10 décembre 2011

Les sept statues

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 10:16

Sourire clown

Nous sommes six plus un
bien alignés derrière la vitre.
Pendant six siècles, il n’y a pas eu de vitre.
Mais là, il y a une vitre.
et un néon violacé
qui fait des reflets
dans le verre de nos yeux.

On est de bois.
Tout en bois.
Sombre, maintenant.
Mais nos yeux sont en verre.
blanc et noisette.
Comme neufs.

On est assis.
En prière.
Les mains en gasshô
pas totalement jointes.
Il a fallu un coup de scie
sûr
pour que nos mains
ne se touchent pas totalement.

Nos corps ne sont pas parfaits.
Nos têtes, si. Mais nos corps, non.
On ne se souvient plus
si ce sont des étudiants
qui ont fait nos corps.
Après six siècles
on ne se souvient plus de grand chose.
Même nos noms,
s’ils n’étaient pas gravés derrière nous
il n’est pas sûr que quelqu’un s’en souviendrait.

On se ressemble beaucoup.
Si on échangeait nos places
comme ça,
une nuit d’Obon,
il n’est pas sûr que le vieux prêtre du temple
s’en rendrait compte.
La caméra de sécurité, basse définition,
ne verrait rien.

On est des fondateurs.
Chacun avec notre personnalité.
Tous les nôtres ont disparu de toutes les mémoires.
Mais nous, tous les six plus un
on a ce quelque chose de spécial.
on a fait ce quelque chose de spécial
qui fait qu’un vieux prêtre
six siècles plus tard
réussit à trouver les fonds
pour nous mettre derrière une vitre et un néon.

Le temple est petit. Il faut connaître pour y venir.
Ceux qui passent devant nous ne sont pas nombreux.
Ils viennent pour la statue de Hotei. En terre cuite.
Comme nos visages, il faut dire qu’elle vaut le déplacement.

Nos visages se ressemblent.
Tous les visages d’hommes du même âge au crâne rasé
se ressemblent.
Les prêtres, les profonds, les bienveillants, les fondateurs
sont censés se ressembler.
Dans leur don de soi aux bouddhas, aux bodhisattvas
et aux autres hommes.
Tous les hommes, au fond, se ressemblent.
On nait, on vit, on meurt
on jouit, on prie, on pleure
on a froid, on donne chaud
on fait, on défait
on a les mêmes heures.
Mais rarement une statue.

C’est pour cela que tous les six
il nous énerve. Le septième.
Depuis le début, il nous énerve.
Les visiteurs passent devant nous.
Les dévots nous prient.
Les touristes nous dévisagent,
Pour voir nos petites différences.
Comme c’est amusant
ils se demandent,
tiens, lequel est-ce que je préfère ?
alors ils repassent une deuxième fois devant nous
et là
ça ne rate pas
ils s’arrêtent toujours à la fin
sur notre collègue du fond
à droite pour eux
à gauche pour nous.

Franchement c’est vexant.
Tous les jours pendant six siècles.

Ce n’est pas de notre faute
si on ne sourit pas


9 décembre 2011

Les sous-vêtements

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 9:25

Takenaka, mon âme

Quand le chef n’est pas là
c’est moi qui m’en charge.
De la prière du mois.
Au petit sanctuaire.
Tous les 8 à 11h.

Sur mes sous-vêtements
(caleçon long, gris bariolé, t-shirt col V, blanc, manches longues,
tous deux en heat-tech synthétiques pour l’hiver)
j’enfile ma lourde tenue de cérémonie
- turquin et zinzolin -
aux grands kamons dorés,
mon couvre-chef résillé,
et je marche
sous les torii corail,
sur les pierres grises à feuilles carmin
où mes gros sabots laqués raclent.
Je marche vers le petit sanctuaire,
le premier à avoir été construit sur notre colline.

Depuis que le vieux est mort
il n’y a que les vieilles qui viennent.
Les vieilles et les deux filles d’une vieille.
Qui ne sont plus toutes jeunes.
Ca papote.
Du temps. De chiffons. Des douleurs. Des saisons.
Je ne suis pas sûr qu’elles croient aux kamis.

Moi j’y crois.
J’y crois quand je les sens.
Et je les sens quand je ne me sens plus.

Pour les matsuri du mois comme ce matin,
les kami, c’est sûr, s’en fichent.
Ils ne descendent pas.
Ils envoient leur ombre.
Pour la figuration.
- comme les humains avec leurs vieilles –

Les ombres des kamis
je ne suis pas encore assez sensible pour les sentir.
Alors je fais les gestes.
Je chante haut et fort
à mon rythme
les prières de purification
et la dédicace
Je bénis les présents
et les absents
avec le papier tressé
Je présente les légumes
les fruits
les algues
le sake

Je monte, je descends
je rentre, je sors
je salue deux fois
clappe deux fois,
synchrone avec les vieilles.
Ca fait croasser les corbeaux.
Je resalue
reclappe
avec les vieilles.
Et les corbeaux.
Puis encore.

Je sers le sake béni
où les vieilles trempent leurs lèvres
avec gourmandise
J’offre les grains de riz cru
que les vieilles font craquer sous leur dent

Tout le monde se sent bien.
Purifié.
Même ceux qui n’ont pas l’âme sale.
On se remercie.
Les vieilles repapotent
Du temps. De chiffons. Des douleurs. Des saisons.
et chacun repart
avec son sac plastique blanc
et ses fruits, ses légumes
ses offrandes partagées et bénies.

On voit la neige sur Hieisan ce matin.

Le chef ne met jamais de sous-vêtements heat-tech.
Je me demande comment il fait.


8 décembre 2011

Le toujours

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 9:33

Pour les vieilles qui ratissent les jardins du paradis

Mon amie et moi, on aime nos costumes.
Je ne connais personne qui n’aime pas les costumes.
Mais nous, nos costumes
on les aime – beaucoup.

Ils font de nous de pauvres paysannes d’Edo.
Un brin dévotes.
Un peu chiffonnières.
Ca me fait ressembler à ma grand-mère.
Petite, elle me dit qu’elle aime son costume
parce que ça la fait ressembler à sa grand-mère.
Ma petite fille aime mon costume.
Je lui en ai cousu un à sa taille.
J’utilise les mêmes râteaux de bambou que ma bisaïeule.
Le temps ne bouge pas.
C’est bien.
C’est bien de préserver le temps du continu.

Les saisons, elles, elles bougent.
On est là pour ça.
Pour balayer les saisons.
Pour que la mousse ne bouge pas.
Les plus beaux temples,
les yeux dans les plus beaux temples,
ont besoin
du vert épais d’une mousse qui ne bouge pas.
Même au souffle.

Pour qu’elle ne bouge pas, la mousse a besoin de
respect.
Comme un très vieux chat qu’on brosse.
Seule la main d’une grand-mère sait y faire.
La râteau d’un homme, le râteau d’une jeune
n’y feraient pas.
Les retraités volontaires, c’est pour les temples pauvres.

Pour les mousses précieuses
il faut les poignets d’une vieille.
En fichu blanc et bleu pétant
le visage invisible sous la triple visière de tissu
la douleur dans les os
la nuque basse
la démarche de canard
et la force de celles qui n’ont jamais plié.

Nous sommes peu nombreuses.
Nous sommes fières.
Silencieuses.
Nous sommes les gardiennes du toujours.

Quand je rentre chez moi
dans le panier de mon vélo orange
il y a toujours des fruits.
De beaux fruits.
Les plus beaux fruits.
Ceux qui valent le prix d’un beau poisson.
Pièce.
Ceux qui ont été offerts au temple
pour les statues.
Ca se perd vite les fruits.
Et dans les temples où des grand-mères
s’occupent de la mousse,
il y a toujours trop d’offrandes.

Alors quand je rentre,
je me fais une théière de soba cha
je me pèle une grosse pomme
mes poignets tremblent
il y en a trop,
pour quatre,
je suis seule.

Je mange tout.


7 décembre 2011

Le spirituel ou le répugnant

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 10:03

A l'automne qui va

« Chaque rencontre est la rencontre juste »
Mon chef vient me voir
« Ce qui arrive, il ne pouvait y avoir que cela »
C’est la crise
« chaque temps de commencement, est le moment opportun »
Il est temps de chercher un nouveau travail
« Ce qui est fini est fini »
Vous pouvez rentrer chez vous dès maintenant

Sois bon avec toi-même
Aime de tout ton être
Sois toujours heureux

« Chaque rencontre est la rencontre juste »
L’interne vient dans ma chambre
« Ce qui arrive, il ne pouvait y avoir que cela »
Ce n’est pas opérable
« chaque temps de commencement, est le moment opportun »
On vous a trouvé une place libre en soins palliatifs
« Ce qui est fini est fini »
Non, vous ne pouvez pas rentrer chez vous

Sois bon avec toi-même
Aime de tout ton être
Sois toujours heureux

« Chaque rencontre est la rencontre juste »
Le premier ministre s’adresse à la nation
« Ce qui arrive, il ne pouvait y avoir que cela »
Il faut travailler plus et gagner moins
« chaque temps de commencement, est le moment opportun »
Notre sacrifice sera notre fierté pour les générations futures
« Ce qui est fini est fini »
Les ressources naturelles sont épuisées

Sois bon avec toi-même
Aime de tout ton être
Sois toujours heureux

« Chaque rencontre est la rencontre juste »
Mon père rentre saoul
« Ce qui arrive, il ne pouvait y avoir que cela »
Il me hurle que je ne suis même pas son vrai fils
« chaque temps de commencement, est le moment opportun »
Je regarde mes mains déformées par la machine à bois familiale
« Ce qui est fini est fini »
Je mets dans mon sac mon livret, mon hanko, les vêtements que j’aime

Sois bon avec toi-même
Aime de tout ton être
Sois toujours heureux

« Chaque rencontre est la rencontre juste »
Tu me dis oui, la place du comptoir à côté de toi est libre
« Ce qui arrive, il ne pouvait y avoir que cela »
Tu lis mon manga préféré
« chaque temps de commencement, est le moment opportun »
Tu es libre
« Ce qui est fini est fini »
Nous ne serons plus jamais seuls

Sois bon avec toi-même
Aime de tout ton être
Sois toujours heureux


6 décembre 2011

L’écho

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:44

Pourquoi le leur dirais-tu ?

Je suis prêtre
C’est un choix.
Je le paie.
J’ai souvent froid.

L’hiver, à Takao
j’ai le crâne bleu
les pieds bleus
les mains bleus
quand je sors rajouter de l’encens
sur les braises de l’autel de la cloche.

Je m’ennuie souvent.
A attendre ceux qui ne viennent pas.
Personne ne croit plus.
Et ceux qui viennent, viennent en touristes.
Bien sûr, les mamies font encore les gestes.
Mais personne ne se connecte plus.
Au flux sacré du monde.
Alors même moi, souvent, j’ai du mal.
C’est peut-être parce que je suis jeune.

L’essentiel du temps
je surveille
je suis guide
et marchand de souvenirs.
Je balaye.
Je range.
Je prends soin des arbres.
Je m’occupe de la compta des ventes.
Des commandes de souvenirs.

Mais tous ces temps perdus
ces temps gâchés
ces petits temps de rien
s’effacent, comme les feuilles en hiver
pour laisser
les branches instants qui comptent

Je suis face à Yakushi Nyorai
le bouddha de la médecine
celui qui prend soin
des corps qui souffrent
Je suis seul
dans l’immense hall
au sommet des marches
j’entends le murmure des arbres
dans l’oreille du vent
se poursuivre
malgré mes gongs et mes bols
malgré ma voix claire
qui porte clair

Et soudain
tout se cale
dans un écho instantané
Il n’y a pas de flux car il n’y a pas de temps
Il n’y a pas de moi ni d’autres car il n’y a pas d’espace
Il n’y a ni lumière ni couleur ni son ni souffrance
et tous ces riens ne sont pas le rien
qui est orgueilleux et incomplet de sa complétude
tous ces riens
annihilent le rien
le font vibrer comme une corde à sauter d’enfant
la corde tourne autour de nous
tous les souffrants
toi mon frère mort
toi ma grand-mère qui attends la mort
toi ma voisine qui attends un enfant
toi le visiteur qui ne te sais pas malade
toi l’amante du visiteur
toi l’arbre qui tombes
toi la pluie d’hiver
toi l’hôpital
la voix cassée
je saute à chaque grain de mon chapelet
et la corde qui est le là
poursuit sa course
la terre vibre de toutes les âmes
qui sautent à la corde de tous les riens
la terre saute

et le bruit rythme
l’écho
dans le coeur battant
de bouddha


 
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