
La fête des sports occupe la communauté toute l’année.
Chacun prie pour éviter d’en être responsable pour son pâté de maisons.
Et chacun a souri quand le gaijin qui ne savait pas a accepté la tâche.
Le premier dimanche d’octobre est reporté au second s’il pleut.
Undôkai, ça ne s’annule pas.
L’école a entraîné les petits, au sifflet, toute la semaine.
Ils garderont l’empreinte du sifflet toute leur vie.
Les parents sont là. Le corps raidi par le sifflet.
Les vieux qui se souviennent et qui n’ont rien à faire sont là.
Ainsi que les responsables des pâtés de maisons du grand quartier
Qui ont passé dix réunions
à assister le comité d’organisation – dont c’est le plus beau des jours.
Les responsables sont venus la veille, pour ramasser comme des poules les cailloux du terrain de jeu.
Ils ont frappé plusieurs fois à chaque porte pour récolter l’argent, et inscrire le nombre de bento à commander. C’est sérieux les bento. Les bento et les boissons fraîches.
Ils se sont levés suffisamment tôt ce dimanche pour récupérer à 6h30 la tente du pâté de maisons chez la voisine et l’installer autour du terrain sur son emplacement.
Un parmi trente.
Chaque pâté a son numéro, son bandeau de couleur, son équipe de 7 à 77 ans.
Elle défilera comme les autres, derrière sa pancarte, singeant avec sérieux une ouverture olympique.
L’équipe se tiendra au repos de parade pendant la demi-heure des discours.
Se stimulant pour l’honneur de remporter une fois encore la coupe.
Pourtant, même les enfants, en uniforme, s’ennuient.
Chacun accepte, dans le tapage de vieux hauts-parleurs éructant en boucle la jpop défraichie, le gâchis d’être là.
Il serait vulgaire et violent celui qui dirait qu’il faut mettre fin à cet absurde.
Au Japon, on n’arrête pas la tradition.
On l’adoucit. La pastellise.
Infinitésimalement.
On la supporte.
Quand il serait inconvenable d’y échapper.
Seul un chef, un ministre, un iemoto, un fondateur
peut se permettre la rupture.
Quand on n’est pas chef,
on reproduit le kata.
On l’accomplit de son mieux.
On montre sa vertu tenace, son abnégation, son respect du passé comme identité.
Undôkai, la fête des sports, fait peur.
Parce que tous les signes sont là.
Ceux de l’hygiénisme victorien.
Ceux du modèle de l’entre-deux guerre italien et allemand
qui croit dans le seul corps sain
qui veut faire du collectif un corps sain
un corps réflexe
qui obéit au chef :
un corps d’armée
La fête des sports est conçue pour forger
imprimer au fer, dans l’âme de chacun :
la discipline et l’ordre
l’esprit d’équipe et le goût de l’effort
la joie par la sueur et les dents qui grincent
l’appétit de la victoire
sur l’autre qui n’est plus le frère
mais celui qu’on bat
les poings sur la poitrine
dans l’exultation de la section de combat.
Tous les signes sont là.
Mais le contexte absent.
Après Hiroshima et l’occupation américaine
la fête hygiéno-impérialiste
déploie le même ennui
la même superficialité convenue
polie
que les matsuri costumées
qui rythment les saisons.
Pourtant, après une heure,
les adultes sourient.
Parce qu’au Japon
on se résigne sans jamais être dupe.
Parce qu’au Japon
le cynique
- coeur de l’occidentalité ? -
est un reflux gastrique dont on sait qu’il abîme.
Ici le cynique est un chien fou.
Au Japon, les adultes prennent plaisir
au club Mickey de l’Undôkai
sans retenue
sans second degré
emportant fièrement
les rouleaux de papier-toilette
offerts à chaque participant
Au Japon, on peut suspendre de faire semblant d’être adulte
et déployer, quand on ne travaille pas, l’évidence universelle :
quel que soit son âge
on est toujours
un enfant
La fête du sport
c’est le Japon qui prouve sa civilisation
par sa bonne enfance
fraîche
gentille
horripilante
dans sa résignation collective
sans lutte de classes
La civilisation vient aussi de plus loin.
Kyôto est une mégalopole où
chacun pourrait inexister, anonyme,
comme dans toutes les grandes villes du monde
Mais ici, chaque maison fait partie d’un pâté
avec ses représentants tournants
sa lettre-circulaire
et ses activités annuelles
catalysées par les enfants de la tribu :
En août, Obon autour du Jizo du quartier;
octobre, Undôkai autour du terrain de jeu.
Ainsi chacun se voit.
Se connaît.
De loin.
Comme dans un village.
Une cité grecque.
Et si la terre se mettait à trembler fort
comme elle le fait régulièrement
ce lien faible
de façade
mais existant
serait activé
Va cyniquer cela.