26 novembre 2008

Les kakis

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 16:54

« Et ton voyage dans ta maison de Kagoshima,
tu nous as ramené des kakis ?

Non

Les singes et les oiseaux ont tout bouffé ?

Non
Quelqu’un m’a volé mes kakis

C’est p’têtre ton voisin, le vieux
Celui qui était une terreur quand il était petit, il va bien ?

Oui, il a tenté de se
suicider
Il est allé à l’hôpital
psychiatrique
maintenant il est
dans une maison de
retraite
il mange bien
Il a juste cassé sa voiture
à cause des médicaments
mais lui n’a
rien eu
Donc
ça va
c’est pas lui
Plutôt que de parler tu f’rais mieux de te concentrer sur la
partie
 »

Matsujirô, c’est le genre de
conversation qu’il entend
quand il va
dans ce club de go
près de la gare de
Kyôto

On paie à la partie
le prix d’un curry
on a le droit à un thé
et à la fumée
des papys
qui fument comme des cowboys
virils
mais
qui se sont faits virer
de chez eux
parce que leur obâsan ne les
supporte plus depuis qu’ils sont à la
retraite

Matsujirô il aime bien les
kakis
les arbres noirs sans
feuilles
remplis de grosses tomates
oranges comme des
boules de Noël
couleur
citrouille
et qu’on laisse
mûrir
sucrir
et qui parfois sont exquises
et parfois
shibui

L’astringence du kaki
pas mûr
Matsujirô l’aime
parce que cette
sensation qui rend
muet, la bouche
sèche comme en crise
mycologique
farineuse avec un goût de
rien
c’est elle qui nomme
l’âpreté
celle qu’il aime dans
l’art
japonais :
shibui :
simple, modeste
implicite, tranquille
naturel, sain
rustique

Shibui,
se reconnecter avec la
sensation
rigolotement désagréable
shibui
c’est comme si
l’on buvait un alcool trop
fort
qui fait ouvrir la bouche
et les yeux
sauf que là
ce n’est pas de l’alcool
c’est de l’art
c’est l’art
c’est les arbres noirs
aux branches nues
aux branches noires
qui portent ces
boules oranges
couleur d’automne
âme d’automne
comme un excès d’enfant
une éructation
joyeuse
d’avant
l’hiver
quand il n’y aura
plus que le
noir
quand les arbres ne seront
plus que
noirs
noirs
et toujours aussi
beaux

Matsujirô
il se dit ça
en se faisant
battre et ça
l’énerve

Matsu il passe
de temps en temps
dans ce club
surtout quand
il
revient
du
Soapland
d’Osaka

Matsu il est
fort au go
3ème
dan
Et là ça l’énerve
parce qu’il se
fait battre
par une fille
moche
mariée
qu’il voit pour la première
fois
avec un accent pas possible
et habillé sans le
moindre goût
ce qui lui semble improbable
au
Japon

Il est d’autant
plus en
colère qu’il se fait
battre
élégamment
sans avoir le sentiment
de mal
jouer
en prenant
plaisir à la partie qui
n’est
ni agressive
ni molle
ni convenue
ni suprenante
ni décisive et stressante
sur un seul
groupe
mais juste
aérienne
comme si l’on
jouait
avec
lui

Il sent que quelque
part en
lui
son gros kami
rigole fort
en se moquant de
lui
et ça l’énerve
davantage
comme si on lui
volait les
kakis
de son
arbre

Alors il abandonne
en regardant la fille
droit dans les
yeux


23 novembre 2008

Les vélos, les parapluies

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 10:32

Mme Yamada est énervée.
Elle est même
franchement en
colère.
Là, dans la rue
elle aimerait
bien que quelqu’un
lui cause un
petit tort
pour pouvoir
se laisser aller
et crier
tout fort
comme une
femme d’Osaka.

Parce que
trois fois
trois fois
c’est
trop

Depuis le
début
de l’année
ça
fait
trois fois
TROIS fois
que la
fourrière
lui embarque
son
vélo.

Et
puis là
elle se
retrouve
bête
comme un
mandjou
avec son sac
à commissions
parce qu’il
pleut
et
qu’évidemment
quelqu’un
lui a
piqué
son parapluie

son parapluie
qui tenait
bien
sur
son
vélo.

Alors
elle hèle
un
taxi
un vieux
monsieur
éteint
qui lui fait penser à son
cousin.
Qui
tente
d’initier
la conversation
par un
« samui ne »

Mme Yamada
est
tellement en colère
qu’elle a envie de répondre :
Samui ne ? Samui ne ?
Bien sûr qu’il fait froid
et puis ya quinze jours
c’était « Atsui ne » parce
qu’il faisait encore chaud
Et puis quoi encore :
burekingu niouzu,
breaking news,
la pluie mouille ?

Si elle était son
amie
d’Osaka
Mme Yamada
se ferait plaisir
de lâcher fort sa
voix
dans le
palais
et les aigus
à en avoir la gorge
chaude
et les yeux qui sortent
un peu vers le
haut
elle lâcherait sa
voix
sur la fourrière
et les
parapluies
avec le chauffeur
qui
commenterait
poliment mais fermement
sur le fait
que la fourrière
c’est des pourris
commissionnés par
la mairie qui ne
sait pas
ce qu’elle veut
sur le Protocole
de Kyôto
la pollution et les
gros nuages noirs
des bus
et que
blablabla
pechakucha

Mais

Mme Yamada
est tellement
en colère
tellement
kyotoïte
qu’elle
répond
« ne »
sagement
et s’enfonce
dans son
siège
recouvert
de
son drap
blanc
immaculé
amidonné
en décidant
qu’elle ne
mettra pas
sa
ceinture
de sécurité

Des
parapluies
et des
vélos
Mme Yamada
elle en
a
eu
beaucoup
Plusieurs
dizaines
Plusieurs
centaines.
Si.

Elle se
souvient
avec
émotion
de
son parapluie
qui a vécu
deux
ans

Depuis
elle
n’achète
plus que des
parapluies
transparents
au
100 yens shop
et elle pique
les mêmes
que ceux
qu’on lui
pique
quand vraiment
vraiment
elle ne peut
pas
faire
autrement.

Mme Yamada
est énervée
parce que
depuis que
c’est interdit
elle ne va
plus pouvoir
en trouver
des supports
à parapluie
qu’on fixe
sur le
guidon
et qui permettent
de pédaler
doucement
bien droit
avec le parapluie
ouvert
au dessus de
soi
en faisant
attention
comme dans un ballet
de danse classique en grands
tutus roses
attention
de ne pas
toucher
le tutu parapluie
des autres vélos
à
parapluie
transparent
qu’on ne voit pas dans le
gris blanc
du ciel
quand il fait
« samui ne »

Parce que ça,
c’est
sûr,
elle n’ira
pas à la
fourrière
même si ils
lui écrivent
trois fois
vu que
tous les vélos
sont
immatriculés
et que le policier
du kôban
de son quartier
viendra la voir

D’abord
parce que la
fourrière
c’est plus cher
qu’un vélo
neuf
maintenant
qu’elle n’achète
plus que des
vélos qu’à
une vitesse
parce qu’à
force
ça coûte
trop cher
les vélos
plus chers

Elle n’ira pas
parce que
l’année
dernière
elle est sûre
que c’est un
des gars de la
fourrière
qui lui a piqué
la batterie
de son
vélo
électrique et
c’est là
qu’elle s’est
dit :
plus jamais
plus jamais

Mme Yamada
pose
sa tasse de
thé
la grosse grise
qu’elle aime
bien et qui
réchauffe bien
les
mains
s’asseoit
près du chauffage
électrique
à résistance
qu’elle vient
d’allumer
et
pense à la
vie

Mme Yamada
rêve
d’une
vie

personne
ne
perdrait
n’oublierait

personne
ne se
ferait
voler
son parapluie
une
vie sans
fourrière

quand il
pleut
on traverse
lentement
rapidement
lentement-rapidement
comme dans un film
muet
les
ponts
de Kyôto
le dos
bien
droit
sur son
vélo
avec un
parapluie
tutu
transparent
qui
protège
la
vie


20 novembre 2008

Ryu au Kongô Rinji

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 10:36

Dimanche, Ryu
le mari
d’Etsuko
et
Etsuko
sont allés au
Kongô Rinji

Etsuko
ne se
souvient
plus comment
elle en a
entendu
parler
La cousine
d’une amie
peut-être

Elle aime
bien
quand Ryu
rentre
deux fois
par
mois
de
Tokyo

Ryu
elle s’est
mariée
avec
lui
par
amour
Ils
étaient
tous
les
deux
dans la
même
université
d’art

Ryu
voulait
être
peintre
Elle
aime
les
peintures
de
Ryu
Comme
des
calligraphies
en
couleurs
abstraites
au
très
très
très
gros
pinceau
qui
vaut
plus
que
leur
keijidosha

Mais
Ryu
n’a
pas
su
vendre
ses
toiles
Il
travaille
aujourd’hui
pour
la
télé
Il est
graphiste
pour la
télé
Ryu
pensait
que
ça
lui ferait des
contacts
Il ne sait
peut
être
pas se vendre
Peut-être
son
coeur ne veut
pas
vendre
ses
toiles
Alors
il est
graphiste
pour la
télé

Au
Japon
le travail
de Ryu
est
capital
A
la télé
japonaise
toutes les
émissions
ont
un
gros staff
graphique
et Ryu
il est
staff
et comme
il
est bon
Il monte
en grade
vite :
80 heures par
semaine.
Les
bonnes
semaines.

A la télé au Japon,
tout est
sous-titré en
gros
en
couleur
avec des effets
rigolos
et du
bruitage
de jouet
pour
enfants
comme dans
les jeux
télés
américains
italiens
vulgaires
mais
bon
enfant :
japonais

Ryu ne travaille pas
au
sous-titrage
Il travaille au
papier-collage

Ryu a été
très choqué
très surpris
estomaqué
d’apprendre
que ça
n’existe pas
ailleurs
le
papier-collage

Au Japon
pays du
numérique
le
papier-collage
des années
soixante
c’est important

Ryu,
il travaille
pour toutes
sortes
d’émissions
Les débiles
Les rigolotes
Les divertissantes
Les sérieuses
Les infos
Les reportages
Les sportives
Parce que Ryu
est un
très bon
papier-colleur

Le papier-colleur
c’est le
graphiste
qui fait
les panneaux
en couleurs
en papier
sur lesquels
sont
collés
d’autres
papiers
en couleurs
avec
des choses
écrites
dessus

A la télé
japonaise
celui qui
parle
il a
toujours un tableau
avec des
papiers
en couleurs
à côté de
lui

A la télé
japonaise
c’est toujours
rigolo
car
on sait
que sur
le
tableau
des papiers
en couleurs
il y a d’autres
papiers
en couleurs
et tout d’un
coup
hop
celui qui parle
retire
le papier
en couleurs du
dessus
hop
comme un
pansement
comme un
post it
et hop
il lit
à voix haute
ce que la
caméra
filme
et qui est
sur le papier
couleurs du
dessous
qui parfois
cache
un
autre
papier
couleurs

Ryu
à l’extérieur
il est
mou du
tofu
Ryu
il est
fougnafougna
Ryu
il semble
toujours
éteint.
Sauf quand
il
peint.

Mais
sous son
air
fougn’
Ryu
a les idées
claires
un
socle
solide

Son patron
l’a bien
compris
quand il a vu
qu’il n’en
démordrait
pas
sur sa nouvelle
méthode
pour les
papiers collés
à décoller
sur les tableaux
de la
télé

C’est une grosse
industrie
les
papiers collés
de la
télé
Ryu a les
meilleures
imprimantes
branchées
sur son
mac pro
8 cores
pour faire
tourner
Illustrator
Et des
papiers
pansements
qui se collent
et se décollent
pour ces grandes
imprimantes
couleurs
et chaque
feuille vaut
plus
qu’un gros
billet

Mais ces papiers

Ryu
il en veut pas
Ryu a trouvé
une technique
où il pschitt
sur du
beau papier
plastique
de la colle
en
bombe
au degré
de collant
que
les
présentateurs
aiment
parce que ça
colle
pas aux
doigts
et que ça fait un beau
bruit
d’épilation
à la
cire
en dolby
surround

C’est sûr
ça
prend
plus
de
temps
Mais les
présentateurs
sont
contents
et ça
le producteur
il aime
bien

Le producteur
il aime
bien
quand
tout le monde
est content
des
papiers
collants

Donc
Ryu
rentre
rarement
pour
voir
sa
poupée
sa
beauté
son
Etsuko
qu’il
aime
dont
il est
fier
mais qu’il
est
triste
de
décevoir
à ne plus
peindre
mais il se
dit que c’est
provisoire
que peut-être
il rencontrera
quelqu’un
pour vendre
ses
peintures
ou pour
un rôle
d’actrice
pour
Etsuko
qui est
si
belle

Alors
Dimanche
ils
sont montés
dans leur
petite
Kei
rouge à
deux places
on dirait
une
voiture
de sport
qui ne
dépasse
pas les
100

Au boulot
il a imprimé
sur du papier
collant
l’itinéraire
recommandé
par le club
automobile
japonais
pour les
momiji
avec les
téléphones
des temples.

On ne téléphone
pas
aux
temples
C’est juste
pour les
rentrer
sur le
GPS.

Au Japon
tu
rentres
le téléphone
et
hop
l’itinéraire
s’affiche
c’est pratique
parce que
personne n’y
comprend
rien
n’y connaît
jamais
rien
aux rues
aux chiffres
Le téléphone
oui.

Ryu, il a
pris
son
appareil
photo
le dernier
modèle
et ses
plus
beaux
objectifs
et il sait que le tout
vaut plus que son
plus gros
pinceau
qu’il
n’utilise
plus
qu’il
n’utilise
plus

Quand ils visitent
un
endroit
Etsuko
et
Ryu
le font chacun
à
leur
rythme
et ils se retrouvent
à la
fin
pour prendre
un
matcha
et un gâteau.
Ryu aime bien
l’automne
car c’est la saison
des mandjou
au
marron et il
aime bien
quand le gâteau
est
chaud.

Ryu
tous les
ans
depuis qu’il est

il va voir
les
momiji
qui ne sont
pas de
l’art
mais
la nature

Ryu il
n’aime pas
quand il y a
trop de
monde
et en même temps
il aime
bien
parce que c’est
bon de
savoir
qu’on partage
le
beau
avec lui
et elle
et elles, les mamies
le couple là-bas
et les gaijins
et le groupe de
touristes
et chacun a son
appareil
photo
qui vaut
cher
et on se
bouscule
respectueusement
comme si on
dansait
en ronde
fraternelle
sororale
humaine
autour
du beau
à le déguster
savourer
ce beau
qui n’est pas de
l’art
mais qui
revient
et l’on a
à chaque fois
un
an
de
plus

Ryu se
demande
si cette
année est
spéciale
ou si ce
temple
est
vraiment
plus
beau
C’est la première fois
que la couleur
des feuilles
le frappe
méchamment
ça lui
cuit
les yeux
et il n’a
pas
ressenti
cette sensation
depuis
longtemps
du temps
qu’il utilisait
tous
les
jours
son très très très très
gros
pinceau
et ses encres de
couleur
d’eau

Il reste devant
un
arbre
sous un arbre
le cou en arrière
à en avoir
mal
il ferme les yeux
et les couleurs
se mélangent
et restent
sous
ses paupières
au
milieu du
front

Il ouvre les yeux
les ferme
car le soleil
rentre
trop fort
et il voit
le rubis
l’émeraude
l’or
le rubis
l’émeraude
et l’or
le rubis, l’émeraude et l’or
se mêler
s’embrasser
se cristalliser
comme du sucre
s’extraire comme
un
premier jus
d’eau de vie
imbuvable
à 80 degrés
qu’on utilisera
pour les
plaies
le rubis, l’émeraude et l’or
pour briller plus fort, pur
comme l’extrait d’un monde
qui ne connaîtrait pas la crasse
la douleur la violence la mort
qui ne serait que
lumière, couleur
pure
le rubis, l’émeraude et l’or
comme si la matière des reflets
les plus beaux
s’instantanisait en bijoux
le rubis, l’émeraude et l’or
vivants
flottants
volants
dans
le
vent
qui s’applique
doucement
à
éplucher
les
arbres

Ryu
ému
se met
à marcher
plus vite
pour rejoindre
Etsuko
pour
partager
les
yeux
fermés
avec elle
en lui
prenant
la
main

Il
la voit
au loin
près
d’une
centaine de
jizo
posés
sur
la mousse

Il fixe son 300mn
stabilisé
pour faire
un portrait

le
repose

Ryu
voit
Etsuko
qui
sanglote
doucement
sans
bouger

Etsuko vient
juste
de
comprendre
qu’elle
est entrée
dans le
Soapland
la première
fois
six
mois
six mois
pile
après avoir
avorté

à la
demande
de
Ryu


17 novembre 2008

Ume. De Kyôto

Filed under: Texte,Ume — Stéphane Barbery @ 7:29

L’une des
princesses
de Kyôto
s’appelle
Ume

Ume c’est un
pseudo
d’artiste
Ume elle est
pianiste

de
jazz

Ume, elle n’accompagne pas
Ume,
c’est elle qu’on accompagne
mais pas sur scène.
Sur scène,
Ume
joue
toujours
seule
toujours
c’est son principe
elle ne s’adapte
pas
à la musique des
autres
jamais
jamais
même les plus
grands
même pour
s’amuser
même entre
amis

Ume
ne transige
pas
avec le
Juste
et
même les
plus grands
même ses
amis
l’aiment
parce qu’elle
ne s’amuse
pas
quand elle
joue
du
piano
mais
jouit
fait
jouir
jouir jouir jouir
et
élève

Quand Ume
joue
il n’y a plus
que la
lumière
Toutes
les couleurs
parfois
une
et Ume
aime
tracer au
sumi-e
parfois deux
trois, six
couleurs
comme un
automne
un
printemps
une pupille
un suçon
un vieux
bleu
sur la cuisse
la morsure
d’une goutte
d’eau
sur un
charbon
abricot
le
blanc
d’une main
d’une
lèvre
qu’on a
serré
trop fort
le blanc
des
morts,
le noir
des cils
qui trace
un
caractère
aleph,
kanji,
qui
bave
comme
une
larme
de
joie
sur ta
joue

Ume est une princesse
de sa musique
de sa musique
et de
Kyôto
Ume dit
ma musique
est
Kyôto
Kyôto
Et cela ne le dit
jamais
qu’à
elle-même
Ume ne
parle jamais
jamais
aux
journalistes

Ume, cela a été très
dur
violent
criant
silencieusement
quand elle a
dit
à sa mère
qu’elle prenait
la nationalité
japonaise
Et sa mère
s’est retournée
en pointant
la photo
de son
mari

La famille de Ume
est
coréenne.
Depuis
toujours.
Depuis au moins
quinze
générations
Avant, ils ne savent
pas

Quand on est coréen
au Japon
On ne le dit pas
On masque son nom
Par un nom
japonais
On défie parfois
les gens
du regard
quand leurs yeux
expriment
brièvement
un doute
on les défie
à la manière d’un samurai
pour montrer qu’on est d’ici
ou bien on fait
visage
bas
Profil bas
humble
transparent
invisible
pour montrer qu’on n’est pas

Mais jamais
jamais
on n’abandonne
sa nationalité
coréenne
même
après
deux
ou
trois
générations
à vivre
ici
en
japonais
car ce serait
trahir
sa
lignée
son
histoire

Quel est le fou
le fou
la folle
le fou
qui cracherait
qui prendrait
le risque
qui prendrait
la honte
d’insulter
de fâcher
ses ancêtres ?
la vie est déjà
suffisamment
dure
comme
cela
avec les
vivants
pour ne pas
risquer
la vengeance
des
morts

Et qui
est-on
si l’on
n’est
plus
d’où
l’on vient ?
Comment
savoir

aller ?

Alors quand Ume
a annoncé
qu’elle prenait
la nationalité
japonaise,
la mère
d’Ume
a crié
à l’intérieur
pleuré
prié
violemment
en sachant
que cela ne changerait
rien

Ume,
elle ne voulait pas
la nationalité
japonaise
Ume,
elle
voulait la nationalité
kyôtoïte

Mon âme
dit-elle
n’est pas japonaise
coréenne
japonaise
elle est
kyôtoïte

Kyôto, dit-elle,
se dit-elle
à elle-même,
n’est pas japonaise
Kyôto
c’est la vie
dans
chaque
globule
de
sang
qui
passe

dans ton cœur
d’homme
de femme
d’homme
de femme
d’enfant

La nationalité
kyôtoïte
c’est le
passeport
de
l’humain
et Ume
sa lignée
elle
l’a sent
plus humaine
que
coréenne,
sa vie
qui
vient
plus
humaine
que
japonaise

Kyôto,
Ume,
sa musique
et sa vie
qui est sa
musique
est
un sanctuaire
un
mandala
sans
aiguilles
qui apaise
qui élève
qui protège
qui élève
qui sourit
qui dissout
qui partage
qui élève
et qui
jouit
qui élève
qui honore

Ume
est de
Kyôto
comme le plus
beau
de
l’humain


14 novembre 2008

La princesse de Kyôto

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 9:05

Matsujirô
rêve
d’une princesse.

D’une princesse
de Kyôto.
Il n’y croit pas
trop.

Matsujirô
n’est ni
beau
ni laid
ni grand ni
p’tit
Il a des lunettes
il est japonais
il est
discret

Oui mais.
Oui mais
le kami
de Matsujirô
il n’est pas
discret

Son kami
à Matsu
il est énorme
couillu
poilu
solaire
rotant
obsédé
généreux
terrifiant
rigolard

Le kami
de Matsu
il se
gratte
et mange ses
crottes de
nez

Parce que
oui
oui,
Matsujirô
a un
kami

Attention
Matsujirô
est
scien-
-tifique
Il ne croit
pas
aux
esprits

Matsu
il aime
bien la scène
de Matrix
où les humains
sont comparés à des
virus

Mais on ne choisit
pas
trop
sa lignée
et Matsu
son
arrière
grand-mère
elle était
aveugle
elle était
shaman

Il n’a fait le
lien
qu’après coup
pendant
sa thèse
sur le
shamanisme
même s’il le
savait
depuis
toujours

Matsu était en Inde
Après la
Mongolie
avant la
Turquie
avant
l’Afrique

Des transes,
il en avait déjà
faites
il en avait déjà
vues
il avait déjà
presque tout lu
sur le
sujet
Sauf que là
Paf
ben son
kami
il est apparu
en s’grattant
en rotant
en souriant

Après coup
Matsujirô
il se demande
ce que l’indien
avait
vraiment
mis
dans son bol
Il n’est pas
sûr que ce n’était
que
« à base de »
plantes

Donc son
kami
apparaît
wouf
lui donne
un coup de
bide
et
bling
Il est le kami
rigolard
tout en restant
lui-même
tout tout tout
au fond
mais alors
vraiment très
très très
au
fond

Il est kami
et
il se met
à
rire
à rire et à
péter
et à rire
d’un rire
énorme
d’un grand
d’un gros
fou rire
et quand
il y pense
Matsu
il en a encore
mal
aux
abdos
et les coins
des lèvres
qui
remontent

Matsujirô
est
scientifique
sa théorie
c’est que
la transe
nous ouvre
un accès
à nous
mêmes
et aux
autres
à notre langue
aux langues
à toutes les langues
à notre
culture
à notre
lignée
à notre
animalité
à notre
minéralité

C’est ce qu’il
écrit
dans ses
articles
maintenant
Matsu
et dans ses
présentations
powerpoint
qui font toujours
bon effet
dans les séminaires
où il
parle en
anglais

Mais ce jour

quand il
rigolait
tout
seul
par terre
en frappant
le sol
d’une main
et l’autre
sur
ses abdos
Sa petite
voix
de
japonais
à lunettes
très très très
au fond
ben elle
était
pas très
rassurée.

Il se souvient
de sa
question bête
de sa
question
d’homme
quand le
kami
lui demanda
« qu’est-ce tu veux
savoir »
Il se souvient
que les mots
bêtes,
simples
fusèrent :

« qui suis-je ? »

Son gros
kami
s’arrêta de
rire
et de
péter
s’assit en
seiza
en se
massant la nuque
respira
lentement
profondément
par le nez
et souffla
comme un jet
de vapeur
en hiver
par la
bouche

Dans le
nuage
Matsu
se vit
avancer
sur un
chemin
beau
comme dans un
jeu
vidéo

Matsu
il
aime les
jeux
vidéo

Il se voit
marcher
vers
un lac
de
montagne
le picottement du
froid
le
soleil
dans les yeux
et l’air sec
pur
sucré

Matsu
regarde
dans le
lac miroir
se
voit
voit
Eichi
qui lui
sourit
voit la
photo
de son
arrière
grand-mère
qui lui
sourit et qui
danse
voit un
bel
homme
en
kimono
brun
qui marche
en forêt
un gros
mongol
qui
tape sur un
tambour
en peau
de cerf
et il
sent le
goût
de l’alcool
dans sa
bouche
et il
entend
les cris
sifflants
de
l’aigle
Il voit
les montagnes
la neige
le bleu
le gris
le noir
le jaune
le blanc le blanc le blanc
de la
montagne et le froid
dans ses pieds
et l’air
froid
trop froid
dans ses
poumons
Il sent
le sol
sec
sans
eau
sous
ses pieds
nus
noirs
de
crasse
et la
chaleur
suffocante
des
terres
bien après
les montagnes
la pluie
chaude
la pluie qui
noie
et il ne voit plus
ses pieds
pendant qu’il
marche
en faisant des gestes
étranges
avec ses
mains
qui dansent
Et il se sent
tourner
partir
doucement
la tête en
arrière
en tournant
la tête en
arrière
en tournant
lentement
doucement
longuement
comme
une
étoile
Il se voit
gros
habillé
d’un tissu
blanc
à boire
du vin
mêlé
d’épices
à en
vomir
en
respirant
des fumées
jaunes
qui puent
et il a mal
à la tête
d’avoir les
idées
trop
vives
et il entend
le bruit
d’un tronc
qu’on
tape
et ses
pieds
noirs
qui tapent
son
torse
noir
qui
s’offre
et la course
d’un
félin
jaune
d’un félin
d’or
qui fond
sur sa
proie
qui est la
vérité
et le
lac
redevient
miroir
et lui
montre
un
singe
qui se
gratte
s’enlève
un
pou
le
mange
prend
une pierre
la
jette
dans
l’eau
et la pierre
ne touche
pas l’eau
elle reste
à la
surface
à tourner
doucement
lentement
en lui
souriant

en lui
souriant


 
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