui : « Entre. Il n’y a pas d’avant, pas d’après : juste un passage. Intemporel. Entre dans l’immatériel, le plan des dieux. Et demande à ton kami (qui aime bien le sake) son intercession. Pour toi maintenant. Pour ta vie de vivant de maintenant ».

*

Quand on s’intéresse à l’origine du torii, on trouve. Pas grand chose.

L’arche symbolique séparant le matériel du spirituel, le quotidien impur et profane du divin lumineux et sacré, y’en a partout.
Le Torana indien. Le Pailou ou Paifang chinois. Il paraît que les Aka de Thaïlande en ont de similaires où perchent des effigies d’oiseaux en bois.

*

Il allait naturellement de soi que ceux qui défendent l’idée que les japonais sont des juifs qui s’ignorent fassent descendre le torii du temple hébreux.

Personnellement, je pense que les extraterrestres y cachent des scanners d’ADN.

*

J’aime bien aussi la généalogie qui ne se la foule pas.
Au départ : le temple est entouré de quatre poteaux reliés par de la corde tressée de paille de riz. On surélève deux poteaux pour l’entrée. Sur lesquels on remplace la ficelle par une poutre en bois. Et pour que ça tienne mieux, on en met deux, des poutres.
Comme diraient les français imaginés par les non-français (vu qu’on ne le dit jamais) : « et voilà ! ».

*

Pour l’étymologie, c’est pareil, on a le choix.

Aujourd’hui, torii, on l’écrit : 鳥居
Littéralement là où sont (居) les oiseaux (鳥) qui pourrait dériver de 鶏居, une perche (horizontale) pour les coqs.
Certains envisagent qu’il ne s’agisse que d’une déformation de tōri-iru (通り入る) : passer à travers et entrer.

J’aime bien les étymologies incertaines car on trouve toujours une variation de mythes pour les fonder.

*

Ainsi pour les coqs.
Pour faire sortir Amaterasu de sa caverne, les dieux n’auraient pas simplement créé un barouf à coup de taiko, ils auraient installé une perche à coqs pour que ces derniers chantent. Amaterasu croyant que ces cocoricos célébraient une aube créée par une remplaçante aurait entr’ouvert la caverne pour voir sa remplaçante et… (la suite est la même).

*

Ici à Kyôto, je n’ai jamais entendu de coq. Mais tous les matins les corbeaux. Grassouillets, bleutés et chapardeurs. Qui te regardent avec un oeil insolent, la gueule ouverte, en sautillant comme des clowns.
Y’en a toujours près des sanctuaires et des cimetières. Saouls au sake. Repus des offrandes alimentaires qu’on y laisse : fruits et légumes de saisons, mochis, nigiri, boîtes de conserve.

*

Un français, quand on lui parle de coq (gallus gallus), il ne sait pas trop comment il doit le prendre. Parce qu’un coq, c’est fier et con. Et parce que c’est son emblème dont il doit être fier et con.

Au Japon, les coqs, ce sont ceux sublimes de Jakuchū Itō (伊藤若冲, 1716-1800). D’une beauté qu’aucun français ne peut créer.

La citation de ce génie dans le générique de Samurai Champloo (le coq comme symbole de Mugen) est d’une telle finesse, d’une telle justesse, d’une telle adéquation – bref si japonaise – que je prendrais bien le graphiste auteur de l’idée dans mes bras pour le remercier, lui et toute l’équipe de Watanabe Sensei.

*

Si vous ne connaissez pas Samurai Champloo, toutes affaires cessantes, précipitez-vous.

*

Dans la boucle de 4 kms de torii de Fushimi-Inari, on se sent comme dans le boyau d’un dragon alien : plus au monde, mais dans un escalator chamanique. En janvier dernier, j’y étais accompagné par le non-bruit des flocons. Hier, par une tripotée de micro-sunlights qui arrosaient au tuyau photonique le vert tendre des feuilles nubiles. Pour y mieux enfouir l’ancre noire, l’ombre chinoise, tâchiste du Monde.

*

En bas de notre rue, au pied de l’escalier qui monte vers le sanctuaire, un torii. Moche, gris, en ciment. Et juste à côté, un espace pour le contourner.
L’occidental se dit : tiens, c’est bizarre ce petit crochet lisse. Ca rend pas le trajet géométrique.

Mais si tu sais qu’au Japon, quelqu’un qui se sent impur ne fait pas l’affront de traverser un torii; si tu sais qu’au Japon, quelqu’un qui ne sait pas s’il pourra retraverser le plan qu’il quitte en passant l’arche kamique ne se risque pas à emprunter cette voie; si tu sais cela,le petit crochet moche dont tu te dis que c’est un truc de feignasse qui te fait gagner deux mètres, il prend une sacrée dimension.


23 mai 2008

Le futur, l’Universel, l’esprit national, le macaron

Classé dans : cuisine, esthétique — Stéphane Barbery @ 8:21

J’ai honte.

Un passage de l’article de Bonneau m’a violemment renvoyé à mon outrecuidance, à notre horrible infatuation occidentale, à notre présomption grasse, ignorante.

*

Bonneau m’a fait prendre conscience que le p’tit blanc qui débarque chez les Nippons – je parle à la première personne du singulier – c’est un peu l’extraterrestre de la Soupe au Choux qui voudrait comprendre ce qu’est la France sans avoir jamais vu de statues grecques, d’architecture romaine, de peinture italienne ou hollandaise.

Qui voudrait comprendre la spécificité de Couperin, Satie, Fauré, Debussy, Ravel, sans connaître Vivaldi, Bach, Mozart, Beethoven, Chopin. Sans connaître le piano.

Qui voudrait comprendre le génie de Flaubert, la réputation de Baudelaire… mais en kanjis.

Qui voudrait comprendre l’histoire du pays sans le situer géographiquement comme carrefour et extrémité de son continent, en ignorant la diversité et la bienveillance de son territoire.

Qui voudrait comprendre sa polarisation politique en ne connaissant pas l’existence de la Restauration, de la Commune, du Front populaire, de Vichy, de la décolonisation.

Tu parles qu’il y comprend rien, le philistin.
Tu parles qu’il s’émerveille.

*

Et puis ça lui servirait à quoi, l’extraterrestre, de savoir ce qu’est la « France ».

Oui, à quoi ça sert de traquer le sui generis ?

La systématique, la taxonomie, appliquées à toutes choses, y compris aux objets conceptuels construits artificiellement par les limites de notre vocabulaire, est-ce que ce ne serait pas un simple emballement non-contrôlé du système spécialisé de traitement de l’information de notre cerveau de primate que l’évolution avait initialement sélectionné pour remplir la tâche « pomme rouge : manger / champignon rouge : pas manger » ?

Abstraire une forme unique sous le bruit de la multiplicité, oui, c’est ludique et bon. Mais à quoi bon ?

*

Soit cette enquête constitue un divertissement assumé comme tel, qui possède une valeur sur l’unique registre de l’esbrouffe, c’est-à-dire sur le marché universitaire, celui du dîner en ville ou celui du tourisme ciblant le personnel de l’Education nationale.

Soit elle fonctionne comme traque d’un secret de cuisine que tu veux récupérer pour améliorer tes gâteaux.

*

En pâtisserie, les français sont forts. Très très forts.
Le macaron, ça devrait être brodé sur notre drapeau comme la kalach du Mozambique. Ou ça devrait figurer dans la première strophe des prochaines futures nouvelles paroles de la Marseillaise : … formezzzzzz vos macarons….

*

Le macaron pourrait être une bonne illustration de l’esprit national français. Sa capacité à associer avec élégance, pour la jouissance des sens, le cruntch et le smouitcheux, le goûteux et le léger, le subtil et l’intense, la tradition et la nouveauté.

*

Le croustillant, c’est le gaulois.
(association immédiate involontaire : le bruit croustillant des jupes de french-cancan).

*

Actuellement, les pâtissiers japonais n’ont pas encore compris que le secret des français, c’est la permanence de l’incorporation dans toute préparation réussie d’une trace de cruntch : sensation de matérialité, architecturante, texturante, qui se soumet à notre puissance sans résistance. C’est le cruntch qui crée en bouche une tornade de fond/forme qui s’automorphe dans un pétillement crépitant de cierge magique.

Ce cruntch, est-ce l’esprit national ou un simple esprit du temps – qu’il faut toujours appréhender sur la moyenne-longue durée : au moins deux cents ans ? Quand les japonais auront compris et ajouteront le cruntch à leur art (pensez à ce qu’ils ont fait de la friture portugaise), où se situera, pour l’extraterrestre de la Soupe aux Choux de dans trois siècles, le spécifiquement français et le typiquement japonais ?

Est-ce qu’il faudra le déplorer en se lamentant sur la disparition du fromage au lait cru et la dissolution du local dans l’Universel ? Ou bien se réjouir des jouissances à venir quand le secret du bon d’ici sera associé au secret du bon de là-bas – y compris dans le risque conséquent d’une mauvaise soupe au médiocre ?

*

Ma conviction va pour l’Universel. Je fais le pari d’un demain que l’on construit aujourd’hui. Pas des galons du passé. J’ai l’intuition forte, solide, que tout être humain, quelque soit sa culture, son esprit national et son temps, est capable de déceler une forme juste, de reconnaître un trait, meilleur plus adéquat que celui dont il dispose.
Il faut parfois être initié, acclimaté, pour que s’établisse avec suffisamment de stabilité le fond nécessaire à l’émergence de la forme, à son appréhension.
Mais j’ai la conviction que nous pouvons, en primate de la même espèce, pousser un peu plus loin le « pomme rouge : manger / champignon rouge : pas manger ».

*

C’est pourquoi, ici au Japon, la tradition ne m’émeut pas. Mais la bonne forme. Et, ici, il y en a une tripotée.

Comme si la tradition du Japon était précisément de repérer alentour, les bonnes formes, puis de les alléger, de les purifier, de les délinéer pour qu’elles surgissent pures, dans l’éclat.

La France, le macaron. Le Japon, le suiseki.

Et un projet : le suiseki macaronisé.


 
Articles récents :