2 décembre 2010

Offrez-vous Tokyo Sanpo, Offrez-vous Manabé Shima

Filed under: Quotidien — Stéphane Barbery @ 16:54

Offrez-vous et offrez les livres de Florent Chavouet, Tokyo Sanpo, Manabé Shima

La joie est toujours plus grande quand on la partage.

Lorsqu’on sourit et se sent complice, immédiatement, d’un livre que l’on est heureux d’apercevoir du coin de l’oeil dans sa bibliothèque, on n’a qu’une envie : partager ce sourire et cette complicité avec ses vrais amis.
Offrir et faire connaître cette joie là.

Offrez-vous, faites-vous offrir, offrez les deux livres de Florent Chavouet : Tokyo Sanpo et le tout dernier, Manabé Shima.

Des talents fauchés qui rêvent de Japon, ça existe. Beaucoup. Dans la société occidentale cynique actuelle, verser dans l’aigreur, le côté obscur et la procrastination est la norme, la posture, le destin attendu de ces talents fauchés. Alors ceux – mais combien sont-ils ? un par génération ? – qui échappent à l’attraction complaisante de cette morgue forcent l’admiration.

Florent Chavouet se balade comme un petit prince, un brin bab mais poli, interrogeant avec candeur, curiosité sincère, souriante, le quotidien d’une partie du Japon actuel.

Il fait penser à ces peintres sans le sou décrits dans les poèmes chinois qui troquent dix centimètres de table, un repas frugal et l’abri approximatif d’une nuit contre un portrait.

Il fait penser à Daniel Mermet promenant son micro, où qu’il se trouve, et capable d’entrer en relation immédiate, de fraternité simple, avec des gens simples, non duplices, dont l’histoire, la temporalité à la Ozu, est plus proche de l’éternité que n’importe quel portrait de puissants qui sera tombé dans l’oubli dans cent ans.

Florent Chavouet fait penser à un Nicolas Bouvier, lui aussi voyageur fauché, traquant, en ethnologue des petits détails, l’esprit mélancolique d’un peuple. A un Nicolas Bouvier qui lui aussi a fait confiance à la porte qui s’ouvre si on y frappe. Et combien d’entre nous osent frapper aux portes ? Lire Florent Chavouet c’est sourire en s’imaginant ce qui nous arriverait si nous osions, comme lui, tous les jours faire le pari, dans une confiance absolue, des réponses certaines de notre bonne étoile.

Et puis Florent Chavouet fait également penser à Trondheim et ses petits riens : il nous fait rire aux éclats en trouvant les formules justes, en dévoilant par images nos dialogues intérieurs où nous nous moquons de nous-même et des autres. Tokyo Sanpo, c’est un Tokyo-ga de Wim Wenders sans la déprime. On est joyeux en tournant les pages parce que la vie décrite par Florent Chavouet est joyeuse. Ni mièvre, ni crédule. Rigolote. Marrante. Même dans les pires désagréments.

Florent Chavouet nous fait donc penser à de nombreuses personnes mais une fois qu’on a découvert ses livres, il nous fait surtout penser à… Florent Chavouet. C’est sans doute l’un des plus grands compliments qu’on puisse faire à un auteur : la création d’un style, d’une forme de création unique qui vient nommer de façon inédite le monde, un monde qui s’enrichit au même instant de ce nouveau vocabulaire.

Les dessins de Florent Chavouet sont époustouflants. Il y a de l’émotion à voir émerger tout au long de Tokyo Sanpo son coup de crayon qui capte comme de rien les ombres, les reflets, la lumière (je suis muet d’admiration devant ses toits), son utilisation incroyable, mixte photographico-crobardique, des crayons de couleur, ses perspectives étrangement naturelles à l’oeil, sa maîtrise de la mise en page ludique et harmonieuse.
Il y a de la joie à voir exploser ce talent dans Manabé Shima dont le papier et l’impression mettent merveilleusement en valeur ces créations graphiques bien plus fortes que des photos ou de la vidéo et qui, après une unique lecture, s’ancrent profondément en nous.

Ceux qui ont la chance de connaître le Japon peuvent témoigner de la justesse sensible du Japon présenté par Florent Chavouet. Un Japon au quotidien doux, qui a un goût des années 50, à la Prévert, peuplé de gourmands, de gourmets, de vieux, de bourrus, de gentils, bercés par une nature vibrante aux formes martiennes. Offrir Tokyo Sanpo ou Manabé Shima, c’est offrir une authentique expérience japonaise, précieuse, rare, pour une vingtaine d’euros, à ceux qui autour de vous rêvent de ce voyage.

La dernière raison de s’offrir et d’offrir les livres de Florent Chavouet, c’est d’avoir le sentiment de contribuer à réparer une injustice. Un talent comme celui de cet auteur est si rare qu’il mérite d’être soutenu. Florent est encore jeune mais il mérite mieux que des voyages si ric-rac qu’il lui arrive de dormir dans un ancien wagon de train qui sert de jeu dans un parc pour enfants. On souhaite à Florent Chavouet de vendre suffisamment de livres pour pouvoir entrer dans les meilleures conditions possibles en contact avec l’autre Japon abyssal qui l’attend ici : celui de la beauté absolue, éternelle de Kyôto. Qu’il saura partager avec tous avec son talent unique.

Florent Chavouet : Tokyo Sanpo ou Manabé Shima.


28 novembre 2010

Le p’tit mac du réel

Filed under: Watashi — Stéphane Barbery @ 10:22

Lire sur les lèvres du Jizo

C’est un dilettante, un amateur.
La photographie est son passe-temps.
Hygiénique.
Ca ne lui fait pas de mal.
Ca n’en fait pas aux autres.

Ca ne lui apporte rien.
Un peu de joie dans le faire.
Retoucher le privilège en partage.
Avec la mauvaise foi du touriste.

Il le sait.
La photo c’est du consommable.
Du fast-food pour les yeux.
Ca ne se médite pas.
Ca ne transforme pas.
Ca ne témoigne pas.
Ca illustre.
La photo, c’est pour les magazines.
Des tue-l’attente.

Le photographe balade son regard comme un sexe en érection
en quête d’opportunités.
Il rêve de porno.
D’avoir un uniforme officiel pour
arrêter les femmes dans la rue
leur demander,
comme un policier des papiers,
leur nudité
leurs seins
leurs cuisses
leur plaisir
saisir leur plaisir
saisir son plaisir
Instantifier sa puissance à faire jouir.

La beauté ou la douleur du monde sont déjà là
La beauté ou la douleur des hommes sont déjà là
Dupliquer c’est les trahir
les détourner.
Le photographe ne les investit, en turfiste, que pour
blanchir son ennui
flatter sa paresse
benzodiazépiniser sa morgue.

Le photographe est un arsouille poli aux mains propres
Le photographe est un p’tit mac du réel.

On le saurait, si la photographie servait à mieux vivre.
Elle, qui fait taire.
Elle, qui ne prend le temps de respirer
A peine, parfois, de sourire
avec un rictus de supériorité
comme devant la cage des singes, au zoo.

Elle, qui ne prend pas le temps de se faire
de se prendre
d’être prise

Peut-on honorablement vivre sans réaliser ses rêves,
des rêves qui honorent tous les hommes ?
Peut-on réaliser ces rêves sans les accueillir
sans les méditer ?

Et qui peut méditer, en consommant ?


20 novembre 2010

La violence du semblable. Vingt ans après.

Filed under: sociologie — Stéphane Barbery @ 20:05

L'inconscient calligraphique et l'appréhension du monde

La petite binocleuse de Kobe
est devenue une femme mariée
menue, jolie.
Elle ne sait pas qu’elle est jolie.
Son mari ne le lui a jamais dit.

Fin novembre, au temps des momiji,
rouges,
elle pense à ce soir-là
et passe son pouce droit
sur la cicatrice de son poignet gauche
qu’elle cache sous sa montre

Elle pense à son grand-père,
à sa grand-mère,
- c’est sa grand-mère qui lui a offert sa montre.
Elle pense au temps qu’elle a vécu chez eux,
eux qui sont tous les deux morts.

Elle prie avec eux, aux temples.
Tous les jours.

Elle a une petite fille.
De trois ans.
Qui va à la crèche.
Qui a dessiné sur les murs blancs
de la maison neuve
où rougissent de jeunes momiji,
à l’entrée.

Elle ne voulait pas vraiment d’enfant.
Mais elle ne pouvait pas ne pas en avoir.
Ici, une femme mariée sans enfant
est un problème.
Alors elle s’est fait suivre
plusieurs années
pour forcer son corps sage
qui lui disait pourtant le vrai.

Elle a eu mal.
Elle a encore mal.
Les femmes, ça a mal.
Surtout sans plaisir.

Elle a de l’affection pour son mari.
Elle a de l’affection pour sa fille.
Qui s’entendent bien, l’un avec l’autre.
Les week-ends, quand il ne lit pas
les livres qu’il achète aux puces,
il passe son temps
avec Yukichan.

Ca la libère pour sa calligraphie.

Quand elle ne s’occupe pas de la maison,
elle est calligraphe.
Son sensei est l’apprenti du bras droit du iemoto.
Il a 58 ans. Il est terrifiant.
Elle a peur de lui.
Elle est terrifiée par lui.
D’ailleurs, elle reconnait les signes.
Les signes qu’elle souffre.
Avec ce sensei.
Dans cette école.
La sienne depuis dix ans.

Mais ici, on ne change pas.
Qui lui enverrait des élèves
si elle quittait son école

Elle est heureuse avec ses deux élèves et demi.

Qui exposerait ses caractères
Qui lui permettrait d’avoir des prix
pour le papier.
si elle quittait son école

Ici, on ne change pas.
Tout le monde se connaît.
On fait comme les ainés
Qui ont souffert
sans se plaindre
On souffre en silence
on attend
et on profite d’un rayon de soleil
doux
sous un momiji
pour se laisser sourire
un instant.

Le iemoto, le chef de l’école, lui aussi
il souffre.
Il aurait voulu être footballeur.
Son père qui est toujours vivant
n’a rien dit jusqu’à ses 14 ans.
Il a toujours peur
de son père.

Le iemoto va au foot une fois par semaine.
Deux heures.
Dans le survêt que lui repasse sa femme
qui lui fait coucou de la main
quand il part sur son vélo pliable.

Il souffre parce qu’il n’a pas choisi la calligraphie.
Il n’a pas choisi sa femme non plus.
Il sait qu’il n’est pas bon.
Il n’est pas mauvais.
Il sait parfaitement exécuter
toutes les techniques de la famille.
Mais il triche.
Il sait, il sent
qu’il n’y a aucune âme
dans ses traits.
Même les faux nouveaux
qu’il invente parce qu’un iemoto,
ça doit inventer.
C’est même le seul qui est autorisé à inventer,
à être libre.

Quand il pense à la liberté
il tape plus fort dans la ballon.
Libre
Il se sent libre des formes
à dessiner dans la purée
du mitard de sa vie.

Elle, l’ex-binocleuse de Kobe
quand elle s’assied en seiza
devant sa table basse
elle enlève ses lunettes
et ferme les yeux
pour préparer son encre

Elle sent sous la douleur
des traits de son école
qu’elle exécute mieux que son maître
- elle est trop jeune pour monter en grade
et tous les postes de l’échelon supérieur
sont occupés par des sensei qui ne mourront pas,
avant longtemps -
elle sent sous la douleur
des traits de son école
des formes qui dansent
une âme qui danse
comme des hanches.

Parfois, la nuit,
noire comme l’odeur de l’encre qu’elle prépare,
elle se réveille avec le blanc
de ces formes qui dansent
Elle les sent comme un main
sur son ventre
un pouce
sur ses lèvres

Elle les sent comme ses cheveux
sur la montagne
l’été
quand elle refait son chignon

Il ne faudrait pas beaucoup
pour les faire rire
ces caractères
ils sont joyeux
en dessous
on sent leur sourire
leur capacité à sourire
comme sa fille,
la première année

Parfois, le jour,
en tout petit,
dans un coin de ses brouillons
elle les trace
avant d’essuyer
ses pinceaux
dessus

Elle pense à son grand-père

Et à son maître
qui trouverait un moyen
de la faire souffrir davantage au point
de lui faire quitter l’école
si elle lui montrait,
ces kanji
qui sourient

On n’insulte pas son maître en le dépassant.

Lui, son maître,
il ne rêve que d’être aimé du iemoto.
C’est un suiveur.
Depuis la maternelle,
ca a toujours été un suiveur.
Alors il s’applique.
A faire respecter
l’identique.
Il le fait bien.

Que deviendrait-elle
sans ses élèves
sans le kamon de son école
que dirait-elle à sa belle-mère
pour justifier de son temps
si elle quittait l’école ?

Elle caresse du pouce
sa cicatrice
et pense au
vide
au repas du soir
en se demandant
s’il fera beau
demain

Et toi, lecteur, mon semblable,
que te diras-tu ?


19 novembre 2010

La violence du semblable

Filed under: sociologie — Stéphane Barbery @ 17:58

Compter sur le soleil

Elle ne voulait pas porter de lentilles comme les autres
Elle ne voulait pas porter sa jupe trop courte comme les autres
Et elle avait un accent de Kobe alors qu’ici c’est Osaka
Alors les grandes s’en sont chargées.
Des mots allusifs d’abord.
Puis durs. Puis les insultes.
C’est rigolo d’affiner ce qui blesse le plus ceux qui ne répondront pas.

Les enfants, ils aiment les rouler dans la bouche
les insultes.
C’est excitant comme l’interdit, le caché,
ce qu’on ne raconte jamais aux parents,
la pulsion dont on contrôle l’échappement
et qui fait se sentir rouge
chaud
chasseur à la fin de sa prédation

Les grandes, celles dont la vie est déjà morte,
quand elles ont impulsé le mouvement
elles regardent les suiveuses
celles qui seront les grandes l’année prochaine

Si elles étaient intelligentes, elles ne seraient pas suiveuses,
les suiveuses.
Alors elles s’appliquent, dans l’excès,
à faire pareil,
en pire
en groupe

Il n’y a plus de contrôle
dans la violence
qui se déploie
tous les jours
toutes les heures
sur la binocleuse de Kobe

Plus de contrôle.
Et aucune issue.

Lors de la visite scolaire à Ohara,
elle, elle entend étrangement
la fierté du prêtre
expliquer que les tâches de son plafond
c’est du sang de seppuku collectif
dans un autre lieu
dans un autre temps
où le plafond
était un plancher
et sa tête s’est mise à tourner
à ne plus savoir où est
le bas et le haut
le bien
et le goût de sa joue
quand elle se mord
à l’école
pour ne pas hurler.

C’est sa faute,
ne pas être comme les autres.

Quand elle range ses livres
elle n’aime pas qu’un volume dépasse
de sa collection.

Là, c’est pareil.
Elle est un livre qui dépasse
et qui dépassera toujours
les grandes qui sont mortes
les suiveuses qui n’existeront jamais

C’est cela l’harmonie

Et c’est parce qu’elle aime
l’harmonie
que ce soir


18 novembre 2010

D’une analogie abusive et arbitraire

Filed under: sociologie — Stéphane Barbery @ 11:12

Le pagneLa force des belles
Le style et son absenceLes ceintures

Matsuri de quartier.

Les hommes, mélange étrange de beaux gosses, de qui se croient ou se sont crus beaux gosses, de vieux, de gros, de sérieux, d’hommes à la virilité assumée caricaturalement, baladent un palanquin contenant une relique du temple shinto du quartier.

les femmes, jeunes, mélange étrange de beautés fulgurantes, condensat de fémininité, et de celles qui se voudraient belles ultra féminines mais qui sont juste féminines, baladent elles aussi leur palanquin. Plus petit.

Ils crient. Un slogan que personne ne comprend.
Ils sont déguisés, habillés courts, avec des logos.
Les palanquins sont lourds. Et il ne s’agit pas seulement de les véhiculer : il faut les secouer.
On fait des pause. Pour manger des onigiri et boire des bières.
C’est l’automne, il pleut.
Le final s’accélère. On retourne au temple.
Le palanquin principal est secoué. Par les hommes. Par les femmes.
Les cris, la fumée des corps rouges sous la pluie, le rythme : tout signe la transposition au corps social d’un coït.

Brutalement le calme vient.
On entoure le palanquin des hommes qui contient l’objet sacré par des draps blancs. Personne ne doit le voir. Ni les hommes, ni les femmes. Le prêtre et ses servants seulement.
L’objet est mis dans une boite. Portée au coeur du temple en bois. Le prêtre monte les marches en poussant des gémissements de loup.

C’est fini.

Les grèves en France sont des matsuri que se bricolent le corps collectif parce qu’il en a besoin.
Le corps a besoin de jouir.
Le corps social a besoin de jouir.
Les hommes de montrer leur capacité à soulever le palanquin, à faire rougir leurs chairs.
Les femmes de se montrer belles dans la transpiration.
Le corps social a besoin de réunir ses générations. Non autour d’un repas. Mais dans une transe qui casse la voix.

Vous pouvez tenter de priver un corps de ses besoins, de réguler artificiellement ses rythmes biologiques pour des motifs idéologiques. Le corps trouvera un moyen. On n’échappe pas à un besoin.

Le grand Politique instituera donc un ministère chargé des besoins et des rythmes du corps social. Une société sans véritable carnaval partagé par tous, sans bacchanales, sans matsuri, sans transes collectives légitimes, orientées positivement n’est pas saine. Ce ministère organisera annuellement, rituellement, les fêtes qui aujourd’hui sinon se vivent dans la défaisance, la rebellion honteuse, le substitut insatisfaisant. Alors qu’elles ne demandent qu’à être communions exhaltées, bon enfant, sexuées, dans la joie et le cycle solaire.


 
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