6 décembre 2008

La pluie, l’hiver

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 17:07

Il avait suffit d’une seule nuit
d’une seule pluie
pour passer
du
rien
au
tout

dans les
deux
sens

Il avait plu
le
jeudi
Il avait fait
froid
le jeudi
et tous les
arbres
purulents
de
couleurs
horripilant
de
touffeur
s’étaient retrouvés
nus
x-rayed
calcinés

La ville ressentait
enfin
un grand
soulagement

Du orange restait sur les
monts
sur
Yoshida
et l’on
voyait
enfin
les grosses
oranges
dans les petits
jardins
privés
près du
Ginkakuji

Mais partout
où le rouge
le jaune
le vert
étaient

hier
partout ils étaient
remplacés
par le
vide
le transparent
le rien
le n’a-jamais-été
le vois-le-ciel

Matsumoto San
traverse la ville
et voit dans le
regard des touristes
un doute
« c’est cela le Kyôto pour lequel j’ai tant mis de côté ? »
« c’est cela le Kyôto des couleurs de
l’explosion des couleurs
comme si une usine
de gros
feux
d’artifice en Chine
sous-traitant les
pétards
aux écoles primaires
alentours pour payer les
fournitures
explosait la nuit le jour
et que tu vivais dans le
temps arrêté
de cette
explosion mais ce ne serait
pas
chinois
mais
japonais
et ce ne serait pas
du feu
mais du
vivant
de
l’arbre
des feuilles
de l’eau
du
sec
et des
corbeaux noirs ? »

« C’est cela le Kyôto comme une fille qui
jouirait
trop et tu
voudrais lui
dire
bon ben ça suffit
maintenant
parce que
quelle plus
grande
injustice pour les
hommes
s’était dit
Matsumoto San
il y a
très
longtemps
très très très
longtemps
quand il était
jeune
et qu’il pouvait jouir
plus de
deux
fois ? »

Une pluie
la
nuit
l’hiver
et le focus
des
idées claires

Kyôto sort de son
bokeh
l’oeil
pleure de
froid
de retrouver sa
profondeur
de
champ
et l’esprit
de
revoir la
structure

Matsumoto San
se met à penser
à du
Bach
joué par un
chœur et
des
musiciens de

et il frappe
un air
du clavier
bien
tempéré
livre
II
sur son
volant
et il
pense
aux
œuvres
qu’aurait créées
Bach
s’il avait
vu
Kyôto
avant la pluie
avant la nuit
et
aujourd’hui
qui est
sa
musique quand
elle est jouée
dans la
tête
de
Gould
et les marteaux
du piano
percutent
directement
ton
front
ton
coeur
et tes yeux
changent
d’ouverture
alors que la nuit tombe à
4h et tu
comprends mieux
les anciens
qui trouillaient
pour savoir
si
l’équinoxe
changerait
bien
le cours des
choses

Il avait suffit d’une
pluie
d’une
nuit
Et les feuilles
étaient
à
Terre
et parfois
nulle
part

Il y avait quelque
part
sous
Yoshida
un temple
secret
où les camions
entraient
pour
déposer les
feuilles
tombées
Kyôto n’était peut-être
que
cela
un grand cimetière
de
feuilles
mortes
encore
vivantes d’être
mortes
des feuilles mortes
aux couleurs de jeunes
filles
tendres
et qui étaient peut-être
chacune comme une lettre
secrète
formant le discours
de
comptoir
des
kamis et des
bouddhas

On entendait un
grand
silence
dans la ville
et
Matsumoto San
savait qu’il n’y
aurait pas de
bouchon
aujourd’hui
samedi
et ce serait
la
première fois
depuis plus
d’un
mois

Matsumoto San
se
dandine
d’une
fesse
sur
l’autre
parce qu’il
l’aime
ce
silence
clair
qu’il a
appelé
de ses
voeux
froids
que ça
lui
manquait
de voir les
branches
noires
comme des éclairs
de
sens
sur un ciel
de
verre
et
pourtant une partie de
lui
est
triste
d’avoir vu
son
désir
exaucé
et de penser
aux kamis
des feuilles
qu’on ne voit
plus
et si lui les
verrait
l’année
prochaine

Il avait suffit
d’une pluie
d’une nuit


18 juin 2008

Kanto San

Filed under: esthétique,Watashi — Stéphane Barbery @ 10:09

Un jardinier. Japonais.
Qui parle anglais.
Qui a fait Sciences-Po, à Tokyo.
Apprend le français.
M’emprunte un livre.
Qu’il lit.

*

Les jardiniers comme des mariées.
En blanc.
A gants blancs.

Aux chaussures de Ninja.

*

Il nous jauge.
Je parle.
Comme si j’m'y connaissais.
Honte.
Honte.
Honte.
rétroactive

*

Il nous montre de beaux livres.
De tsuboniwa.
Nous montre ce qu’il n’aime pas.
L’air de rien.
Nous réagissons bien.
« good taste »

*

Un triangle plus petit qu’un
jardin ouvrier
Devant un mur de béton
A masquer.

Dans le L de la maison.

*

Nous le voulons
japonais.
Lanterne de pierre,
mousse, eau, pierres.
Du bel
exotique.

Kanto san ne dit rien.
Mais ce qu’il dit
nous plaît.

Carte blanche.
Comme ses vêtements.

*

Il vient prendre des mesures.
Pour la cloison de bambous
Nous parle d’arbres. Trois.
Momiji et Tôga.
Nous montre un dessin.
Sans lanterne.

*

Je fronce les sourcils
intérieurs.
Inquiet.
Ca peut pas faire
japonais
S’il n’y a pas d’lanterne.
Comment crâner
S’il n’y a pas d’lanterne.
Je me raccroche à ses mots.

*

Déjà il enlève tout.
J’aurais gardé beaucoup.
Travaille lentement.
Comme les pelletées d’Erickson.
Un ouvrier qui charge
trop
sa pelle
Ne finit pas la journée.

Kanto San finit ses journées.

*

Un bon artisan, ça gagne du temps
en en perdant.
Dans le méticuleux.
Un artisan japonais. Pareil.
En mieux.

*

Un jardinier japonais
Avec ses outils de chirurgien
dans sa ceinture de cuir peau
sur son habit blanc :
Shaman.

*

La cloison de gros bambous
pour masquer le ciment
est montée.
En trois bois.
différents.
Des pierres magnifiques.
Et des tuiles argentées.
Nous,
nous avions pensé au rafia.

*

Je dis « ils sont bizarres,
vos clous »
Kanto san me répond qu’il les fait
lui-même
Un à un.
En aplatissant la tête
Dans un bain d’eau.
oxygénée.
Les noircir.
Les incorporer de rouille
au neuf.
Sabi.

*

Les bambous sont verts.
Grands. Gros comme ma paume.
Ils blanchiront.
J’ai peur.
La cloison semble massive.
Trop proche.
Prison.
Beau. Effrayant.
J’me dis
ça va rater.

*

Et puis arrivent les arbres.
Et c’est le choc.
Ils sont grands.
Ils sont cinq.
Et notre jardin
petit.

*

Je mords un instant
ma lèvre intérieure.
L’occidental en moi se révolte.
Pas un arbre. Pas là.
Pas cinq arbres. Pas là.

*

Un français plante un arbre.
Un chêne.
Droit.
Pour ses petits petits petits enfants.

Il voit déjà le tronc de 3 mètres.
Les racines et les fondations.
De sa maison
de maçon.

Il a appris.
Des trois p’tits cochons.

*

- Combien de temps la cloison ?
- Dix ans.
Mais le bois pourrira avant.
- Et les arbres ne vont pas grossir ?
- Non.
- Vraiment ?
- Cut.
Every two years.

*

Obsolescence incorporée.
Contrôle du temps incorporé.
Dans le Bescherelle japonais,
présent = futur

Cette semaine, plusieurs morts
dans le tremblement d’Iwate.

*

Les arbres traversent la maison.
Sur un tapis de mousse bleue.
Ils ont vingt ans.
J’étais en première.
Je pensais au suicide.

*

Kanto San dirige Iwamura San
du Nord de Kyôto.
Qui pratique le Kyudô et
Dégage une force à déplacer des arbres.
Ce qu’il fait tous les jours.
Fier de ses arbres.
« Good shape ».

*

L’espace était vide.
Avec la cloison prison.
On aurait dit un chantier.
J’me préparais à m’résigner.
A l’intérieur.

*

D’abord le Momiji.
aux antipodes du
canadien.
Tiny feuilles de dessous
chics.
Au vert émeraude.
A en rougir.

Saisons. Changements.
Vivre le temps
dans la rivière

*

Le triangle du jardin,
j’le voyais comme un vecteur.
La force vers la pointe.
Bleng :
l’érable y est planté,
couché,
en sens inverse.

Ma mâchoire
intérieure
tombe.

*

Les tôga sont verts. Toujours.
Comme la vie en hiver.
Leurs épines donnent du crisp.
Et leurs branches de l’horizon.
Du chantier, on passe aux cieux
on passe au loin.

*

La deuxième clé de planter

vaut pour droit.
Un japonais ne plante pas droit.
L’angle est ajusté.
Au degré près.
Pour le wild.
Pour le temps.

Le p’tit tôga a donné gentiment ses quinze ans
à la cloison.

*

On reste sans voix.
A voir paraître
la Nature.
Aucun français n’a les yeux
intérieurs
pour cela.

*

Notre jardin ouvrier
est devenue forêt.
Privée.
Sacrée.
De onze mètres carré

*

Le jardin est en cours.
Sazare ishi, eau
arbuste, fleur
mousse.
Dans l’épure. La grandeur.
L’humble et
Le mystère.

*

On se sent con. Devant la leçon.
Et grandi. Et stupéfait.
Et écarquillé.
De l’intérieur.
Dépucelé.
du Japon.
Le sourire niais.

*

La mâchoire
intérieure ne
remontera
pas.

*

Habillé de blanc,
Kanto San est un sensei.


10 juin 2008

Le Pacifique, le Paradis, le Purgatoire, le Prépréhistorique

Filed under: sociologie,Watashi — Stéphane Barbery @ 7:33

Quel bilan pour cette prise de goût express sur les îles lagonées d’Amami, au nord d’Okinawa ?

Six jours.
Sous pluies fines ou délugeantes.
Sous vent violent, sous vent chaud, sous vent absent.
Sous soleil à vous donner des coups. Comme des claques, fulgurantes, qui laissent l’empreinte rouge sur la peau.

*

La Nouvelle Zélande – son île sud – ne crée pas des blasés. Mais des exigeants. Des connaisseurs.
Quand tu as eu le temps de jouir du grandiose, du sidérant, le beau t’apparaît pour ce qu’il est : beau. Pas plus.

*

Les îles Amami, c’est encore le Japon mais plus le Japon.
On bascule dans le Pacifique. De l’Asie à l’Océanie.
Du dragon au lagon.
De la laque au corail.

*

Comme une flaque de regard d’un husky… chaud.
Un nuancier sous-divisant récursivement l’aigue-marine et supprimant l’acier, l’ardoise, le bleuet, le berlin, le cobalt, le guède, le Klein, le marine, l’outremer, le prusse, le saphire et le turquin.

Un lagon, c’est l’effet tcherenkov qualifié de mignon. Une verroterie plastique. Une encre de pré-adolescente anglo-saxonne.

Lagon ? Elaguons.

*

Langueur des îles. Pauvreté des îles. Une eau Tchernobyl. Des poissons d’aquarium sur la plage, des tortues marines plongeant sous nos fenêtres. Des insectes, de toutes tailles, de toutes morphologies, de l’indifférence à l’extrême attention, qui transforment ta chambre en surpopulation carcérale sud-américaine. Des papillons, plus gros que des hirondelles. Plus rapides que des hirondelles. Plus beaux que des hirondelles. Peu d’oiseaux. Et la moiteur qui crée la rouille, qui poisse la crasse.

*

Le Japon est encore là dans la langue, dans le régime alimentaire – minus la qualité.
Mais un Japon comme sans Bouddhisme, sans Shinto. Avec une fierté micro-insulaire qui forge l’individualisme. Où le poids du groupe étreint moins. Semble étreindre moins.

*

La menthe à l’eau du lagon fige ton regard vers le plat, le flat. Tu passes en mode écran de veille monochrome en 2D. Qui t’induit, sans ton consentement, une transe suspensive : celle qui ralentit le temps et agrandit les pupilles, le sourire. En rendant con d’être sous-stimulé.

Dans un jeu de rôle, le Pacifique, c’est immédiatement intelligence -10, sagesse +5 sans jet de sauvegarde. Tu y perds. Jusqu’au désir.

*

Pourquoi l’Occident actuel rêve-t-il de ce mensonge anesthésiant, de cette fumette chloroformante ?
Pourquoi Brel, le Bounty, la Jet set, Baudelaire, la Loterie nationale, les voyagistes dealent-ils ce narcotique sans goût, sans euphorie, cet assommoir inabordable ?

Faire de ça son paradis, c’est avoir renoncé à créer, c’est attendre la mort sans espoir de réaliser un faire. C’est avoir enterré le faiseur en soi.
Le lagon, c’est une cure de sommeil pour excités du capitalisme, pour hypomanes enfants de la télé. Un somnifère de mauvais goût, signe extérieur de richesse étalée sans idéal.

Un purgatoire. Une saignée. Qui ne soulage pas. Qui ne purifie pas. Un interlude triste. Sans fin.

*

Le lagon, c’est peut-être la nostalgie du singe aquatique en nous. Un regret qui ne se déclenche pas chez moi. Le singe qui s’active dans mes cellules, c’est celui qui n’est pas descendu de son arbre. Qui nomadise de cimes en cimes. Dans la verticalité. Alors imaginez-le sur une petite île sableuse…

*

Ce voyage m’aura permis de redécouvrir, de confirmer pour la énième fois que mon paradis, c’est la montagne, cet arbre suprême.
Dont acte.
Et que mon chez moi actuel, mon culturotope, ma vibration : c’est Kyôto. Qui m’a manqué – réellement manqué – en quelques heures.
Dont acte.

*

Photos.

*

Il faut voir ces bateaux de liaison où, dans un open space évoquant les camps de réfugiés, chacun roupille sur le sol, en sandwich entre un matelas fin au drap bleu douteux, une couverture kaki pelucheuse et ses voisins. Le cou maintenu par un parallélépipède en skai marron de la taille d’une boîte à chaussures pour enfants.

*

Un japonais en transport en commun, c’est la règle : dort. Avec une certaine tenue.
Quelle que soit l’heure du jour. Comme s’il avait trop, mais vraiment trop de sommeil à rattraper. Comme s’il savourait en affamé ce luxe de répit.
Quand il se réveille, il mange. Senbei et Bento. Quand il a fini de manger, il boit. De la bière.

*

J’aime, lors des accostages des bateaux, la joie des hommes d’équipages à lancer dans un beau geste de fronde les grapins qui serviront à tirer les gros cordeaux. Cette combinaison du cercle, du fluide, de la direction et du lien : je m’y reconnais.

*

Ils rayonnent chouettement, les enfants japonais. Petits et débrouillards, autonomes, se relevant sans pleurs d’une chute qui n’inquiète pas les parents, au loin, en confiance, suggestionnant la confiance.

Comment comprendre alors cette bascule entre ces enfants chouettes, irradiant de confiance et d’eux-mêmes, à ces adultes prisonniers, conformistes, semblant traverser la vie comme des civils en guerre risquant en permanence le sniper ou la sous-munition ? Comment des parents confiants pour leurs enfants confiants vivent-ils simultanément comme adultes trouillus, sans confiance ?

Est-ce un trait transitoirement créé par ces derniers siècles, les guerres civiles, le féodalisme shogunal, Meiji, le sentiment du retard de civilisation et l’extrême-droitisation, puis la défaite cimentant un complexe d’infériorité, la difficulté à croire véritablement en son génie ?
Que faudrait-il à la société japonaise pour créer des adultes confiants sans morgue, des adultes aussi confiants et chouettes que le sont leurs enfants aujourd’hui ?

*

Question en suspens : si le Japon est un champloo magique, quelle est la contribution, quel est le goût (de mangue ?) ajouté par ce mana du Sud ?


15 février 2008

Pin=松=まつ=matsu=待つ=Attendre

Filed under: esthétique — Stéphane Barbery @ 19:41

Le Palais impérial de Kyoto nous a – à nouveau – déçus.
Même son deuxième jardin, le Gonaitei, qui nous avait émus il y a deux ans, nous est apparu factice, propret, d’Epinal.
Enième confirmation que ce qui fait battre notre coeur, c’est le wabi-sabi. Pas le Kaiseki.

Pourtant, dans le palais impérial, il y a les pins. Dont chaque touffe est taillée à la main. Des pins dont on prend soin comme s’ils étaient plus humains que les humains. Un point qui titille les limites de l’indignation et du respect religieux.

Les pins, au-delà de l’immédiateté de leur symbolique vigoureuse, sempervirente, auraient pour double fonction imaginaire de repousser de leurs aiguilles les mauvais esprits  et de tendre leurs doigts touffus aux bienveillances des bons kamis. Une bienveillance que l’on attend, matsu : pin.

A Kyoto, les pins japonais ne te font pas attendre. Ils te donnent tout de suite. En continu. La beauté.

Combien d’humains te donnent autant ?


28 janvier 2008

日本庭園 : l’ivresse du flacon cassé

Filed under: esthétique — Stéphane Barbery @ 6:52

Trop, c’est trop. Trois jardins en trois jours – et puis pas des petits jardins. Des jardins qui nécessitent de réserver au bureau impérial, de remplir son formulaire et de montrer son passeport.

Si vous venez au Japon, prévoyez des pauses – intensives – de moche. Ou de rien. Le temps est le seul Alka-Seltzer efficace pour la vue.

« Jardin » n’est d’ailleurs pas le mot adéquat pour nommer ces espaces. « Jardin » a un côté propret, résidentiel, loisir et agrément strictement incompatible avec la nature de Katsura, du Shugakuin, du Sento impérial.

Comment les définir ?

  • Ce ne sont pas des lieux que l’on habite. On peut y passer du temps, mais on n’y réside pas.
  • Ce sont des lieux clos saturés de végétaux – et quasi-vides de faune : pas assez canalisable, prévisible, elle foutrait le barouf dans l’agencement millimétré de l’ordonnancement végétal; impossible de faire tenir un oiseau sur un ikebana.
  • Cet espace doit condenser un monde – sa géographie, ses Quat’saizons-de-Vivaldi, sa métaphysique, son mood – vide d’êtres humains.
  • Cet espace doit être cheminable – en général autour d’une pièce d’eau qui double la surface de lumière et de reflets – en proposant à chaque station un point de vue unique, non redoublé, dont l’intensité émotionnelle – quel qu’en soit le registre – doit être portée à son extrême. Un kama-sutra, une érotologie oculaire en acte.
  • Les stations peuvent être agrémentées d’un toit mais on suspecte qu’ils ont toujours été symboliques, pas franchement utilisés.
  • L’idéal pour en profiter est d’y être seul (ou accompagné de transes conjointes) et d’avoir au moins la jouissance en durée d’une bonne séance de cinoche.

Autrement dit ce sont des miniatures extrémistes, à l’effet explosif : de la dope.

« Now this is Panda, from Mexico. Very good stuff. This is Bava, different, but equally good. And this is Choco from the Hartz Mountains of Germany. Now the first two are the same, forty-five an ounce — those are friend prices — but this one… (pointing to the Choco)…this one’s a little more expensive. It’s fifty-five. But when you shoot it, you’ll know where that extra money went. Nothing wrong with the first two. It’s real, real, real, good shit. But this one’s a fuckin’ madman. » (Pulp Fiction)

Tarantino aurait dû rajouter : « This is 日本庭園 (Nihon Teien) from Kyoto ».

Les 日本庭園 (- wanted, signifiant en français, maousse award – ) , c’est du fuckin’ madman bio, un riding the dragon pour les chanceux qui comme moi ne toucheront jamais à la poudre.

Mais ne nous emballons pas. Du projet à son actualisation, y’a de la marge. Parfois kilométrique. Le dealer ne tient pas toujours ses promesses. Même à Katsura qui est pourtant le fuckin’ madman du fuckin’ madman.

*

Le premier biniou qui tue l’amour, c’est la sacralisation du passé, la reliquisation de l’ancien : le seppuku continu du contemporain. Plus personne ne viendra rouler une galoche à la belle au bois dormant. L’inachevé reste figé dans son inachèvement.

Prenons Katsura, pour l’exemple. L’audace architecturale du bâtiment principal ne ressemble plus aujourd’hui qu’à une vague maison alsacienne déclinée en pavillon de résidence secondaire des années trente. Sa façade est presque désormais une insulte à la somptuosité de ce qui l’entoure. Il faudrait – il faudra – faire quelque chose pour mettre fin au gros couac visuel qu’elle constitue. Mais qui osera de nos jours avoir l’audace de certains créateurs d’antan capables de construire des placards en zig-zag ou de décorer l’intérieur d’une chaumière en motif d’échiquier bleu !? Qu’on ne se lance pas à la légère, bien sûr ! Qu’on se donne dix, vingt, trente, cinquante ans pour sélectionner le beau actuel que nous voulons léguer et qui s’insérera à la perfection dans le joyau – voilà qui pourtant témoignerait de la vie, de la valeur de notre génération. Et qui mettrait fin aux accointances un brin nécrophiles de la sanctuarisation actuelle.

Qu’auraient fait les concepteurs géniaux du passé s’ils avaient pu utiliser le verre, la clim, les matériaux de la Nasa ?

*

Le deuxième biniou tue-l’amour, est lui aussi discrètement « caractérisé par une attirance morbide pour les cadavres« . Je parle ici de la culture du monstre arboricole qui aurait dû crever naturellement, et que l’on maintient, avec un acharnement thérapeutique d’une violence inouïe, à coup de corset, de béquilles, de perfusion d’équilibre, dans un état de survie comateux, aux formes torturées et … laides. Les 日本庭園 ressemblent parfois – et c’en est à vous foutre les j’tons – à un laboratoire de tératologie sylvicole, à un asile végétal de gueules cassées à la Tardi – vous savez, les albums d’Adèle Blanc-Sec qui font cauchemarder…

Comment comprendre ce goût pour le difforme dégénéré ?

  • Cette incapacité au let die pourrait d’abord être un simple effet de la sanctuarisation. Ne pas prendre la responsabilité de retirer ce qu’un sensei d’il y a trois siècles a planté – un sensei qui n’aurait jamais imaginé ce devenir-ci de son inspiration et qui aurait assurément interdit qu’on laissât là cette horrible tumeur visuelle.
  • Deuxième hypothèse, ces formes torturées pourraient être la simple inertie du travail fin, légitime, sublime, de taille des branches, de la bonsaïsation – à échelle 1 – des arbres. Une déformation professionnelle qui s’ignore. Un geste technique qui, par automatisme, s’est coupé de sa réflexivité.
  • On pourrait également lire derrière cet excès de soin, une angoisse, un effroi : celui des kamis qui animent les arbres. Dans les temples shintô, les cordes tressées nouées autour des tronc, les papiers (kamis !) votifs pliés témoignent de la contemporanéité de cette conception des arbres comme poteaux télégraphiques, boîtes aux lettres intercédant vers les puissances surhumaines, habitat des esprits. Ici où l’œil ne peut se poser sans voir du bois, 木, c’est bien plus qu’un arbre. On comprend alors qu’on rechigne à s’en faire un ennemi en ne lui proposant pas un service illimité de soins palliatifs…
  • Quatrième hypothèse, celle du motto psy « on ne parle toujours que de soi » (applicable récursivement à ce texte). Le goût pour le tordu, pour le cassé, l’émotion, attirante ou révulsive, que ces difformités provoquent pourraient n’être que des résonances de ce que l’on ressent cassé ou tordu en soi. Le 日本庭園, comme tout chef d’œuvre, nous présenterait un miroir : celui de nos traumas (petits et grands) et du corset social. En déambulant dans un musée, on apprécie de tomber – sporadiquement – sur des Pinturas negras, sur des Bacon…
  • Dernière piste, celle du précédent motto transposé à la sociologie : il faudrait étudier l’histoire des 日本庭園 pour tenter de repérer si la culture de l’arbre agonisant est congruente au vieillissement du Japon, bref s’il s’agit d’un phénomène récent. Il pourrait alors ne pas simplement relever de l’ écho d’une culture marquée par le confucianisme, mais être le reflet de la place de plus en plus importante des vieillards au Japon. On voit dans la rue des femmes âgées aux corps tordus comme des arbres de 日本庭園. Cela provoque la même émotion. Et l’on est tout surpris, comme dans le teien, de constater qu’il se dégage souvent plus de vitalité et de force de ces corps que de ceux, mous comme des udons trop cuits, beattlesisés, kawaïsés, de la jeunesse étudiante…

*

Troisième biniou tue-l’amour : les couacs.

On ne tolère pas du meilleur des concertistes qu’il commette de fausses notes. Dans le cas contraire, on n’entend que cela. La position imparable de Gould consistait à prendre acte de la cruauté en jeu dans cette épreuve de trapéziste sans filet conduisant immanquablement les artistes à ne plus oser le risque. Le studio d’enregistrement est le filet qui libère le musicien de la pression malveillante du public et lui permet de se placer au seul centre de sa virtuosité interprétante en garantissant par contre-coup l’absence de couacs.

Or précisément, le 日本庭園, ce n’est pas du direct. C’est même du peaufinage d’un enregistrement commencé il y a plusieurs siècles. Alors les couacs, on les perçoit comme des klaxons d’alerte de centrale nucléaire.

Puisque je me vautre dans la métaphore, abandonnons-nous y sur un mode culinaire : une pointe trop salé et le plat révulse. Un chouilla trop sucré et le dessert écœure.

Pour le 日本庭園, c’est pareil. La moindre imperfection, le soupçon d’excès, le micron de trop peu et c’est la cata, la déception ravageuse qui laisse l’impression de prétention indue voire… de vulgarité. Pour l’absolu, on est forcément dans la sévère injustice du binaire : ya ou ya pas.

Et l’absolu est possible. Katsura, à l’exception de la façade de son bâtiment et de la pelouse de mousse qui l’entoure, c’est parfait.
Le Ginkakuji, c’est superlatif.
L’entrée du Koto-in, c’est sublime suprême.
Certaines stations du Sento impérial vous font émettre un gloussement de bonheur malgré vous.

Mais le Shugakuin, en tant que jardin et non en tant que point de vue magique sur les monts de Kyoto alentours, en janvier, est définitivement recalé. Trop, bien trop de couacs. Peu, si peu de finesse et d’élégance.

Dans le Shugakuin, comme dans le Sento impérial, un péché originel grève pour toujours le projet : celui de l’épat’, celui de la débauche d’espace comme signe extérieur de puissance ou comme témoignage de la claustration, paranoïaque ou symbolique, suscitée par le protocole impérial. Dès qu’il en impose, dès qu’on ressent qu’interviennent d’autres enjeux que celui de la seule transe individuelle du chemineur, de l’intime, le 日本庭園 meurt.

Un détail ne trompe pas : si vous pouvez circuler, côte à côte avec quelqu’un dans le teien, alors vous n’êtes pas dans un teien. Vous êtes dans un parcours touristique, qui peut être très beau, mais qui est au 日本庭園 ce que le technicolor des fifties est à Vermeer.

Le pire du pire, c’est le gravier blanc. Le pire du pire du pire, c’est le gravier gris – le même que celui qu’utilise la DDE. Qu’il soit trié un par un par des femmes expérimentées au foulard noué sur la tête comme dans les temps anciens n’y change rien. Si l’association japonaise de Suiseki prend la peine de traduire sur sa faq cette évidence, les responsables des jardins impériaux doivent forcément la connaître !

Autres exemples de couacs à sursauter : la lune gravée sur la grosse lanterne de pierre qui fait limite coeur sur un cahier d’adolescente ou la nazouillerie pseudo-mélancolique du bateau en bois où, tel le Lac de Lamartine, le temps fut suspendu une fois, un temps désormais à jamais passé. Dès que ça glue d’explicite, dès que le teien sort de sa fulgurance abstraite qui produit la stupéfaction d’une instant trance, alors le teien meurt.

Autre façon de le tuer à peu de frais – par le trop peu : en faire un jardin sec. Il n’existe pas de plus grosse escroquerie que le Ryoanji et le meilleur conseil d’ami que je puisse donner est de vous conjurer de ne pas perdre de temps sur cette foirade. L’idée d’induire un état modifié de conscience par appauvrissement du champs sensoriel est belle et classique. Mais en matière de 日本庭園, cela doit rester une idée ou mieux, un haiku. Sa concrétisation échoue lamentablement. Ou réussit parfaitement à illustrer en quoi le contrôle obsessionnelle épuise, stérilise, en quoi ce mauvais compromis rate toujours forcément sa cible – pour des vivants visant la joie.

*

Quatrième biniou tue-l’amour : le temps, la politique.

Un vivant visant la joie, ça pense à lui mais ça pense aux autres. Ca pense à lui car l’intimité exigée par le 日本庭園 implique que l’autre, il n’y en ait pas beaucoup voire pas du tout autour. Ca pense aux autres parce qu’un chef d’œuvre, surtout financé sur des fonds publics, ça doit être accessible à tous. Sacrée incompatibilité !

On a d’un côté un temps de visite restreint qui implique un cheminement au pas de charge, aux stations chronométrées imposées, musakisées par le récitatif encyclo-factuel d’un guide figé. On a les graviers et les sentiers d’autoroute encadrés par des piquets et des ficelles, équipement requis pour le passage de meutes, au QI de foule – à un chiffre – , transhumées en bus. Bref, la dégradation, le saccage.

De l’autre, l’impossibilité de réserver à quelques-uns un joyau, fierté et bien commun de l’humanité, qui exige pour être entretenu beaucoup de talents et de ressources.

Cette question ne se pose pas qu’aux teien : c’est celle de tous les musées.

Alors une idée comme ça pour dissuader l’effet pisse de chien « Toto est passé ici » du touriste qui vient pour ne pas voir mais pour y avoir été : la réservation requise pourrait être conditionnée au passage d’un QCM rapide portant sur les points-clés du laïus habituel du guide dont on pourrait dès lors se dispenser; oui, il faudrait lire – avant. Ce QCM serait intelligemment conçu pour guider le regard à voir et pas simplement à savoir. Ca découragerait les meutes en libérant du temps donc en suscitant l’intime. Et l’investissement initial de tous sacraliserait le cheminement tout en créant une communion collective dans le beau.

Option basse : réserver quelques créneaux silencieux, plus longs, pour les happy few.

*

Je me créerais bien un p’tit 日本庭園 perso. Mais je ne me sens ni le talent ni l’envie d’y tailler au coupe-ongle chaque brindille.

Arf…

Mais je veux bien remplir des QCM !


 
Articles récents :