Les chapeaux à la fraise
Je travaille dans une chaîne.
On vend des cafés.
De mauvais cafés.
C’est pas starbucks.
Je suis payée au minimum horaire.
Moins en fait.
On fait tous des heures sup’ non rémunérées.
J’aime pas le café.
J’aime pas l’ambiance du café.
J’aime pas nettoyer les toilettes.
J’aime pas avoir froid.
J’aime pas tracter.
Qu’est-ce que j’ai froid quand je tracte.
Donc : j’aime rien.
Surtout pas tracter.
Sauf quand elle passe.
Elle est trisomique.
Elle sent toujours les bonbons à la fraise.
Elle a plus de trente ans, c’est sûr.
Elle tient la main de sa maman.
Elles ont toutes les deux des chapeaux.
Sa mère lui a choisi un très beau chapeau gris.
Sa mère est fluette. Elégante.
Une démarche de cheval de course. Triste.
Qui se contrôle douloureusement pour aller au pas.
Elle, elle marche comme un sumotori
comme une double porte battante.
Avec bonheur.
Elles me voient toutes les deux à trente mètres.
La mère plisse les yeux, serre les dents,
et tient fermement la main de sa fille
pour marcher sur le bord opposé du trottoir.
Elle, elle me voit tendre mes tracts.
Dans le froid.
Et aucun passant ne veut prendre
mes publicités pour un café
qui n’est pas starbucks.
Alors doucement elle tire sa mère vers le milieu du chemin.
Sa mère résiste fermement dans l’autre sens.
Leurs bras se tendent, leurs poignes sont au plus ferme.
Et à cinq mètres, clang
le sumotori grogne en donnant un immense coup d’épaule
la mère manque tomber.
Elle fait un petit trot pour rattraper sa chute
et hop, le tract que j’ai dans la main disparaît.
Elles sont déjà à trois mètres.
Je sens encore l’odeur du bonbon à la fraise.
Je vois son cou, plonger en avant,
dans la lecture du tract
et sa mère qui la guide pour qu’elle ne rentre pas dans un passant.
J’aimerais tant que la vie me propose des tracts.
Et pouvoir croire à nouveau,
comme elle,
qu’ils ont été écrits – pour moi.




