3 juillet 2008

Descendre du singe, montée du ver

Classé dans : Dieux, Psychohistoire — Stéphane Barbery @ 19:08

[Attention : texte long, prévoir au moins vingt minutes]

Jeudi dernier, lors du ciné-club avec les amis à la maison, nous avons revu Shara de Naomi Kawase.

C’est la troisième fois que je vois le film.

La première, quelques mois avant notre découverte du Japon, j’avais eu la gorge étreinte par les émotions simples créées par la peinture d’un quotidien exotique évoquant une Ozu de notre temps.

La seconde fois, quelques semaines après notre premier voyage, j’avais eu la gorge étreinte par la nostalgie. L’univers peint y restait fascinament désirable car toujours exotique, d’un exotisme dont nous avions encore le goût sur les lèvres.

Cette semaine, moins d’émotions mais la gorge étreinte par la sensation de me sentir chez moi dans le film. Disparition de l’exotisme au profit du familier.

*

Quand j’écris « disparition de l’exotisme », je tempère immédiatement. Disons : un familier plein de mystères.

J’explorerai ici trois de ces mystères du quotidien : le titre du film, les amulettes singes en tissu, la fête de Bon.
Précisons que, pour nos amis japonais, ces points n’étaient pas non plus tout à fait clairs. Voire carrément obscurs.

*

Nous attendions les retardataires.
L’écran en boucle sur la page racine du DVD. En grignotant nos senbei.
Tiens oui, pourquoi ont-ils titré le film « Shara » ( »Sharasoujyu » à l’international) alors que les kanjis, 沙羅双樹, se liraient plutôt Sarasôjyu ?

Certes, 沙 peut se lire visiblement « sa » ou « sha » mais pour les amis japonais présents, sha sonnait plutôt étrange.
Deux hypothèses : une prononciation typique de Nara, la ville du film et de la réalisatrice. Ou une douceur indienne parfumée à la « Sha-limar » choisie par les producteurs pour attirer le spectateur occidental.

*

Pour un japonais, 沙羅双樹 fait doublement tilt.

Les amis ont d’abord vaguement mentionné un arbre en relation avec la naissance ( »non, c’est la mort ») de Bouddha.

Pour ajouter immédiatement : « tous les japonais connaissent ces kanjis car ils figurent dans l’introduction du Heike Monogatari que l’on étudie à l’école ». On pouvait entendre dans leur voix des intonations vivantes et explicites ( »pff, qu’est-ce qu’on s’est emmerdé sur ce texte ennuyeux ») identiques à celles qu’émettraient des français évoquant le mot hyménée chez Racine.

*

De quoi est-il donc question ?

Il s’agit bien d’un arbre. Le sal (Shorea robusta). Et spécifiquement de deux sals « jumeaux ».

Dans la légende du Bouddha historique, Siddhārtha Gautama, c’est debout, en se soutenant à un sal faisant pleuvoir, hors saisons, ses fleurs sur elle, que sa mère lui aurait donné naissance (après une conception en rêve, le sein transpercé par un éléphant – Kankiten ! – blanc à six défenses).

Mais les sals jumeaux font référence plus explicitement à la mort de Bouddha, à quatre-vingts ans, après avoir prononcé comme derniers mots : « toutes les énergies constructrices sont impermanentes ; travaillez efficacement sans relâche ; soyez d’intention bien concentrée ; surveillez la pensée ! ».

*

Au rigolo jeu des traductions mythologiques, on peut trouver ici et là sur le net d’autres versions de ses dernières paroles :
« Everything is subject to change. Remember to practise the teachings earnestly. »
« Compounds are subject to dissolution. Prosper you through diligence and work out your salvation. »
« All component things in the world are changeable. They are not lasting. Work hard to gain your own salvation. »

Autrement dit : vivre = lutter éthiquement contre la seconde loi de la thermodynamique.
Ou encore : vivre faiseur dans un monde qui se défait.

*

Aujourd’hui, à l’ère des perfs et du charbon activé, je trouve que ça la fout mal de savoir que Bouddha est mort d’une bête intoxication alimentaire.

Après avoir tenté un temps de poursuivre son chemin malgré les symptômes de l’intoxication, Gautama, épuisé, se serait allongé là, entre deux sals qui firent pleuvoir sur lui, comme lors de sa naissance, des fleurs hors saison.

C’est donc sous des Sarasôjyu (沙羅双樹, Sharasôjyu : « Shara ») que Bouddha aurait atteint le Nirvana.

*

Si l’on s’en souvient aussi bien de cette anecdote au Japon, c’est uniquement parce qu’elle est rappelée par Heike Monogatari (平家物語), Dit du Heike, qui expose la lutte des clans Taira (que l’on peut prononcer également Heike) et Minamoto à la fin du 12ème siècle, un recueil de textes collectifs de bardes anonymes s’accompagnant au biwa.

*

Coïncidence sémantique ? Le biwa est un luth dont la forme ressemble au fruit de l’arbre du même nom, le néflier du Japon. Il y a un biwa dans le jardin du voisin. Et ce sont ses fruits jaunes dont tous les animaux du coin sont venus se goinfrer pendant trois semaines. A commencer par la tribu de singes.

*

L’introduction du Dit contient ce passage célèbre :

祇園精舎の鐘の聲、
諸行無常の響あり。
娑羅雙樹の花の色、
盛者必衰のことわりをあらはす。
おごれる人も久しからず、
唯春の夜の夢のごとし。
たけき者も遂にほろびぬ、
偏に風の前の塵に同じ。

Dont on trouve une traduction par Eishiro Ito sur cette chouette page :

The bell sound from Jetavanavihara*
Echoes the vanity of all things.
The color of the flowers on the twin Sal trees
Reveals the truth that prosperity must decline.
He who is extravagant cannot abide for long,
As if it were a dream on a night in spring.
He who is fierce is finally doomed,
As if it were a dust before the wind.

*Jetavana-vihara (Jap. « Gion-shoja ») is the monastery, erected by the old man Sudatta for Gautama Buddha, where he preached The Dharma (Skt. vihara; place of recreation).

*

Ci-dessous ma proposition de traduction de ce texte très jobien.

Son de la cloche de Jetavanavihara :
« vanité, vanité des vanités… »
Et la couleur des fleurs des Shorea jumeaux
rappelle que toute gloire s’efface,
que toute fierté ne dure,
Et, comme le rêve d’une nuit de printemps,
le puissant est condamné,
tel une poussière dans le vent.

*

Le Dit du Heike et son héros, Yoshitsune, sur lequel je reviendrai, a servi de matrice majeure à d’innombrables créations littéraires, scéniques, picturales ultérieures. Il est dit que ce personnage est l’archétype du héros tragique constituant une structure vertébrale de la culture japonaise, une structure étrange, totalement anti-américaine et qui explique sans doute en partie la position actuelle, post-WWII, du pays dans le concert des nations : celle de la noblesse de l’échec.

*

Voilà. Quand des Japonais vont voir 沙羅双樹, voilà la ribambelle d’associations implicites qui sont immédiatement convoquées par le titre du film.
Ce n’est pas la même chose que le « châle à » que le « shall a (turn the light on) », que le « chat là », que le « Sheila parfumée au Shalimar », que le « rien indouïsant » qui sert de chapeau incompréhensible au public français.

*

Deuxième mystère du film sur lequel je questionnai sans grand succès les amis : les amulettes en tissu suspendues aux portes des maisons et confectionnées dans l’une des scènes du film.

Pour un français qui a vu coudre sa grand-mère, ces amulettes ne semblent pas japonaises mais chinoises. Elles évoquent ces petits jongleurs multicolores en soie tenant entre leurs membres une grosse boule rouge dans laquelle on pique ses aiguilles.

Pour ceux qui ne voudraient pas perdre deux heures à trouver le bon mot clé pour accéder à une photo de la boule à aiguilles, le sésame est : chinese pin cushion…

*

Perso, je n’aime vraiment pas ces formes laides, trop géométriques pour être authentiquement japonaises.

Trop géométriques, trop flashy (antipodes absolus du wabi-sabi), trop organiques. Comme des viscères ou certains replis de faisselles fermières.

*

Comme il fallait s’y attendre, un japonais a en revanche créé une authentique forme nippone en designant le kamon 2D symbolisant ces amulettes.

*

Les formes « à la Folon » des jongleurs épinglés et de ces petites poupées japonaises sont trop proches pour qu’elles n’aient pas un lien de parenté. Lequel ? Mystère.

Parce qu’ici, ces amulettes sont la représentation de singes. De singes ? De singes !

Comme à Nara dans le film, on en trouve à Kyôto. Mais très très peu. Je n’en ai vu que dans un petit pâté de maisons autour du petit temple Yasaka Koshindo de Gion. Et dans les magasins pour touristes où elles sont censées faire typish.

Des singes ? Comme ceux de l’arbre à biwa ? Oui. Accrochez-vous parce que ça se complique.

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Au moins quatre fils religieux se croisent dans ces kukurizarus, くくり猿, singes pendants : panthéon hindou saupoudré de tantrisme tibétain, shinto antique, taoïsme, bouddhisme. Tous ces fils réutilisent de façon opportuniste la superstition-pensée-magique populaire de leur temps. Les strates historiques et culturelles en jeu sont par conséquent terriblement hétérogènes.

*

Les kukurizaru sont aujourd’hui des amulettes associées à Shômen Kongô (青面金剛), un gardien bleu à l’air féroce, conscience morale terrifiante, capable de rétorsion, soutenant les efforts pour devenir bon.

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La généalogie de cette figure est passionnante. C’est au départ un seigneur Râkshasa, c’est à dire un démon perturbateur et malfaisant de la mythologie tantrique hindoue.

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Pour un occidental, il est toujours troublant d’être en Asie témoin du culte d’une représentation dont les attributs irrités, courroucés, ont une connotation démoniaque. Les effets de l’inquisition et des guerres de religion se font encore sentir pour nous et l’idée de pouvoir être soupçonné de « satanisme » (avec le risque concomitant du bûcher) provoque une peur d’une intensité telle que voir d’autres cultures célébrer des figures non « saintes », non mariales, non « images d’Epinal d’un divin blanc, doux et pastel », suscite une franche inquiétude, un brin de répulsion.

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Au Japon, les divinités courroucées (Fudo Myô est encore très présent) ont ceci de plus étrange encore que l’expression de la colère ne fait pas partie du quotidien. S’y laisser aller, ne pas contrôler ses émotions, est une voie laissée aux seuls barbares. On trouve peut-être là une clé d’explication de la présence nombreuse de ces dieux irrités : par identification projective, ils épanchent, canalisent, transmutent l’emportement.

*

A l’origine, Shômen Kongô est un démon liée à la maladie. Et au tout début, il la provoque. Par le biais d’une inversion étrange, ce démon se retrouve à protéger des affections, à les guérir. Comme si, à un moment donné, par repentance, par prise de conscience, par connaissance du domaine, parce qu’il aurait été conquis, soumis, il pouvait et se devait de réparer ses fautes passées en intervenant comme protecteur compatissant.

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Il faudrait creuser plus avant pour trouver l’origine de cette inversion. Notons simplement que le passage de l’Inde vers la Chine se fait par le Tibet et que dans le bouddhisme tantrique tibétain, il serait fréquent de vénérer comme bienfaiteurs des démons terrifiants ailleurs . Vous rappelez-vous le réveil du capitaine Haddock dans le monastère de Tintin au Tibet ?
Hypothèse à l’arrache : un effet de la vie dure, les dieux des plus hautes montagnes du monde étant à la fois effrayants, puissants et symboles ( »home sweet home ») du « chez soi » où l’on vit ?

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Détail intéressant pour rendre compte de la couleur de la peau de Shômen Kongô : elle serait bleue parce qu’il aiderait à guérir en prenant dans son corps les maladies de ceux qui le prient.
Je n’avais jamais pensé au bleu comme couleur de la maladie et de la mort.

*

Dans le temple Yasaka Koshindo de Kyôto, les kukurizaru suspendus portent aujourd’hui souvent des inscriptions au marqueur.

L’explication donnée en est la suivante : pour voir un vœu se réaliser, on procède à un troc avec les dieux, en sacrifiant l’un de ses désirs. Mais la nature du désir est la rébellion permanente. Il faut donc l’attacher, comme un singe, pieds et poings. En demandant à Shômen Kongô de veiller à ce lien.
Placer sa bonne résolution sous le haut patronage d’un gardien aussi effrayant que Shômen Kongô, c’est se donner les moyens psychologiques de la tenir.

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Exemple light hors contexte dans un monde organisant le maintien de la famine : je fais le vœu de maigrir. Je sacrifie mon désir de mochi, de senbei, de daifuku en l’inscrivant sur un petit singe en tissu que je confectionne et que j’accroche au temple en priant Shômen Kongô de veiller à son bon maintien. Et hop, à chaque fois que je passe devant mes friandises préférées, je pense à mon singe dans le temple et au visage couleur schtroumpf, effrayant de Shômen Kongô : et hop, j’arrive à tenir. Si je retourne régulièrement au temple pour soutenir mon vœu, j’économise ma participation à une réunion Weight Watchers dont l’animatrice est une Shômen Kongô de notre temps.

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Comme cette opération de troc est sans doute un brin complexe, aujourd’hui, les poupées de tissu rouge sont utilisées comme simples plaques votives, Negai-zaru (願い猿), « singe à voeu », où l’on inscrit directement ce que l’on souhaite.

Ces singes suspendus, comme dans le film, on les accroche également à l’entrée des maisons. Auparavant, il en fallait un par membre de la famille. Aujourd’hui, on en met génériquement cinq, du plus petit au plus grand, et on les nomme Migawari-zaru (身代わり猿), singes de substitution. Ils sont censés « attraper le mauvais sort » à la place de leur tenant-lieu.

Ces deux dernières pratiques (singes votifs, singes de substitution) sont des dégradations-simplifications naïves de pratiques plus anciennes qui se sont constituées par agglomération de strates hétérogènes successives.

Commençons par tenter de comprendre le lien entre Shômen Kongô et les singes.

Rebouclez votre ceinture.

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Shômen Kongô, en passant, à pied, par la Chine, s’est retrouvé amalgamé à une pratique populaire reposant sur une représentation astro-médicale taoiste reprise par la suite par le bouddhisme : le Koshin-do.

Koshin, 庚申, est le nom donné à des jours et des années spécifiques dans un calendrier chinois. Les jours Koshin ont lieu six fois par an, tous les soixante jours. L’année Koshin est la 57ème d’un cycle zodiacal de 60 ans. Si vous souhaitez vous mettre à Koshin, les prochaines dates ainsi qu’un programme les calculant automatiquement se trouvent sur cette page.

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Dans cette représentation médico-cosmologico-religieuse dont le plus vieux document remonte au quatrième siècle de notre ère, le corps humain contient trois vers, sanshi (三蟲 ou 三尸), celui du bas, du milieu et du haut. Dans la nuit qui précède les jours Koshin, ces vers montent vers le ciel et rapportent au tribunal du destin régi par le souverain céleste (天帝) les péchés de leur porteur. Suivant la gravité desdits péchés, la cour décide de soustraire des jours de vie à l’être humain qui les a commis, de le rendre malade, voire de le tuer.

*

Pour éviter cette montée de vers et le risque de voir son heure dernière avancée, les adeptes du Koshin-do veillent toute la nuit précédant les jours Koshin – une pratique nommée Koshin-machi (庚申會). On prie collectivement face à des rouleaux représentant Shômen Kongô dont la tâche est d’empêcher cette montée des vers qui n’a lieu que pendant le sommeil.
Il n’est pas dit si cette nuit blanche est suivie d’une soupe à l’oignon. Mais il se pourrait qu’au moins au début, les machi aient été de véritables parties.

*

Le Koshindo stupéfie l’occidental pour plusieurs raisons.

La première raison, effet du monothéisme, vient de ce qu’il est difficile pour nous d’imaginer que les dieux ne soient pas omniscients. Le rapport au péché et à la culpabilité est différent quand on a le sentiment que tout est instantanément, totalement, su par le Très Haut au regard de lynx, d’Hubble, de Superman.

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Le dieu occidental est un gros voyeur qui logue tout.
Bonjour la taille du data center !

[Idée à la Wachowski : et si notre univers n'était que le data center d'un autre univers...].

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Le deuxième motif de stupéfaction, effet du monothéisme, vient de l’idée qu’on peut blouser les dieux en trichant. Nous avons une amie qui, plus jeune, ne louait que des appartements possédant un vieux compteur électrique car elle savait, en y glissant astucieusement un ticket de métro, arrêter le défilement de ces machines (qui laissaient malgré tout passer le courant). Le Koshin-do, c’est une sorte de hacking théologique : l’utilisation d’une faille, d’une erreur de conception du système. Cela ne suscite pas une grande admiration pour ces dieux qui pourraient aujourd’hui passer pour pour des développeurs Microsoft.

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Le troisième point qui intrigue est paradoxalement la proximité chrétienne avec l’idée d’une vie de péché permanent. Je ne sais pas pour vous mais personnellement, je n’ai pas le sentiment de pécher tous les jours et de craindre une remontée de vers cafteurs. Il faudrait savoir si les participants à cette pratique aujourd’hui quasiment éteinte ne veillaient que lorsqu’ils se sentaient gravement morveux.

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Le quatrième motif de stupéfaction est l’idée d’un jugement non pas dernier mais actuel : dans la vie présente, susceptible d’être raccourcie. Cela pointe un rapport au temps profondément différent. Vivre sa vie avec le sentiment d’un « c’est maintenant et ça peut être encore plus court », ce n’est pas la même chose que la vivre avec « le bon temps viendra après cette chienne de vie ». Il faudra que j’explore davantage cette obsession chinoise de l’immortalité. Pas franchement compatible avec le bouddhisme par ailleurs.

*

Bon mais les singes ? Shômen Kongô ?

Gros mystère. Voici ce que l’on peut imaginer comme conflagrations concaténantes successives.

A la même époque devaient simultanément se trouver en concurrence, comme rituel d’appel à la guérison :
- Le rite Koshin, taoiste, avec ses vers qui rebiquent.
- La célébration de Shômen Kongô, hindo-bouddhiste, avec sa peau bleue.

Les pratiques populaires autour de la guérison et de la défense contre la maladie sont prévoyantes : quand on souffre ou quand souffre quelqu’un qu’on aime, on est prêt à prier tous les dieux. Surtout dans des cultures où posséder un petit autel chez soi où l’on dispose des représentations des divinités patronantes est la norme. Koshin et Shômen Kongô, dont les spécialisations médicales sont proches, ont dû ainsi, par logique de prière commune, se retrouver associés.

*

Il est également probable que Shômen Kongô soit, au Japon, apparenté à Sarutahiko Ōkami, un kami shinto terrestre dont la transcription du nom en kanji utilise pour premier idéogramme 猿 : singe.
Sarutahiko a un pif énorme et serait pour certains l’ancêtre de ces gros rougeots gobelins phalliques, les Yamabushi Tengu.

[En incise, c'est le roi des Tengu, Sōjōbō, qui est dit avoir entraîné militairement Yoshitsune. Oui oui, le héros du Dit des Heike]

Sarutahiko, avec son gros pif, faisait donc peur. Pour savoir s’il était bon ou mauvais, les kamis célestes envoyèrent en reconnaissance Ame-no-Uzume.

Vous vous souvenez peut-être de cette déesse qui, alors que la déesse soleil s’était planquée dans sa caverne, s’était mise à poil et avait tapé en transe sur son tonneau-taiko provoquant l’hilarité de tous les dieux – un boucan qui avait fait sortir Amaterasu de sa caverne.

Je l’aime bien, Ame-no-Uzume, cette déesse rigolote et courageuse qui désarme par son humour et ses seins. Parce évidemment, c’est par son rire et avec sa roploplo strategy qu’elle dérida Sarutahiko. Ce dernier consentit à guider la descente de Ninigi, le petit fils d’Amaterasu, du plan céleste au plan terrestre. Une descente importante car elle correspond à la transition, au passage des dieux (amenant avec eux notamment le riz) vers les hommes du Japon et l’avènement de l’empereur – dont la lignée est toujours sur le trône.
De nombreux kamis terrestres n’étaient pas ravis de voir débarquer chez eux des gars d’en haut : l’escorte se justifiait. Ce fut le rôle de Sarutahiko qui, une fois sa tâche terminée, fut accompagné par Ame-no-Uzume à Ise pour y reposer.

Pour la remercier de son intercession, Nigini accorda à Ame-no-Uzume un nouveau nom, composé à partir de celui de Sarutahiko : Sarume-no-kimi. Sarume ? 猿女, la femme singe. Elle devint ainsi la fondatrice du clan des Sarume, constitué de danseuses shinto qui exécutaient des chorégraphies comiques, des danses… singe. Ces danses seraient à l’origine du Kagura dont le fil s’étire jusqu’au Noh et du Sarugaku qui donnera le Kyôgen….

*

J’ai découvert le Noh et le Kyôgen dimanche dernier. Adoré. J’y reviendrai. Mais pour ça, faut que je finisse ce foutu article qui s’infinise depuis une semaine.
D’ailleurs à ce stade, deux options : basculer dans un livre ethnologique de plusieurs centaines de pages. Ou se cantonner au post de blog.

[...bruit intense de rouages néocorticaux...]

Comme je vais m’en tenir à la seconde option, je reporte à de prochains articles :
- L’analyse du bouddhisme Tendai fondé par Saicho au Mont Hiei sous le patronage de Sanô, le kami roi de la montagne, dont l’emblème et messager est… Masaru (qui apparaît également comme Sarugami), le kami-singe. Cette secte, qui se constitue sur la base d’un syncrétisme shintoïsme-bouddhisme, est marquée par l’importance du chiffre 3. Elle aurait été également sensible au fait que le kanji pour kami, 神, s’écrit avec deux clés dont la première, ネ, signifie « montrer » et la seconde, 申, le 9ème signe zodiacal chinois… le singe.
- L’analyse de Taishakuten et du très important Bouddha de la médecine : Yakushi Niorai, qui sont eux aussi connectés à Koshin parce que protecteurs contre la maladie.

*

Bon, mais alors, ce lien entre Koshin, Shômen Kongô et les singes ?!

Pour faire court ^^ on n’en sait rien.
On peut juste dire qu’il y a quatre ou cinq cents ans, trois singes apparaissent comme attributs secondaires de Shômen Kongô dans le rite Koshin dont j’ai oublié de préciser que le mot s’écrit 庚申 (le premier kanji, 庚, est un terme du zodiaque chinois associé au métal, à la planète Vénus; le deuxième kanji, 申, est… le neuvième signe du zodiaque chinois : le singe).

Ces trois singes sont les célèbres : Mizaru (見ざる, ne pas voir), Iwazaru (言わざる, ne pas dire), et Kikazaru (聞かざる, ne pas entendre). Je n’aurais jamais imaginé que ces trois singes, que j’ai toujours trouvés kitsch, laids et débiles, soient des créations authentiquement japonaises. Japonaises et à ce point récentes.

J’aurais plutôt parié sur une origine indienne de plusieurs millénaires.
Cela aurait justifié à mes yeux pourquoi Gandhi, qui avait fait le choix de ne posséder que quelques objets, ait choisi de garder avec lui une petite statuette de ces singes que lui avaient offerts des visiteurs chinois
Mais non. Ces singes sont japonais.
Et le pire, c’est qu’ils soient le plus probablement la résultante d’un très mauvais jeu de mot.

*

En japonais, « saru », singe, qui devient le plus souvent « zaru » en deuxième position, est homonyme du suffixe signifiant « ne pas » et du verbe expulser – cette dernière connexion étant parfois utilisée explicitement pour faire des singes des chasseurs de démons.

Les trois vers mouchardeurs à qui le rituel Koshin intime l’ordre de ne rien dire, de ne rien entendre, de ne rien voir des péchés de leur porteur, poussés par toutes les connexions sémantiques simiesques auxquelles ils étaient connectés, se sont donc vraisemblablement transformés en trois singes.

D’où la raison pour laquelle on les attacherait pieds et poings : pour ne pas qu’ils montent les nuits de Koshin.

*

Pfiouuuuu….

Leçon : si tu veux comprendre l’origine d’un souvenir attrape-couillon pour touristes, compte une bonne semaine. De recherches pures.

*

- Mais t’y crois, toi, à tous ces kamis ?
- Non.
- Alors pourquoi tout ce temps perdu ? Koshin, plus personne ne sait ce que c’est. Les antibios, ça rend athée.
- Athée, bright, bien sûr. Mais les kamis sont puissants car ils sont les téléphones vers ton coeur, les mediums de ton inconscient, les télégraphistes de culture, les télécrypteurs de tes racines, les ketai de ton insu, les sms de ton intuition. Ils sont ta langue secrète, tes protecteurs furtifs, tes thérapeutes mystérieux.
Sur l’autel de ton âme, choisis bien les kamis de ta vie.

*

Je n’aurais rien pu comprendre à tout ce qui précède sans le fabuleux site de Mark Schumacher, dont le travail de collecte sur la statuaire japonaise est en tous points remarquable. Il propose à la vente des sculptures en bois que vous pouvez commander en toute confiance.

*

J’aurais également voulu évoquer ici la fête de Bon que l’on retrouve dans « Shara » lors de cette scène magnifique où les enfants tournent avec leurs parents un immense chapelet en bois.

Je reporte son analyse à plus tard dans l’été. Après avoir participé à la fête.

*

Ainsi, voilà désormais mon Japon. Un quotidien qui a cessé d’être exotique et qui est désormais simplement que nimbé de mystères. De mystères requérant un niveau de maîtrise d’anthropologie religieuse pour en saisir les nuances.

Qu’on ne s’y méprenne pas. Cette dernière remarque sur les mystères vaut pour toute culture. Y compris la sienne.
Un exemple parmi bien d’autres chez nous : le Père Noël…

*

Le Japon est mon Père Noël permanent. Qui se ferait remplacer par Ame-no-Uzume.
J’aime bien, la roploplo strategy.


5 janvier 2008

Tadaima

Classé dans : Son — Stéphane Barbery @ 11:17

Sensation immédiate d’être chez moi.

Les Shoji (panneaux coulissants) impliquent une danse, une respiration : le calme et la grâce.

La maison japonaise, petite et fragile, fait de la chorégraphie du quotidien une danse de poupées de verre. D’un verre irrégulièrement dépoli, pour mieux jouer de l’ombre, pour mieux jouir de la lumière.

Donnez des maisons occidentales à deux générations de japonaises et elles perdront tout leur pouvoir de séduction.

L’érotisme, un effet de l’architecture ?

 
 J'entre dans la maison de Gion [1:28m]: Play Now | Play in Popup | Download

 
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