20 décembre 2011

Les chapeaux à la fraise

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 10:11

Sainte Catherine au studio Hirano, 09

Je travaille dans une chaîne.
On vend des cafés.
De mauvais cafés.
C’est pas starbucks.

Je suis payée au minimum horaire.
Moins en fait.
On fait tous des heures sup’ non rémunérées.

J’aime pas le café.
J’aime pas l’ambiance du café.
J’aime pas nettoyer les toilettes.
J’aime pas avoir froid.
J’aime pas tracter.
Qu’est-ce que j’ai froid quand je tracte.
Donc : j’aime rien.
Surtout pas tracter.

Sauf quand elle passe.

Elle est trisomique.
Elle sent toujours les bonbons à la fraise.
Elle a plus de trente ans, c’est sûr.
Elle tient la main de sa maman.
Elles ont toutes les deux des chapeaux.
Sa mère lui a choisi un très beau chapeau gris.
Sa mère est fluette. Elégante.
Une démarche de cheval de course. Triste.
Qui se contrôle douloureusement pour aller au pas.
Elle, elle marche comme un sumotori
comme une double porte battante.
Avec bonheur.

Elles me voient toutes les deux à trente mètres.
La mère plisse les yeux, serre les dents,
et tient fermement la main de sa fille
pour marcher sur le bord opposé du trottoir.

Elle, elle me voit tendre mes tracts.
Dans le froid.
Et aucun passant ne veut prendre
mes publicités pour un café
qui n’est pas starbucks.

Alors doucement elle tire sa mère vers le milieu du chemin.
Sa mère résiste fermement dans l’autre sens.
Leurs bras se tendent, leurs poignes sont au plus ferme.
Et à cinq mètres, clang
le sumotori grogne en donnant un immense coup d’épaule
la mère manque tomber.
Elle fait un petit trot pour rattraper sa chute
et hop, le tract que j’ai dans la main disparaît.
Elles sont déjà à trois mètres.
Je sens encore l’odeur du bonbon à la fraise.
Je vois son cou, plonger en avant,
dans la lecture du tract
et sa mère qui la guide pour qu’elle ne rentre pas dans un passant.

J’aimerais tant que la vie me propose des tracts.
Et pouvoir croire à nouveau,
comme elle,
qu’ils ont été écrits – pour moi.


19 décembre 2011

Quelque chose ne va pas

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 10:13

Et l'aspre rage

Chaque année c’est la même chose.
Je suis l’utraminoritaire du groupe.
Le seul de mon avis.
Ca les rassure.
Au lieu de les faire douter.
Ils ont toutes les bonnes raisons de ne pas m’entendre.
On ne peut rien contre ceux qui n’écoutent pas leur oreille absolue.

Je suis juré.
Pour l’exposition annuelle.
Section sculpture.
Tous les ans, les mêmes artistes
proposent leur même oeuvre.
Une variation sur la précédente.
Tout le monde se connait.
C’est partout pareil.

Je ne dis pas que les oeuvres choisies et primées sont mauvaises.
On a la chance d’avoir de vrais sculpteurs.
Qui travaillent dur.
Qui ont l’âme sensible.
La main sensible.
La résonance avec leur matière.
Mais ça m’énerve.
Ca m’énerve parfois méchamment.
Ce gâchis de talent.

Tout le monde sculpte des corps debout.
A l’échelle.
On se demande pourquoi.
Ca impressionne, un corps à l’échelle.
Qui te fait face.
Sur son estrade.
On ne le met pas dans son salon.
Ca finit comme décoration d’entrée
d’un immeuble de société
ou d’une galerie marchande.
Si ça tient la pollution et avec la bonne protection,
ça prend la pluie
dans un jardin municipal.

Quand je fais la visite aux copains,
je leur demande à chaque fois :
imagine avoir la main.
Le temps.
Le talent de sculpter un corps à l’échelle.
Quelle matière choisis-tu ?
Le bois ? Sombre ou clair ? Massif ?
Le métal ? Poli ? Le plâtre et sa poussière ?
La pierre ? Dure ou tendre ? La terre ?

Les corps que tu as sous la main
ton corps sous ta main,
ton âme, elle vibre à quoi ?

Mettons une pierre.
Ensuite, tu choisis quoi ?
Un homme ? Une femme ? Un dieu ?
Un enfant ? Un vieux ?
Une mignonne avec des gros seins ?
Un petit rachtèque ?
Fonctionnaire ou danseur ?
Ta cousine ou ton amant ?
Dans leur pudeur d’avant
ou leur pudeur d’après ?
Nu de toute pudeur ?

Parce que sous ta main,
ce qui reste,
ton âme, elle vibre à quoi ?

Si tu veux survivre dans le métier,
fais une danseuse. Potelée.
Accueillante dans le vent.
Avec un oiseau dans la main.
Une gentille.
Une caresse pour l’oeil.
Qu’on met à la benne sans regret.

Sinon, tu fais comme celui
qui n’a eu qu’une voix cette année
la mienne.
Une statue rose. Blanche et rose stabylo.
Une mère et sa fille dans ses bras.
Robes d’été.
Elles ne sont pas belles.
Elles font la gueule. Comme si elles faisaient la gueule.
Elles ne sont pas tristes.
La tristesse, c’est un pansement.
Elles n’ont pas mal.
Le mal de vivre, c’est trop vivant.
Elles ont les mêmes lèvres.
La même moue.
Qui dit ni l’horreur. Trop posée.
Ni la résignation. Trop éteinte.

Elles disent : « quelque chose ne va pas »
Elles le disent de façon juste. Muettes.
En rose.
Elles sont l’expression intemporelle du
« quelque chose ne va pas ».

Je me suis posé la question de savoir
si le sculpteur avait voulu exprimer
ce qu’il pense des collègues et du concours
- son oeuvre regardant pendant un mois
toutes les autres avec son
« quelque chose ne va pas » – .

Mais non
l’ironie est tellement mauvais goût
qu’il ne viendrait à l’idée de personne
de salir sa main à la sculpter.

Non
« quelque chose ne va pas »
tout le monde le sent.

Et personne ne l’avait encore exposé


18 décembre 2011

La chambre d’amis

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:49

Fonder le vide

On tient un restaurant avec ma femme.
A Nara.
C’est elle qui parle et qui sert.
Moi je cuisine.
Je sers aussi. Mais je ne parle jamais.

Les mots me font du gravier dans la bouche.

Nous vivons au deuxième étage.
Dans deux pièces.
Le grand rez-de-chaussée
c’est pour les clients.
Il est beau. Ma femme a du goût.
Tout en bois sombre.
Nos arrière-grand-parents s’y sentiraient bien.

J’aime beaucoup la pièce privée.
Tatamis, tokonoma et kotatsu.
Elle donne sur les arbres.
Et la rivière.
On s’y sent bien.
Tous les clients qui la réservent
nous disent qu’ils s’y sentent bien.

On les comprend.
Nous y avons mis notre âme.
Nous y servons notre âme.
Tous les jours sauf les lundi.
Depuis huit ans aujourd’hui.

Nous n’avons jamais mangé
dans cette pièce.
Nous mangeons toujours
sur la petite table de la cuisine.

Cela me ferait bizarre de manger
dans ma belle pièce privée.
Elle est vide quand les clients
ne sont pas là.
On sent juste que ça ne se fait pas.

C’est comme avoir une chambre d’amis.
Qui serait la plus belle chambre de la maison.
Avec la plus belle vue.
Parce que les amis, les vrais,
méritent la plus belle vue.

On ne dort pas dans la chambre d’amis

On ne leur prête pas non plus sa chambre
trop marquée par nos odeurs
parce que cela les fait se sentir coupables
et ils n’en profitent pas vraiment.

Alors la chambre d’amis
la plus belle de la maison
reste vide.
Notre pièce à kotatsu
reste vide.
On ne l’utilise pas pour nous.

Comme toutes les chambres d’amis
de notre coeur


17 décembre 2011

Tous les mandalas du monde

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 9:47

French cancan

J’ai treize ans.
Je vais dans un collège privé.
Bouddhiste.
De filles.
Le type d’école que les parents paient cher.
Pour protéger l’âme pure de leur petite.
Parce que le monde est affreux, rempli de pervers.
Nous serons des filles biens.
L’honneur de la nation.

Je suis la bad girl de la classe.
Dans toutes les classes des écoles privées de filles
il y a une bad girl.
Dans la mienne, c’est moi.
Je teste,
tout ce qu’on nous interdit de faire.
La liberté, je sens que c’est bon.
Le plaisir, tous les plaisirs, je sens bien que c’est bon.
Je fais confiance à mes sensations.
Je ne serai pas la femme au foyer modèle.
Je suis trop intelligente pour me plier.
Je ne suis pas assez intelligente pour dépasser les plis.
Alors je les refuse.
Avec mon joli sourire. Et mes jupes repassées.

Je suis la bad girl
car je ne garde pas ma liberté pour moi.
Je la partage.
J’aime voir les filles de ma classe ouvrir de grands yeux.
J’aime les voir rougir.
J’aime voir s’écrouler dans leurs traits tout l’univers auquel elles tentent
si sagement, si gentiment,
d’adhérer.

Nous avons l’obligation de rentrer directement
chez nous après les cours.
Je commence par les emmener au karaoke.
C’est le meilleur moment de la semaine.
Nous sommes devenues bonnes en chorégraphies.
Et N…chan a découvert qu’elle est une vraie chanteuse.
Nos gorges nous font mal quand on prend nos trains vers nos banlieues.
Une heure plus tard.

J’emmène mes copines choisies au café.
On mange des cheese cake à la fraise. On boit des cappuccino.
On prend les poses. Des filles que nous nous imaginons être
dans sept ans. Quand nous serons majeures.
On parle trop fort. On rit trop fort.
On suce nos petites cuillères les yeux en l’air
les mèches dans les yeux.

De temps en temps,
j’emmène un paquet d’hyper light menthol.
On a trouvé un coin, près du fleuve,
à l’extérieur, pour que nos uniformes ne sentent pas.
On se met dans le vent.
Hier, j’ai mis dans mon thermos à thé
du bon sake.
Mon père est amateur.
Et j’ai appris à me méfier des one cup vendus en combini.
N…chan a été malade tout de suite.
On a bien rigolé quand même.

Si je suis la bad girl de la classe
ce n’est pas pour les cheese cake
les menthols ou le sake.
Je suis la bad girl pour les choses du sexe.

La voisine est toujours à la maison.
Ma mère est toujours chez la voisine.
La voisine est une campagnarde.
Qui a fait longtemps des ménages.
Qui fait encore des ménages.
Dans les toilettes des aires de repos.
Elle lit les lignes de la main.
Elle connaît toutes les histoires du pâté de maison.

Son mari est menuisier. A la retraite.
Il a un cancer de la gorge.
Il est tout maigre. Il a les yeux brillants.
La voisine dit que c’est un vrai obsédé.
Et qu’il n’y a que les manga érotiques qui le calment.
Tous les murs de leurs toilettes en sont remplis.
De tous les genres. Sales. Pas rangés.
Il les achète d’occasion.
Il les troque. Deux pour un nouveau.

Je les ai découvert très tôt.
Ca, et l’effet du jet de douche
quand on pense aux dessins.

J’en emprunte toujours deux.
Un que je garde.
Un que je prête.
Aux filles de la classe.
Tout le monde les lit.
En silence. Les pommettes piquetées.
Pendant la pause de midi.
Les plus accrocs les gardent une nuit chez elles.
Nous n’en parlons pas.
Toutes les filles de toutes les écoles privées
n’en parlent jamais.

Mais ces images de jouissance énorme
sont imprimées dans nos corps
plus fort
que tous les mandalas du monde

J’ai trente ans.
Je vis dans une voiture.

Je suis quelqu’un de bien.


16 décembre 2011

La grue blanche

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:18

Grue

Je suis toujours sérieux.
Bien amidonné, bien peigné.
Personne n’arrive à me lire.
C’est bien quand on est vice-chef.
Les employés ne savent pas quoi penser.
Alors ils ont peur.
Donc ils ne demandent rien.
Et je n’ai pas à gérer de situations qui sortent de la lettre.
Comme je ne suis pas lisible,
j’obtiens même mieux que la lettre.

Leurs contrats indiquent qu’ils ont une heure de pause le midi.
Qu’ils travaillent huit heures.
Mais les moins efficaces ou les plus exploités n’ont pas le temps pour une pause.
Et travaillent dix heures. Tous les jours.
- Par solidarité, tout le monde suit –
et comme je ne suis pas lisible
personne n’ose me demander
s’il peut prendre sa pause ou finir à l’heure.
On est efficace. Mon bonus, coquet.

Je ne félicite jamais personne.
J’ai peur d’eux.
Etre illisible est ma seule compétence
de vice-chef.
Je suis toujours sérieux.
Bien amidonné, bien peigné.
Sauf pour le voyage de motivation de fin d’année.
Shinkansen.
Grosse journée de discours et formation
Nuit à l’hôtel
Grosse journée de discours et formation
Shinkansen.
Et bien sûr, la fête de fin d’année
après la première journée.

Là, tout le monde boit.
A se rendre malade.
Vomit party. Tous frais payés.
Par les heures sup’.
Ca commence digne et chaleureux.
Une bière.
Les plus rapides attaquent les défis au cul-sec.
Ceux qui ne supportent pas l’alcool
et la majorité des femmes, sont déjà saouls,
bien rouges, bien rigolards avec leurs voix irritantes, bien haut perchées.
Ce sont les femmes qui lancent les défis aux cadres.
Les bouteilles de shôchû, de sake, de vin sont déposées
avant l’arrivée des plats.
La journée a été longue. Il est déjà tard.
La tribu nombreuse des alcooliques du groupe ricane.
Ce ne sont pas de petits joueurs.
Toutes les semaines, ils et elles testent leurs limites.
Les défis à l’alcool fort débutent.
Les alcooliques les premiers.
Les chefs doivent suivre. Prouver leur chefitude.
Je défais mon noeud de cravate bleu pastel.
Et je plonge.

Je plonge la tête en arrière.
Je vais jusqu’au bout. Du goulot.
J’ouvre la porte.
J’ai le droit d’être lisible.
Parce qu’on n’y verra que l’alcool.
Je reste aux limites du vomissement.
J’ai chaud. Je bouge beaucoup.
Les bouteilles sont des micros.
Je chante du enka.
Les filles demandent la veste.
Je tombe la veste.
Une autre bouteille arrive.
Elles demandent la chemise.
Je tombe la chemise.
Je prends des poses de star et de culturiste.
Elles sortent leur smartphone.
Et leurs marqueurs.
Elles ont prévu.
Je les défie de calligraphier mon torse.
Le lendemain matin
je serai encore trop saoul pour lire dans la glace
ce qu’elles y auront écrit.
Les filles sortent par grappe.
Vomir dans les plantes.
L’hôtel nous a fait payer l’option.
Les alcooliques ricanent.
En cognant leurs verres à whisky.

Quand les sous-sous-chefs sont partis,
je vais vomir.
J’attends ma chambre.
Je me souviendrai de tout.
Je me souviens toujours de tout.
Mais demain
quand on me demandera si je me souviens de la soirée
j’aurai le visage bien amidonné, bien peigné
bien illisible
pour signifier que je ne sais pas de quoi l’on parle.

- le marqueur sur mes oreilles ne part jamais
avant plusieurs jours -

Toutes les nuits de toute l’année,
seul dans ma chambre,
je rêve d’être un oiseau.

Une grue blanche dans les neiges


 
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