5 décembre 2011

Atelier Poésie, mardi 6 décembre 2011, Yoshida Yama, 14h30 : Saint-John Perse

Filed under: Atelier Poésie — Stéphane Barbery @ 19:33

J'avais envisagé de le prendre

Cet atelier mensuel d’échanges franco-japonais sur la poésie est libre d’accès. Il est gratuit.
Il se déroule chez moi à Kyôto (5mn de l’arrêt de bus Ginkakuji Michi).
C’est la raison pour laquelle les personnes qui voudraient y assister pour la première fois devront impérativement me contacter au préalable : barbery@gmail.com

La langue de l’atelier est le français. Toute personne, quel que soit son niveau de français, peut y participer.

Chaque séance est généralement consacrée à un poème classique ou à une série de poèmes d’un auteur classique.

L’essentiel de l’atelier consiste en une lecture collective à voix haute (mais chuchotée) du ou des poèmes. Cette lecture est le point de départ d’une interrogation sur l’esthétique française et ce qui la différencie de l’esthétique japonaise.

Texte étudié lors du prochain atelier : un extrait d’Amers de Saint-John Perse.

*

« … Au coeur de l’homme, solitude. Etrange l’homme sans rivage, près de la femme, riveraine. Et mer moi-même à ton orient, comme à ton sable d’or mêlé, que j’aille encore et tarde, sur ta rive, dans le déroulement très lent de tes anneaux d’argile – femme qui se fait et se défait avec la vague qui l’engendre…

 » Et toi plus chaste d’être plus nue, de tes seules mains vêtue, tu n’es point Vierge des grands fonds, Victoire de bronze ou de pierre blanche que l’on ramène, avec l’amphore, dans les grandes mailles chargées d’algues des tâcherons de mer; mais chair de femme à mon visage, chaleur de femme sous mon flair, et femme qu’éclaire son arôme comme la flamme de feu rose entre les doigts mi-joints »

(Amers, IX, II 2, Pléiade p. 328)

*

Nous reprendrons avec ce texte notre discussion du mois dernier sur les façons de dire « je t’aime ». Celles qu’autorisent une langue, une culture. Les chants requis. Les chants interdits.

*

Liens :


Le bonheur de l’Est

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 7:45

Venir seul, triste, de loin. Voir les feuilles rouges.

Je prends le bus.
Jusqu’à la gare.
Je change deux fois.
Puis l’omnibus qui fait du bruit
jusqu’au Tofukuji.
Le temple du bonheur de l’Est.

Tu as toujours aimé ce nom.
Tu as toujours aimé ce temple.
Parce que tes grand-parents t’y amenaient petite.
Tous les ans.
Un dimanche de feuilles rouges.

On y va tous les ans.
Tu te lèves encore plus tôt que d’habitude
pour nous préparer nos bentos des jours spéciaux.
Les enfants sont contents, petits.
Plus tard, ils disent :
« encore ? mais c’est toujours bondé ».
Tu hausses les épaules.
Tu aimes les feuilles rouges.
Tu aimes le bonheur de l’Est.
Tu aimes tes grand-parents.
Et moi je t’aime.
Ca ne se dit pas alors je ne te l’ai jamais dit.
Mais je sais que tu sais que
notre Tofukuji des momiji
c’est une de mes façons à moi
de te dire je t’aime.

Dans le train du retour,
nous ouvrons toujours le paquet de Yatsu Hashi
à la cannelle
que nous nous promettons de garder pour plus tard.
Tu sais à quel point je les aime.
C’est ta façon à toi de me dire
que tu m’aimes.
Bien sûr nous ne nous sourions pas
dans nos silences.
Nous ne nous sourions pas avec nos visages.
Mais à l’intérieur, dans nos poitrines,
nous nous sourions.
Nous le sentons tous les deux.

Quand le petit est parti travaillé à Tôkyô
je lui ai donné l’appareil photo.
Je n’en ai plus racheté depuis.
Il faut un ordinateur maintenant.
Pour faire des photos.
Tu connais ma patience avec les machines délicates.
Alors tous les ans
je viens avec mes yeux.
Je ne porte toujours pas de lunettes.

Je place mes yeux aux mêmes endroits.
Ceux que tu aimes.
Ceux où tu ne souris pas sur les photos.
Dans tes yeux, je vois que tu souris.
Je prends mon temps.
Cette année, les momiji sont moins beaux.
Il a fait trop chaud.
Je n’ose pas imaginer qu’il fasse toujours trop chaud.

Mais c’était beau quand même, neh.

Je suis dans le train du retour.
Seul.
Tu es dans ma poitrine.
Je mange mes Yatsu Hashi.


4 décembre 2011

La lèvre inférieure

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 13:42

Manifeste ultramyope 106

Ma meilleure amie est morte
J’ai très peu d’amis. Trois.
M est morte
Ma main n’arrive pas à éteindre mon smartphone
Mes lèvres tremblent

La voix du robot répondeur me demande
pour la troisième fois si je souhaite
effacer, archiver, réentendre
le message

J’ai froid.
Je continue de marcher un peu.
J’aperçois un parking sous un immeuble neuf
j’y trouve un coin sombre
derrière une jaguar grise dernier modèle
je m’accroupis
place mes bras autour de mes genoux
et je gémis, en silence.
Je ne peux pas m’arrêter
je pleure, mes poumons deviennent chauds
je pleure et mes larmes trempent
le col de mon manteau indien.
Je cache mon visage dans mes mains
elles sentent le mélange d’huiles essentielles
orange et patchouli
dont je me sers comme parfum.
Comme M.

Nous suivons le même stage
de Yoga chaud.
Elle met une heure pour venir du nord.
Je met une heure pour venir du sud.
Nous nous levons à 4h30 pour venir au stage.
Nous devenons amies.
J’aime son sourire.
Son sourire perpétuel.
Sa manière douce
de parler au monde.

Son mari est aussi prof de yoga.
C’est un suédois.
Je l’aide à organiser leur mariage.
Je me souviens de notre joie
quand ils ferment la porte de mon taxi,
le dernier,
au tout petit matin.
Il y a 5 mois.

Lundi je serai à Tôkyô.
Pour sa crémation.
Deux cérémonies. En cinq mois.
Mes pensées sont dissociées.
Je suis derrière la jaguar grise
je pleure dans le noir
j’ai les joues chaudes
le col froid
je pense aux élèves que je dois appeler
pour décommander lundi
au pressing de mon ensemble noir
et tout cela n’est pas plus vrai
qu’un mauvais rêve
ceux qu’on sait faux
qui nous réveillent par leur méchanceté
et nous poursuivent tout le reste de la nuit
comme des frelons

Je me relève.
Essuie mon visage.
Ma lèvre inférieure continue de trembler fortement.
Je marche vers le métro
et chaque fois que mon talon
touche le sol
les mots vrais
les seuls qui comptent
ceux qui doivent orienter
chacune de mes heures
résonnent
dans les petits os de mes oreilles

La vie est courte
La vie est courte
La vie est courte


3 décembre 2011

Tokonoma

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:27

calligraphie à un vieux thé sec

Je viens de ranger
mon tailleur bleu marine
dans mon casier.
C’est peut-être l’effet
de me déshabiller.

A la sortie du travail,
je l’appelle en vidéo de mon portable
et lui demande s’il a déjà mangé.
Il a déjà mangé.
Je lui dis que ce n’est pas grave.
Que je ne l’appelle pas pour ça.
Je l’appelle parce que j’ai besoin de sexe.
Je lui demande si je ne suis pas trop directe.
Je le vois sourire.
Doucement.

J’arrive chez lui.
Il m’embrasse. Doucement.
Je mets de l’eau chaude
dans mes nouilles instantanées
et monte à l’étage.
Il n’a pas fini sa calligraphie.

Tous les jours
Tous les jours de tous les temps
Pendant une heure
il allume l’encens
frotte l’encre de Nara
sur sa pierre de Wakayama
puis trace
son zengo du jour
sur son washi du jour.

Chaque jour,
un pinceau différent.
Les plus fins à quelques poils.
Les plus gras, à deux mains.
Les pinceaux de plumes
ceux de bambous
parfois une branche cassée
rencontrée sur son chemin.

Il monte.
Je suis nue sous le futon.

Il s’allonge près de moi.
Sur le futon.
Pose sa mâchoire dans sa paume droite
comme ces statues de Shakyamuni horizontales
et me dit :

Je ne veux pas être l’amant
tu n’es pas venue pour le sexe
tu n’es pas venue pour jouir
mais parce que tu m’aimes
tu n’es pas venue pour le feu dans ton ventre
mais pour la flamme dans ma poitrine
la chaleur de mes bras
pour mes mains qui tracent
dans tes cheveux fins
des hiragana d’homme que parfois
tu devines

Je me suis assise
je regarde mes doigts croisés
mes premières phalanges qui jouent de quelques millimètres
me trahissent
J’ai la poitrine nue
je n’ai pas froid

Je le regarde dans les yeux
et pour la première fois
depuis que nous sommes séparés
je lui dis la chaîne si lourde :

Oui. Oui, je t’aime.
Je t’aime encore.
Je t’aime toujours.
Chaque minute sans toi est une soif
Mes respirations sont les ailes
d’un oiseau dans le vide
je t’aime
et le feu si fort dans mon ventre
n’est rien
pâle
dans la lumière de la flamme
de ton âme à ma âme

Je ne suis pas là pour que tu me fasses jouir
et te voir te sentir fort
je suis là pour le sanctuaire de tes bras
la nuit
quand tu m’as embrassée dans le cou
en me souhaitant de beaux rêves
je suis là pour te voir rire
de mes blagues osées de femme d’Osaka
pour ta main pendant le film
pour te voir suspendre tes encres
dans ton tokonoma

Je suis là, je t’aime
parce que tu suspends ton encre
dans mon tokonoma


2 décembre 2011

Les peaux de carottes

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 9:43

Gustav

Bien sûr la porte semble ouverte.
Il y a une devanture
quand on passe devant, on sait que c’est un restaurant.

Si vous n’êtes pas cooptés,
si vous n’êtes pas recommandés
on vous proposera même une réservation.
Dans six mois.
A ce stade, les éventuels intéressés
répondent qu’ils vont réfléchir.

S’ils demandent le menu
je réponds qu’il change tous les jours.
S’ils demandent le prix
je réponds qu’il dépend de ce que l’on sert.
A ce stade, même les plus tenaces
répondent qu’ils vont réfléchir.

C’est difficile d’apprécier un repas
sans savoir combien
on va payer.
Sans savoir si on peut payer par carte.
Sans savoir même si cela se fait, ici,
de demander si l’on peut payer par carte.

C’est difficile d’apprécier les plats
en se demandant si on a pris
suffisamment de billets de 10 000.
On en a pris quinze.
En prévoyant cinq.
Avec l’angoisse
qu’on nous en demande 20.

On sait bien que 20 ce n’est pas possible.
Surtout pour ne manger que des légumes.
Mais ici, le soir, à Kyôto
dans les lieux cooptés
à huit couverts ou moins,
il se dit que 10 billets de 10 000
par personne
n’est pas rare.

J’aime bien voir la peur
dans l’oeil des premiers clients.
Les voir se demander
combien ça peut coûter
ce qu’ils mangent.
ce qu’ils boivent.

Entretenir leur peur
en ne parlant
qu’aux habitués.
Répondre sèchement
à leurs questions
qui tentent de les faire passer pour sympathiques
dans l’espoir
que leur note sera moins lourde.
Parce qu’il va de soi que l’addition
se fait toujours à la tête du client.
Du simple au double.

Hier soir, un client a recommandé
un gaijin.
40 ans, c’est une année du cycle où il faut faire attention.
Alors pour se purifier,
rien de tel que la cuisine gastronomique.
De moine zen.
Beaucoup d’hommes de quarante ans
viennent se purifier chez moi.
A coup de très bon saké.
Cent pour cent végétalien.
Servi dans du bambou encore vert.

Je ne sers jamais de dessert.
Mais je lui ai fait une assiette sucrée
au gaijin.
Pour son anniversaire.
J’ai adoré sa tête
quand il a compris
que c’était des râpures de peaux de carottes.
Juste frites.
Ben quoi : elles sont sucrées
les peaux de carottes d’exception.

Un jour, un habitué m’a demandé
pourquoi j’étais aussi méchant
avec les premiers clients.

Je lui ai demandé combien de fois
il avait divorcé.
Il m’a dit :
zéro mais j’en rêve depuis trente-cinq ans.

J’ai dit :
voilà


 
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