Shibui, l’amertume du p’tit poisson, Harrison Ford
Je comptais ce matin rédiger un texte inspiré sur Shibui (Shibumi, Shibusa, 渋).
Je pensais enfin avoir intégré corporellement l’expérience de ce concept réputé être le coeur, l’essence de l’esthétique japonaise en mangeant la tête amère d’un p’tit poisson, l’ayu, simplement grillé au feu de bois dans l’un des meilleurs restaurants du monde : 川上, Kawakami à Gion.
Et puis patatra.
World fusion macédoine : hier, à l’invitation de Ted, mon prof de yoga américain, j’ai assisté au début du concert des Rustic Pans, un groupe japonais de percussions caraibéennes qui a commencé sa performance par des variations hip-hop sur un air populaire russe dans une odeur de beignets de peau de poulet (dégustés aux baguettes) et de cigarettes blondes.
J’avoue être sorti au bout d’une heure car mes oreilles n’ont pas supporté la combinaison « ampli de concert de rocks de plein air + cave de jazz de 30 m2″. J’aurais peut-être dû, pour tenir le choc, prendre autre chose qu’une bière Asahi 0.1 titrée à… 0.1. Mais j’avais laissé mon scooter en face, près du terrain de pétanque (sic, sic, sic) et ici, le degré d’alcoolémie autorisé, c’est 0…
*
Il faut dire aussi que j’étais sous le coup de la consternation-révélation que venait de me faire l’une de mes condisciples de yoga à qui j’expliquais mes lectures de la journée : shibui ne pourrait en aucun cas désigner l’amertume (苦み, nigami) de l’ayu. Shibui, qui signifie au départ l’astringence (du kaki non mûr), pourrait aujourd’hui, dans le registre du comestible, éventuellement qualifier un thé. Pas un poisson.
Et puis coup de grâce : en argot de la génération des quarantenaires, shibu qualifie quelqu’un de « cool mais qui ne fait pas de blagues, comme Richard Gere ou Harrison Ford »…
*
Misère. Richard Gere ! ! !
*
Pourtant, je la sens encore l’amertume du p’tit poisson (de son vrai nom : Animalia Chordata Osteichthyes Actinopterygii Neopterygii Teleostei Protacanthopterygii Osmeriformes Osmeroidei Osmeroidea Plecoglossidae Plecoglossus altivelis – mais il préfère qu’on l’appelle Ayu, 鮎).
Et pas qu’un peu qu’il l’était, amer.
Ca m’a marqué comme goût. Parce que ce n’était pas bon mais intense. Et transformait radicalement ma perception des plats précédents et des plats suivants – en les rendant meilleurs. Et je ne parle pas uniquement des plats du restaurant. Je parle de tous les plats.
Ce n’était pas un goût de cramage, de trauma gustatif comme une pizza surgelée Mc Cain épaisse qu’on mange en brute, brûlante à la sortie du four, et qui vous laisse des cloques au palais pendant trois jours.
Non, la tête du p’tit poisson au feu de bois (et l’odeur de la fumée vigoureusement activée à l’éventail dans le restaurant de 15 couverts m’a semblé elle aussi shibui), c’est une sensation qui transforme radicalement ta palette de référence. Comme un daltonien à qui l’on mettrait une goutte qui pique dans les yeux et qui récupérerait définitivement les rouges et les verts.
Un goût humble et terreux. Raw. Comme une plante de shaman qui t’envoie te faire bizuter par les kamis.
*
J’ai envie d’insister. L’amertume de l’ayu, son côté low-profile râpeux comme la joue d’un vieux pépé silencieux, renfrogné, à l’haleine de quinine, qui ne s’est pas rasé depuis trois jours : j’ai l’intuition que cela a l’astringence du shibui. Effectivement un côté Harrison Ford dans l’avion survolant le Népal vers le Temple Maudit.
*
Citant Yanagi Sōetsu, le spécialiste/redécouvreur des arts populaires du Japon, David et Michiko Young qui ont mis en-ligne un texte intéressant sur l’esthétique japonaise, listent sept caractéristiques du shibui :
1) Simple : un brin austère mais dénotant l’épure, l’économie du signe.
2) Implicite : profondeur qui pourrait échapper au regard superficiel. Renvoie au Yûgen (幽玄) de Yûgen no Ma et à myô (妙).
3) Modeste : effacement du créateur et absence de violence symbolique, l’objet ne devant pas témoigner de signe extérieur de richesse ou de pouvoir.
4) Tranquille : sérénité, sobriété, calme.
5) Naturel : imperfection de la trace du temps, de la non symétrie d’un paysage; on ne force pas l’ingrédient, le matériau, en lui imposant une forme platonicienne.
6) Rustique : rugosité, âpreté.
7) Sain : fort, en bonne santé. A l’opposé de la déréliction, de la dégénérescence avant-gardiste qui pourrit de ne pouvoir créer et tente de tromper son angoisse et le public par l’imposture de la citation-variation, par l’ornementation scolastique.
On remarque immédiatement qu’entre le shibui de Soetsu et le wabi-sabi de Koren, il n’y a presque aucune différence.
Presque aucune. Sauf le dernier point. Le wabi-sabi rayonne le spleen alors que le shibui pète la vie.
*
Le shibui : un wabi-sabi heureux.
*
Je souhaite à tous, du coeur, une vie shibui.




