La princesse de Kyôto
Matsujirô
rêve
d’une princesse.
D’une princesse
de Kyôto.
Il n’y croit pas
trop.
Matsujirô
n’est ni
beau
ni laid
ni grand ni
p’tit
Il a des lunettes
il est japonais
il est
discret
Oui mais.
Oui mais
le kami
de Matsujirô
il n’est pas
discret
Son kami
à Matsu
il est énorme
couillu
poilu
solaire
rotant
obsédé
généreux
terrifiant
rigolard
Le kami
de Matsu
il se
gratte
et mange ses
crottes de
nez
Parce que
oui
oui,
Matsujirô
a un
kami
Attention
Matsujirô
est
scien-
-tifique
Il ne croit
pas
aux
esprits
Matsu
il aime
bien la scène
de Matrix
où les humains
sont comparés à des
virus
Mais on ne choisit
pas
trop
sa lignée
et Matsu
son
arrière
grand-mère
elle était
aveugle
elle était
shaman
Il n’a fait le
lien
qu’après coup
pendant
sa thèse
sur le
shamanisme
même s’il le
savait
depuis
toujours
Matsu était en Inde
Après la
Mongolie
avant la
Turquie
avant
l’Afrique
Des transes,
il en avait déjà
faites
il en avait déjà
vues
il avait déjà
presque tout lu
sur le
sujet
Sauf que là
Paf
ben son
kami
il est apparu
en s’grattant
en rotant
en souriant
Après coup
Matsujirô
il se demande
ce que l’indien
avait
vraiment
mis
dans son bol
Il n’est pas
sûr que ce n’était
que
« à base de »
plantes
Donc son
kami
apparaît
wouf
lui donne
un coup de
bide
et
bling
Il est le kami
rigolard
tout en restant
lui-même
tout tout tout
au fond
mais alors
vraiment très
très très
au
fond
Il est kami
et
il se met
à
rire
à rire et à
péter
et à rire
d’un rire
énorme
d’un grand
d’un gros
fou rire
et quand
il y pense
Matsu
il en a encore
mal
aux
abdos
et les coins
des lèvres
qui
remontent
Matsujirô
est
scientifique
sa théorie
c’est que
la transe
nous ouvre
un accès
à nous
mêmes
et aux
autres
à notre langue
aux langues
à toutes les langues
à notre
culture
à notre
lignée
à notre
animalité
à notre
minéralité
C’est ce qu’il
écrit
dans ses
articles
maintenant
Matsu
et dans ses
présentations
powerpoint
qui font toujours
bon effet
dans les séminaires
où il
parle en
anglais
Mais ce jour
là
quand il
rigolait
tout
seul
par terre
en frappant
le sol
d’une main
et l’autre
sur
ses abdos
Sa petite
voix
de
japonais
à lunettes
très très très
au fond
ben elle
était
pas très
rassurée.
Il se souvient
de sa
question bête
de sa
question
d’homme
quand le
kami
lui demanda
« qu’est-ce tu veux
savoir »
Il se souvient
que les mots
bêtes,
simples
fusèrent :
« qui suis-je ? »
Son gros
kami
s’arrêta de
rire
et de
péter
s’assit en
seiza
en se
massant la nuque
respira
lentement
profondément
par le nez
et souffla
comme un jet
de vapeur
en hiver
par la
bouche
Dans le
nuage
Matsu
se vit
avancer
sur un
chemin
beau
comme dans un
jeu
vidéo
Matsu
il
aime les
jeux
vidéo
Il se voit
marcher
vers
un lac
de
montagne
le picottement du
froid
le
soleil
dans les yeux
et l’air sec
pur
sucré
Matsu
regarde
dans le
lac miroir
se
voit
voit
Eichi
qui lui
sourit
voit la
photo
de son
arrière
grand-mère
qui lui
sourit et qui
danse
voit un
bel
homme
en
kimono
brun
qui marche
en forêt
un gros
mongol
qui
tape sur un
tambour
en peau
de cerf
et il
sent le
goût
de l’alcool
dans sa
bouche
et il
entend
les cris
sifflants
de
l’aigle
Il voit
les montagnes
la neige
le bleu
le gris
le noir
le jaune
le blanc le blanc le blanc
de la
montagne et le froid
dans ses pieds
et l’air
froid
trop froid
dans ses
poumons
Il sent
le sol
sec
sans
eau
sous
ses pieds
nus
noirs
de
crasse
et la
chaleur
suffocante
des
terres
bien après
les montagnes
la pluie
chaude
la pluie qui
noie
et il ne voit plus
ses pieds
pendant qu’il
marche
en faisant des gestes
étranges
avec ses
mains
qui dansent
Et il se sent
tourner
partir
doucement
la tête en
arrière
en tournant
la tête en
arrière
en tournant
lentement
doucement
longuement
comme
une
étoile
Il se voit
gros
habillé
d’un tissu
blanc
à boire
du vin
mêlé
d’épices
à en
vomir
en
respirant
des fumées
jaunes
qui puent
et il a mal
à la tête
d’avoir les
idées
trop
vives
et il entend
le bruit
d’un tronc
qu’on
tape
et ses
pieds
noirs
qui tapent
son
torse
noir
qui
s’offre
et la course
d’un
félin
jaune
d’un félin
d’or
qui fond
sur sa
proie
qui est la
vérité
et le
lac
redevient
miroir
et lui
montre
un
singe
qui se
gratte
s’enlève
un
pou
le
mange
prend
une pierre
la
jette
dans
l’eau
et la pierre
ne touche
pas l’eau
elle reste
à la
surface
à tourner
doucement
lentement
en lui
souriant
en lui
souriant




