15 décembre 2011

L’efface du vide

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 10:08

Truc : utiliser le bokeh pour agrandir la lune

Je suis serveur
dans un restaurant de cuisine française.
Je suis un half. Un métis.
Mon père est français. Géographe. Enseignant chercheur.
Il est resté ici trois ans. Il revient un mois, tous les juillets.
Ma mère est japonaise. Femme d’enseignant chercheur.
Une food freak. De famille aisée.

Je suis serveur à temps partiel.
Pour me faire de l’argent de poche.
J’ai décidé de faire une pause dans mes études.
Je me sens paumé.
Je me double-dégoute.
Mon père et ma mère me dégoutent.
Les Français et les Japonais, je ne les supporte plus.
Les clients, japonais et français, qui viennent
me font avoir des rêves éveillés
de violence.

Je ne sais pas où je vais.
Je me perds souvent.
J’ai des maux de crâne permanents.

Je ne supporte plus les Français
et leur posture de colons laïques,
d’éclaireurs mégalomanes
- main sur l’estomac, bicorne invisible sur la tête -
Je ne supporte plus leur voix forte
leur plouquerie barbare
leurs manières de sans-culottes qui se prennent pour des ducs dentellés.
Leur tutoiement me glace, leur morgue
leur rictus de monsieur-je-sais-tout
sont des crachats permanents, délirants,
sur l’âme de Kannon sama.

Ici, ils ne viennent pas pour manger
mais pour disserter.
La joute, ça les fait jouir,
ça les excite comme des chiens qui aboient en se croisant.
Alors ils aboient leurs réflexions plates
Ils tisonnent leurs interlocuteurs
comme des enfants méchants face à des chiots bâtards
avec des questions sur le sens de la vie
la justice dans le monde
les modèles du beau
leurs souvenirs de dissertation de terminale ou de classes prépa

Ca leur fait des glouglouglous dans la gorge
un gros ventre
ça les fait roter de contentement
de voir l’autre silencieux, hocher la tête,
ils paradent comme des outres
comme de gros sangliers d’élevage
gras de leurs idées vides
gras de leur ignorance
gras de leur vide
juste bons à faire de la musique
avec la musique jolie de leur langue

Elle était pourtant si belle cette musique.

Les Japonais m’écoeurent tout pareil
avec leur silence.
Les hommes riches viennent ici avec leurs maîtresses
magnifiques, parfaites.
Ils commandent les meilleurs plats, les meilleurs vins
ils ont réservé des semaines à l’avance
parce qu’ils n’ont plus que cela
la bouffe

Le Japon qui n’a plus ni âme ni projet
n’a plus que la bouffe,
la gourmandise des décadents.
Comme l’Occident leur a stérilisé atomiquement
le désir naturel de rayonner au monde
ils importent
les petits bouts du meilleur.
Ce sont des mignardeurs
des experts de la bouchée
des palais virtuoses.
Vivre, c’est papiller.
Tout le labeur, pour la saveur.
Pour leur anniversaire ? Un nouveau restaurant réputé.
Pour leurs vacances ? Un lieu étoilé dans les guides.
Ils offrent à leurs amis : des yaourts d’exception.
Ils connaissent les réseaux de terroir
pour les meilleures patates du monde.
Ils vibrent comme des petites filles
aux produits de saison.

Le jouir est dans la bouche.
Le vide est dans la bouche.
Le vide de luxe qui permet le silence
est dans la bouche.
Tu as le droit de nommer le produit.
Tu as le droit de décrire la préparation.
Pour le reste, tu te tais.
Tu restes avec ce goût
que tu partages en silence
dans la gêne religieuse du silence
dans l’à-quoi-bon du dépressif
dans l’écroulé bourgeois, le plaisir du vieillard,
et ce silence là
est un crachat permanent, délirant
sur l’âme d’Amida sama

Elle était pourtant si élégante, cette délicatesse

Et ce soir il y a ce couple mixte.
Elle pleure.
Lui se demande comment la quitter.
Elle ne comprend pas ce qu’il lui dit.
C’est un Français.
Elle lui parle en japonais.
Il répond en anglais. Médiocre.
Ils ne se comprennent pas.
Elle tient à lui.
Elle ne veut pas qu’il la quitte.
Elle ne comprend pas.
Elle a été parfaite.
Suivi le protocole.
Réservé les restaurants de connaisseurs.
Elle pleure.
Il lui dit qu’il n’en peut plus
de l’entendre parler de bouffe.
Que la vie est courte
qu’il est stupéfait de la voir gâcher son intelligence
sa finesse
dans le vide.
Il lui dit qu’elle pourrait écrire des poèmes
qu’il a besoin qu’elle lui parle de livres
de politique
de pensées qui resteront.
Parce que sinon, à quoi bon vivre.

Elle le regarde sans comprendre.
Elle comprend juste qu’elle l’a perdu.
Ca lui fait mal. Comme un couteau.
Alors elle bloque le coin extérieur de ses yeux
le regarde fixement
et lui dit d’une voix froide
que ses textes
ses soit-disant théories
sont du vide
qui n’ont même pas l’avantage de procurer du plaisir
que son attitude est une insulte
à ceux qui vivent ici
et qu’il vaut mieux la décadence
à la bouffonnerie.

J’ai tant entendu ces mots
encore et encore
toutes les semaines
à la maison
que je prends les deux cloches couvre-plats en argent

et leur écrase la tête


14 décembre 2011

Le thé trop chaud

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 9:33

les kanji du thé

Cher amour,

Si tu lis cette lettre c’est que je suis morte.
Si tu lis cette lettre c’est que quelqu’un l’a déposée
sur ta pierre au cimetière.
Je sais bien que tu ne peux pas lire de lettres.
Je sais bien que tu es mort.
Je sais bien que nous n’avons jamais cru
aux kami, à la réincarnation, aux esprits qui flottent dans le blanc.

Nous avons toujours su la vie trop courte.
Un court trop long pour les âmes fines.
Je ne te rejoins pas.
Il n’y a personne à rejoindre après cette lettre.
Je ne me rejoins pas.
Je suis du côté de la vie.
Et si j’y mets fin, c’est pour être du côté de la vie.

Je sais que je me mens.
Je connais tous les mensonges des suicidaires.
Tu es fier du livre que j’ai écrit sur le sujet.
Tu es fier de ma beauté.
De me seins.
De mes patients.
Je pense à eux.
A ceux qui me haïront de les trahir.
De les avoir ramenés du côté de la vie.

Mon amour,
il y a d’autres hommes que toi dans le monde.
Peu nombreux. Mais ils existent.
Parmi ces peux nombreux, peu seront libres.
Et parmi les libres, combien seront compatibles avec ma peau ?

Mon amour, si nous n’avons pas pu avoir d’enfants
c’est de ma faute.
La dernière analyse a trouvé pourquoi.
Tout ce chemin pour cela.
Toutes ces dents serrées pour cela.
Toi qui a accepté qu’on ne se marie pas.
Pour que je puisse continuer le nom de ma lignée.
Toi qui m’a volé les couleurs du monde.
Toi que je prenais dans mon ventre
que j’attendais dans mon ventre
toi que j’attends
toutes les nuits.

J’ai peur.
Je suis angoissée.
Mon plexus guette un coup.
Ma gorge sent des doigts.
Je suis du côté de la vie
sans ressources
je n’ai pas ouvert mes cartons

Mon amour
si tu lis cette lettre
c’est que je ne serai plus.
Il n’y aura rien eu.
Je suis du côté de la vie.
C’est indifférent.
Mon amour
ta pierre est froide

les fleurs sont belles
le thé trop chaud


13 décembre 2011

Je la haine

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 9:01

Zaime pas les tsutsudji

J’ai compris tôt que je n’étais pas belle.
J’ai compris tôt que mon visage produit chez les autres
un sentiment qui fait froncer les sourcils
tourner le regard.
Je ne suis pas laide.
Quand je me regarde dans le miroir
je sais ce qu’ils se disent.
elle aurait pu être belle si…
Si elle n’avait pas son oeil droit qui louche
son nez trop pointu
sa bouche trop petite, trop fermée.

J’ai compris plus tard,
à l’école,
que je n’étais pas intelligente.
Pas bête.
Mais laborieuse.
Pouvant faire illusion un peu.
Pas longtemps.

Mais au moins, pendant mes quatre premières années
j’ai eu la sensation d’être aimée de ma mère.
Et cela. Ce si peu qui n’était pas totalement vrai.
Elle me l’a arraché.

Je la haine.

Ma soeur est née belle.
Des traits parfaits.
De grands yeux.
Un grand sourire.
Elle est née gracieuse.
Elle est née intelligente.
A ses premiers pas, ses premiers mots, tous ses « premiers »
j’entends encore, puis encore,
qu’est-ce qu’elle est en avance sur sa soeur, neh…
et je commence à voir la pitié.
Je me demande ce que je fais de mal
pour qu’on ne me regarde plus. Plus du tout.
Je ne comprends pas.

Je la haine.

Je suis vide.
Comme un sac plastique blanc sans marque
gonflé par la trainée des voitures
sur un périphérique.
Et seule la haine transparente et grise
qui me fait un rictus à ma bouche trop petite
me donne une forme
et un bruxisme qui me contraint à être
appareillée toutes les nuits

Alors je la fais souffrir.
Je torture ma soeur.
Longtemps.
Souvent.
Je rêve qu’elle meure.
Les adultes ne voient jamais
toutes ses cicatrices.
Ils lui disent que les disputes entre soeurs
c’est normal.
Ils lui demandent d’être gentille avec sa grande soeur
et je comprends qu’elle comprend qu’ils veulent lui dire
que je n’ai pas sa chance.
Alors mon sac se gonfle plus encore.

J’aime voir sa peur.
La voir terrifiée me fait sourire.
A chaque instant elle m’observe du coin de l’oeil.
J’aime qu’elle ne soit jamais au repos.
J’aime la nuit lui parler de tous mes projets
pour la faire souffrir
longtemps
pour qu’elle meurt

Je la haine.
Je la haine.

Plus tard je la haine toujours. Plus.
Elle et son beau mari riche.
Elle et ses beaux enfants doués.
Elle et ses guérisons miraculeuses quand elle est gravement malade.
Elle et sa gentillesse pour ceux qui ont peur et son regard pourri de compassion.

Moi je suis le sac blanc vide qui claque. Qui crispe. Qui salit la vie.
Rien ne m’a sauvée.
Rien ne me sauve.
Ni les enfants. Ni la religion.
Ni la mort des parents.
Ni la maladie.

Je suis une boule de haine qui ne mérite pas de vivre
je fais du mal

et c’est la faute à personne


12 décembre 2011

Sekihan

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 11:04

L'épaule

Je suis un homme sérieux.
Le Japon contemporain me fait vomir.
J’ai honte. Et j’ai mal.
Pour mon Japon.
Les barbares de l’ouest nous ont tués.
Comme les barbares du nord ont tué les Song.
C’est fini pour nous.
Rien n’y pourra plus changer.
Ni un coup d’état.
Ni une catastrophe.
Ni l’arrêt définitif de la télévision.
Ni un vrai shogun.

J’ai longtemps pensé à ces options.
J’ai voté pour la cause du vrai Japon.
J’ai financé la cause du vrai Japon.
J’ai chanté la cause du vrai Japon.
Je vis tous les jours
en conformité avec l’esprit
des hommes civilisés.

Mais même nous,
les quelques uns d’entre nous,
qui luttons pour rester civilisés
pour rester fiers
pour vivre dignement
fidèles aux lignées de génies
qui ont honoré, pour nous,
l’harmonie,
qui ont exalté l’esprit du fragile,
celui qui gagne son éternité
dans la célébration du fragile,
même nous
dans nos vies entourées de décadents faux
et pitoyables
nous ne sommes que des cosplay
des ridicules
des simulacres

Quand je prépare le thé
et souffre de mon seiza
je me sens faux

Quand je taille mes pins
et subis l’horrible nuisance
des chansons stupides des camions de recycle-shops
et de ramassage de cartons
je me sens faux

Quand je sors en geta
je me sens faux
Quand je prie au temple
Quand je prie au sanctuaire
je me sens désormais faux
Même mes flèches vibrent fausses.

Je suis sévère avec mes filles.
Elles ne doivent pas trahir
ce qu’on nous a légué
ce qu’on doit transmettre.
On ne rigole pas à la maison.
La fumée de l’encens monte droite vers les planches de vrais bois.
Les dos sont bien droits.
Les visages bien plats.

Nous partageons le plaisir des saisons.
Des fêtes qui rythment le temps.
La lune blanche.
La lune rouge.
Les éclipses.
Les wagashi apportés par mes étudiants.
Parfois, encore un peu,
cela sonne juste.

Ce matin,
au petit déjeuner,
ma femme a servi du sekihan
à ma fille de treize ans.

Nous n’avons rien dit.
Nous n’avons pas souri.
Nous avons continué à manger en silence.
Comme tous les matins.

Mais dans notre silence
nous partagions tous un sourire

Parce que c’est beau
la façon dont on annonce ainsi à un père
que sa fille n’est plus une petite fille.


11 décembre 2011

Yakiniku

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:24

L'élégance n'est pas un dieu masculin

Je fabrique des livres.
A la main.
De petits livres à l’unité.
Des pièces uniques.
A la main.
Des livres aux pages blanches.

Techniquement, ce ne sont pas des livres.
Mais des catalogues à hanko.
Pour les calligraphes
et les collectionneurs.

Mais de nombreuses femmes du Kansai
viennent la veille d’un anniversaire
acheter mes livres
pour que leur mari
tracent au crayon 0.25
- mes livres tiennent dans une main fermée -
leurs meilleurs haiku de l’année.

Je fabrique des livres.
A la main.
Pour le précieux.
A serrer dans son poing.

Comme mes livres, je suis petite.
1m48.
Précieuse.
Bien proportionnée.
Avec de longs cheveux miroirs.
Je porte des talon-aiguilles instables.
J’aime les tissus. Les motifs.
Les odeurs.
Je rajoute des huiles essentielles
dans la peinture d’or sur la tranche
de mes livres.

Je suis une sensuelle.
J’aime toucher.
Mes clients aiment toucher mes livres.
Les frotter entre leurs paumes.
Les déplier devant leur nez
les approcher de leurs oreilles.
Mes livres sont des corps.
Pour la paume.

C’est pourquoi je lui ai dit non.
Il est beau, il me plait.
Ses dessins à l’encre sur mes livres dépliés
sont comme des tatouages
sur la peau d’une Venus maori.
Et j’aime la viande.

Mais il est hors de question
que j’aille avec lui
au yakiniku

La raison est simple.
- les trois raisons sont évidentes -
Toutes mes amies m’ont répondu de la même façon.

D’abord, la viande grillée, c’est le sexe.
Les lamelles de viande grillée d’un bon restaurant
- pour t’impressionner, il va mettre le prix
et espérer un retour instantané sur investissement -
étoilées de bon gras, tendres, réactives comme une excitation
c’est le sexe.
Si tu partages ça avec lui
tu lui dis qu’il peut réserver le love hotel.
Et tu n’as pas le droit d’être prête
avant bien d’autres étapes
si tu ne veux pas passer pour une facile.
Même si tu aimes la viande.
Même si tu aimes les corps.
Ta réputation prime le barbecue.

Ensuite des rendez-vous galants
je n’en ai pas eu tant que ça.
Alors je m’applique.
Je mets ma plus belle robe nettoyée au pressing.
Je passe chez le coiffeur.
Et ça me coûte deux livres.
Or le yakiniku, c’est garanti,
ça vous ruine une robe et une coiffure
en cinq minutes.
Deux lamelles et tu pues le grillé.
J’aime la viande
mais pas le gâchis.
Le yudofu fera très bien l’affaire.

Dernière raison pour lui dire non
- en me remettant du baume sur mes lèvres -
- et il a compris parce qu’il est fûté -
c’est que le yakiniku
si tu ne le trempes pas dans la sauce à l’ail
tu le gâches.
Toutes les filles qui disent
qu’elles préfèrent juste du sel sur leur viande
mentent.
Elles aiment l’ail.
Mais elles savent aussi qu’au love hotel
elles pueront de la bouche.
En plus du grillé.
Ca, pour une femme japonaise qui se respecte,
c’est la définition de l’impossible.

Le dieu du beau ne s’assassine pas


 
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