Les sept statues
Nous sommes six plus un
bien alignés derrière la vitre.
Pendant six siècles, il n’y a pas eu de vitre.
Mais là, il y a une vitre.
et un néon violacé
qui fait des reflets
dans le verre de nos yeux.
On est de bois.
Tout en bois.
Sombre, maintenant.
Mais nos yeux sont en verre.
blanc et noisette.
Comme neufs.
On est assis.
En prière.
Les mains en gasshô
pas totalement jointes.
Il a fallu un coup de scie
sûr
pour que nos mains
ne se touchent pas totalement.
Nos corps ne sont pas parfaits.
Nos têtes, si. Mais nos corps, non.
On ne se souvient plus
si ce sont des étudiants
qui ont fait nos corps.
Après six siècles
on ne se souvient plus de grand chose.
Même nos noms,
s’ils n’étaient pas gravés derrière nous
il n’est pas sûr que quelqu’un s’en souviendrait.
On se ressemble beaucoup.
Si on échangeait nos places
comme ça,
une nuit d’Obon,
il n’est pas sûr que le vieux prêtre du temple
s’en rendrait compte.
La caméra de sécurité, basse définition,
ne verrait rien.
On est des fondateurs.
Chacun avec notre personnalité.
Tous les nôtres ont disparu de toutes les mémoires.
Mais nous, tous les six plus un
on a ce quelque chose de spécial.
on a fait ce quelque chose de spécial
qui fait qu’un vieux prêtre
six siècles plus tard
réussit à trouver les fonds
pour nous mettre derrière une vitre et un néon.
Le temple est petit. Il faut connaître pour y venir.
Ceux qui passent devant nous ne sont pas nombreux.
Ils viennent pour la statue de Hotei. En terre cuite.
Comme nos visages, il faut dire qu’elle vaut le déplacement.
Nos visages se ressemblent.
Tous les visages d’hommes du même âge au crâne rasé
se ressemblent.
Les prêtres, les profonds, les bienveillants, les fondateurs
sont censés se ressembler.
Dans leur don de soi aux bouddhas, aux bodhisattvas
et aux autres hommes.
Tous les hommes, au fond, se ressemblent.
On nait, on vit, on meurt
on jouit, on prie, on pleure
on a froid, on donne chaud
on fait, on défait
on a les mêmes heures.
Mais rarement une statue.
C’est pour cela que tous les six
il nous énerve. Le septième.
Depuis le début, il nous énerve.
Les visiteurs passent devant nous.
Les dévots nous prient.
Les touristes nous dévisagent,
Pour voir nos petites différences.
Comme c’est amusant
ils se demandent,
tiens, lequel est-ce que je préfère ?
alors ils repassent une deuxième fois devant nous
et là
ça ne rate pas
ils s’arrêtent toujours à la fin
sur notre collègue du fond
à droite pour eux
à gauche pour nous.
Franchement c’est vexant.
Tous les jours pendant six siècles.
Ce n’est pas de notre faute
si on ne sourit pas




