10 mars 2009

Le gré

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 7:03

Il était 10h
du soir
quand son
nouveau portable sonna
avec la sonnerie
associée
à sa mère.

Il était en train
de renifler
amoureusement
sa
chaussette
droite
et se préparait
à saupoudrer
le tatami
du grunge
quotidien
de son entre-
doigts de pied.

Il fallait que
ce soit
une
urgence.

Elle lui
donna
rendez-vous
à 8h00
du matin
chez Yamada San
le lendemain.
Il n’eut
même pas
le temps
de
demander
pourquoi.

Le lendemain
matin
à la française
et en
français
il dit
« non »
et regarda
sa mère
avec le
visage
impassible
glacial
à la japonaise
pour
signifier
sa colère

Madame Yamada
avait expliqué
ses rêves
de Murasaki San
les tentatives
pour y mettre
fin
et qu’il
fallait
faire quelque chose.

Il ne savait pas
exactement
ce que
sa mère
avait dit
à
Yamada San
si elle
lui avait
parlé
de la
Cascade
et de
Tochan.

Il expliqua
qu’il était
prof
chercheur
ethnologue
et
qu’il ne
voyait vraiment
pas en quoi
il pouvait
faire
quoi que ce
soit.

Madame Yamada
le regarda
chaleureusement
dans les
yeux
en lui
disant
qu’elle comprenait
qu’elle comprendrait
s’il refusait
qu’il était libre
bien sûr
et Matsujirô
reconnut
dans ses phrases
toute la mécanique
de manipulation
qui conduit à
faire faire à l’autre
ce qu’il n’a pas
forcément
envie
de
faire.
Une mécanique
sur laquelle
il donnait des
cours :

il accepta.

Il accepta
de les aider
à trouver
un chaman
pour un
rituel.

Il
connaissait
une
demi-vieille
qui avait
bonne réputation.
Elle avait
repris
un mini-temple,
une simple maison,
d’une vraie vieille
qui avait
une
grande réputation.
Une maison
près de
Fushimi
parce que leurs
kamis
étaient
liés
à
Inari

Il
accompagna
Le grand frère de Murasaki San
et
Yamada San
chez la
demi-vieille
qui posa
plusieurs
questions,
l’air de rien,
sur le
français
de Madame Yamada.

La demi-vieille,
belle,
devait mesurer
1m50
et avait
trois doigts
à chaque main.

Elle accepta
de faire
une
cérémonie
le
lendemain
tard le soir
à
20h
pour laisser le
temps à ceux
qui rêvent
de venir
puis de
reprendre un
train après.

Ils étaient
quinze
dans la maison
plus l’assistante
plus trois vieilles
et un retraité du
quartier,
les plus fidèles
de la
demi-vieille.
Plus Matsujirô
qui s’était
convaincu
que cela lui
ferait du
matériel
pour un
article
et qu’il était
libre.

Tout le monde
avait son
rosaire
au poignet
et un livre
qui se déplie
sur
le sûtra du
coeur.

Matsujirô
n’était pas à
l’aise et
serrait les
fesses
depuis qu’il
avait vu
l’assistante
disposer
un
mokugyo,
un tambour
poisson,
parce que les
poissons
ne dorment pas.

Matsu ne
voulait pas
que se
reproduise
ce qui
s’était
passé
au Nô
de Kanze
où son
kami avait
tellement
aimé
l’ōtsuzumi
qu’il
avait
commencé à se
manifester
et la seule
issue
qu’avait trouvée
Matsu
avait
été
de
tomber
dans les pommes.
Ume avait
pensé
qu’il s’était
endormi
mais depuis
il ne voulait
plus
prendre le
risque
de retourner
au nô
et il
pestait
contre son
kami

Dans la
maison
de la
demi-vieille
aux trois doigts
il ne put
rien
faire

Il monta
tout de suite,
son kami
descendit
illico

La belle
demi-vieille
était
douée.
Très douée.
Et elle
avait travaillé
souvent
avec d’autres
Dai
elle savait
y faire
avec les
descentes
de
kami.
Son propre
kami
lui fit
voir comme en
lumière
Matsujirô
et elle
comprit
qu’elle ne
serait ce soir-là
que
l’assistante

Elle prit
donc
le mokugyo
et s’avança
en le
rythmant
fort
vers le fond
de la salle

Matsu
essayait
de toutes
ses forces
de
tomber
dans les
pommes
mais dans
cette maison
saturée
de signes
de
kami
il ne pouvait
rien
faire.

La demi-vieille
lui souffla
「 laisse
laisse
venir 」
et Matsu
ne lutta
plus
il
laissa
venir

Au fond
c’était
facile
c’était
chaud
lumineux
et facile
son
corps
devenait
rouge
d’un
beau
rouge,
l’univers
devenait
blanc
- blanc soleil d’été -
ses yeux fermés devenaient
noirs
comme le vide
et il
voyait des
traits
il
entendait
des sons
sortir
de
sa
gorge et de son
ventre

Sa tête tourne
avec un
hochement qui
suit le
mokugyo
qui devint
fort
plus fort
très fort
assourdissant
puis
se tait.

Il voit un
vieux monsieur
gêné
qui se frotte
la nuque
avec la main
droite
en haussant
les épaules.

Il a une
corde
étrange
attachée
à la
cheville.
La corde
plonge
dans un
feu
mixte.

C’est toujours
embêtant
les
feux
mixtes
et les humains
sont bien
embêtants
à en
produire.
Avant eux
on n’avait
pas de
problème
de feu
mixte.

Pour les feux
mixtes
un copain
kami
lui a
montré
le truc :
il faut
pisser dessus.

On lève son
pagne
et
hop
on vise
sur le
grumeau
mixte.
Il faut
faire attention
à bien
viser car sinon
on risque
d’éteindre
le
feu
et ça
c’est pas
bon.

Il faut reconnaître
que ça
fait du
bien
de se
soulager
c’est juste
embêtant
d’avoir
à
viser
juste

Ah
Ahh
le grumeau
est gros
cette fois
on dirait un
galet
gris
en forme
de
mot
dans une
écriture
kamique
mal
écrite,
une
petite
malédiction.

Je peux
le prendre
désormais
le grumeau
dans ma
paume
et le
broyer
en une
poussière
noire
que je
mêle
au
sol,
le sol

tombent
les
hommes
le sol
d’où
s’élèvent
les
hommes

Le grumeau
enlevé
le feu
n’est
plus mixte
je regarde
le vieux et lui
fais un
mouvement
de tête
Il tire
sur la corde
qui vient
vers
lui
Il la plie
soigneusement
comme le
ferait
un
marin,
sort un
furoshiki
de sa
poche,
met
la corde
dedans,
replie
le
furoshiki,
salue
très bas
en
fermant
les
yeux
se retourne

et nage
nage
enfin

sur son chemin


25 février 2009

Le choix de Ninigi

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 8:43

Ils allèrent au Nô.
Celui de Kanze.

Après s’être
promenés
au Nanzenji.
Où ils laissèrent
longtemps
leurs paumes
comme des stéthoscopes
sur les
piliers du
San Mon pour
entendre
le pouls.
De
l’univers.

Matsu lui
montra
rapidement
la
cascade
cachée
dans la
montagne.

Il n’aimait
pas
trop cet
endroit
trop
fort
trop
kamique
trop
courroucé
post-humain
trop
Dagobah
à son
goût.

Son
kami,
lui,
adorait
en grinçant
des dents.

Ils échangèrent quelques
mots
de sympathie
avec l’un
des petits
vieux
en charge des
mousses
à la fois
horrifié
et
bouddhique
devant les
ravages
de fringale
causés
pendant la
nuit
par un
sanglier
dans les
parterres
dont ils
s’occupent
tous les
jours
à la pince
à
épiler

Ils bifurquèrent
en descendant
pour
saluer
leur
arbre
préféré :
le vieil
ume
du Chôshô-in.

Il arrivait
au bout.
De sa
floraison
commencée
l’année précédente;
en décembre.

Il était désormais
tout blanc
tout odeur
un peu
roux aussi
car les vieilles
fleurs
pourrissaient
sous la pluie.

Chôshô-in.
Un vieil ume
tordu
tronc ouvert
en fleurs.
Blanches.
Décalé dans le
froid
de 90
jours.

C’est après
le
premier
Nô,
c’est en
cherchant sur le
net pour
en savoir
davantage
que
Matsujirô
comprit
pourquoi
cet
arbre
était à
Kyôto
son
arbre préféré.

Matsu
adorait
le

mais après
l’épisode
de cet
après-midi

il ne savait
plus
s’il pourrait
y
revenir.

難波,
aujourd’hui un
quartier d’Osaka,
n’était pas
une pièce
spécialement
remarquable.
Ce n’est
que bien après
qu’ils se dirent :
« ah quand même… »

La non-histoire était
évidemment simple :
de retour vers la
capitale après un pèlerinage
de nouvel an
à Kumano,
un officiel de la cour
s’arrête au village
de Naniwa
où il
rencontre
un vieil homme et son
jeune compagnon
balayant les
fleurs sous un
ume.
Les deux hommes évoquent
la beauté
supérieure à toute
autre
des fleurs d’ume
et citent un vieux
poème d’Ônin.
Puis disparaissent
en promettant de
revenir
la nuit
pour danser.
Ce qu’ils font
sous leur
véritable
forme :
le vieil homme est
l’esprit d’Ônin
le jeune homme est
le kami Konohana Sakuya Hime,
la déesse des arbres en fleurs.

Un jeune
homme
d’aujourd’hui
devrait
s’étonner.
Mais
il n’y
avait
aucun
jeune
japonais
cet après-midi
pour s’enfermer
et
goûter la
beauté
pure
opiumique
du
Nô.

Dehors,
il faisait
beau.
Mais quand
il ne fait
pas
beau
il n’y a
que
des
vieux
au Nô.
Des vieux
qui ont
du mal
à tenir
leur vessie
et qui
font la queue
pendant les
entractes et les
hommes
sourient parce que
la queue de la
porte d’à
côté
fait 5 mètres
et qu’eux
sortent
rapidement
le soulagement
aux lèvres
en narguant les
mémés.

Il y a des vieux,
parfois des
intellos
qui deviendront
des
vieux,
qui le sont déjà à
l’intérieur
mais qui n’ont
juste pas
le corps qui va
avec.

Et puis
de jolies bourgeoises
qui s’ennuient
et qu’aller au

avec une amie,
à Kyôto,
c’est comme le
kimono,
ça fait
chic.
Kyôtoïte.
Leur seule identité.

Il y a les
passionnés
aussi.
Souvent
vieux
et
intellos.
Qui savent
que leur
âme,
l’âme de leur
peuple,
est
ici.
Qu’elle
rayonne
d’être
figée
qu’elle
meurt
d’être
figée.

Les
passionnés
de
l’âme de leur
peuple
ne sont pas
étonnés
par Naniwa.
Pas surpris
de savoir
qu’un génie
du 15ème siècle,
Zeami,
célèbre
un
inconnu du
quatrième
siècle.

Ônin
n’est
même
pas
japonais.
Mais coréen.
Même
pas
coréen en fait.
Il est paekche.
Et
aujourd’hui
personne
n’appelle
王仁
Ônin
mais
Wani.

Wani,
lui
n’est pas
inconnu.
On ne sait pas
s’il a
vraiment
existé
mais le
Nihon Shoki, le
Kojiki,
en parlent comme
de quelqu’un
qui n’est pas de
peu :
il
apporte au Japon
les
idéogrammes
et
Confucius,
instruit
le
petit Prince
Nintoku
qui deviendra
empereur

« Naniwazu

Dans le port de Naniwa,
les fleurs sont venues aux arbres;
Elles ont rêvé tout l’hiver
mais le printemps est maintenant : là -
Vois comme leurs boutons s’ouvrent »

Le poème
supposé encourager
le Petit Prince
sans doute
attribué
improprement
à Wani
à la suite d’une
erreur de
lecture
a le statut de
« mère de la poésie »
dans la préface
du
Kokinshu.

Mais tout cela
importe
peu.

Ce qui compte
c’est qu’au
début du 21ème
siècle
l’on joue
une oeuvre
transréelle
d’un auteur du 15ème
siècle
célébrant
un sage coréen
du 4ème siècle
qui n’a peut-être
jamais existé
mais que tous,
interprètes actuels
Zeani
Ônin/Wani,
spectateurs,
communient
dans la beauté
supérieure à toute
autre de
l’ume.

Voilà ce qui aurait dû
surprendre un
jeune spectateur
s’il y en avait eu
dans la salle Kanze
cet après-midi là.

Pas Sakura la nationale
Pas Sakura la tardive
Pas Sakura la mièvre

Non : Ume la lucide
la fière
la kataneuse d’âme

Les hommes
ne sont pas
les seuls
à
célébrer
l’ume

Konohana Sakuya Hime
la déesse des arbres en fleurs
était là aussi
à danser
l’ume.

Et puis le kami
de Matsujirô
qui lui avait
encore fait la même
blague nulle
« eh, Matsu, ya un matsu sur scène, on y va ? »
parce que derrière toute scène de Nô
se dresse toujours un pin vert

Konohana Sakuya Hime
ce n’était pas
n’importe qui
comme
kami

C’est la fille de O-Yama-Tsumi
le grand frère d’Amaterasu,
terrible dieu de la montagne
et protecteur des arbres.
Elle a une soeur, Iha-Naga
la déesse des pierres.
Pour faire court, Iha-Naga,
est laide
mais dure plus longtemps.

Ninigi, un kami qui n’est pas
n’importe qui
car c’est lui
qu’envoient les kami
célestes pour sécuriser
un espace terrestre pour
les humains
- les kamis terrestres
n’étant pas franchement
d’accord qu’on les
exproprie pour des
moins-que-kamis –
Ninigi donc
qui n’est pas
n’importe quel
kami
car c’est lui
qui apportera
l’épée, le miroir, le joyau
au premier
empereur,
Ninigi
quand il voit
Konohana
tombe
en amour
et demande
immédiatement
sa main
à O-Yama-Tsumi

O-Yama-Tsumi aimerait
bien trouver un
bon parti pour
Iha-Naga.
Il propose donc
à Ninigi
plutôt la
grande soeur.

Mais Ninigi
ne transige
pas.
Le coeur de
Ninigi
a fait son
choix.
Ninigi
veut
Konohana.

Il est
dit
que si le
choix de
Ninigi
avait été
différent
la vie des
hommes,
maternée
par la kami
des pierres,
aurait
pu
être
plus longue.

Plus terne
lente
lourde
mais
longue.

Ainsi,
l’ume,
symbole de Konohana,
là où danse Konohana,
c’est la
vie
des
hommes.

Konohana
qui danse
sous
l’ume
c’est
l’éclat
court
l’éclat
si court
de
nos
jours

La beauté
noeud-coulante
d’un vieil
ume,
Matsujirô
comprit devant
son écran
d’ordinateur,
qu’elle venait
de là :
d’un éclat qui
dure
comme un
galet.

Un éclat qui
sait qu’il a
trop
duré
Un éclat qui
tend son
tronc arthritique
aux limites de la
chute
et qui lance
son allant
son élan,
son
trop
qu’il aurait volé
aux dieux,
qui le lance
aux
hommes.

Puissent-ils
l’attraper.
Ou pas.


22 décembre 2008

La cascade

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 7:15

Le troisième épisode
qui a pourri l’année
qui a grillé
Matsujirô
c’est la
cascade

Parce qu’immédiatement
en sortant
du magasin
de
vélo
Matsujirô
s’est rendu
chez ses
parents

l’attendait
sa mère
inquiète

C’est rare
quand il la voit
inquiète

En général
Elle est toujours
ce bloc
positivement
impassible
comme un
brise-glace
nucléaire
soviétique
mais
modèle
féminin
et
japonais

Là, elle
avait le
regard
inquiet

Elle était
inquiète
très
inquiète
pour
Tochan
le fils
aîné
de sa
fille
aînée

Depuis
plusieurs
jours
son
comportement
avait
changé

Tochan
était
un peu
rond
pour un
garçon de
6 ans
et tout
le monde
l’appelait
le
petit
sumotori

Il aimait
surtout
les
gâteaux
et le
sucré
et depuis qu’il
était petit
il était
capable de
piquer des
crises
hystériques
dans les
magasins
quand
sa
mère
ne lui
achetait
pas
le paquet
qu’il voulait

Mais

le problème
était
différent

On l’avait retrouvé
allongé
sur le sol
presque
inconscient
au limite
du
vomissement
alors
qu’il avait demandé
à la
maîtresse de
sortir pour
faire pipi

Au lieu
d’aller
aux
toilettes
il avait
ouvert
les boites à
bento
de tout
le monde
et avait
avalé
tout le
riz
et
exclusivement
le
riz
des bento
de toute
la
classe

La veille
sa
mère
l’avait
surpris
à tenter
de
voler
8
onigiri
dans un
combini

et les jours
précédents
il
avait
mangé
la
totalité
du
riz,
quatre grosses
parts
d’adulte,
directement
dans le cuiseur
à
riz
avant
le
repas
du soir

Quand on lui
demandait
pourquoi
il faisait
cela
il ne répondait
pas
les yeux
vides
et une
fois
en
pleurant
il avait
dit
« je ne sais
pas »

Bien
sûr
le problème
n’était
pas
médical

On avait
immédiatement
pris
rendez-vous avec
un psychologue
ne serait-ce
que pour ne
pas
avoir
trop honte
avec les autres
mamans
de
l’école
qui regardaient
désormais
la soeur de
Matsujirô
d’un œil
bizarre

Le rendez-vous
est pour dans
quinze
jours

Au
fur et
à
mesure
que
sa mère
lui
raconte
les
détails
de la
situation
Matsujirô
se dit
「non
non
je
n’y
crois
pas
elle
ne
va
pas
me
demander
ça」

Si
Elle
lui
demanda
directement

les yeux,
pour la
première
fois depuis
très
longtemps,
directement
fixés dans
ses yeux
et il
repense
à la bêtise
qu’il avait
faite
la dernière
fois
où elle
l’avait
regardé
comme
cela
et
c’était
une
bêtise
qui
aurait
pu
être
très
grave
il
avait
dix
ans


il
faut
que
tu
ailles
à
la
cascade

Matsujirô
n’avait
jamais
parlé
de
ses travaux
de sa
recherche
avec sa
famille

C’était un
peu
tabou

Tout le monde
savait
que
l’arrière
grand
mère
était
guérisseuse
chaman
et que
son
kami
était
lié
à une
cascade
dans
Fushimi
Inari

Tout le
monde
savait
inconsciemment
que
normalement
la
mère
de Matsujirô
aurait

être
guérisseuse
car
en
général
ce
talent
se repose
au
moins
pendant
une
génération
avant
de
se
resurgir

Mais sans
doute un
kami
plus
puissant
avant décidé
autrement
pour la
vie
de sa
mère,
la
protégeait
et
fournissait
l’énergie
infinie
du
brise-glace
nucléaire
soviétique

Pourtant
les
kamis
n’abandonnent
pas
si
facilement
une
porte
clanique
qu’ils
ont une
fois
ouverte
pour
goûter
les
larmes
salées
du monde

Ils ont
besoin
de
temps en
temps
de
sortir
de
prendre
l’air
de se
changer
les
idées
et les
humains
c’est
rigolo
pour
cela


Matsujirô
je
pense
que ce
qui
arrive à
Tochan
est une
histoire
de
kami
et tu
es le
seul
que je
connaisse
en qui
j’ai
confiance
pour
aller à la
cascade

Elle n’en
dit
pas
plus

Et il
lui
était
impossible
de
refuser

Il ne pouvait
pas
dire
「bah tout cela c’est de la
systémie familiale
ma sœur s’est encore
disputée avec son
mari
ou alors
Tochan les a surpris
en train de faire
l’amour et ça
l’a perturbé」

Et face à sa
mère
au regard
de
brise glace
nucléaire
soviétique
sans frein
il ne pouvait
pas dire
「les kamis
ça n’existe pas
je suis ethnologue
c’est du folklore
structuraliste
et tu veux pas
non plus que je prédise
le prochain vainqueur
de Keirin ?」

Il ne pouvait
pas
lui
dire
car depuis
l’Inde
et les plantes qui ne
devaient pas
être que des
plantes
il le
sentait
bien
son
gros
kami
rigolard
en lui
autour de
lui
près de
lui

Mais jamais
il n’avait
pensé
qu’on
lui
demanderait
d’aller à
la
cascade

Jamais
qu’il
devrait
demander
l’aide
des
kamis
pour
ses
proches


- Quand ?
- Cette nuit, ça ne peut plus durer
- Cette nuit !?

Il n’avait
assisté
que
trois
fois
à la cérémonie
de la cascade
par son
arrière
grand
mère
qu’il aimait
beaucoup
et qui
était morte
quand il
avait
huit
ans

Dans la
colline
de
Fushimi
Inari
en bifurquant
avant
le grand tour
des torii
il y avait
une
petite vallée
avec
une succession
de
petites
cascades.

Ce que
l’on
appelait
cascade
c’était en
fait
un mince
filet
d’eau
presque
un
goutte à
goutte
qui était
artificiellement
dirigé
par des
tuyaux
mais l’eau
était
de
source

Chaque
guérisseur
shaman
dai
la
majorité
des
femmes
aveugles
ou
presque
de la région
étaient
connectés
à
une ou
des
cascades

Leur kami
ne pouvait
descendre
qu’ici
et
jamais

La cascade de
la
grand
mère
c’était
Aoki

Matsu
n’avait
jamais
tenté
de
« faire descendre »
son
kami
après
l’épisode
en
Inde
Il avait
eu
un peu
peur

En fait non
il avait
eu
très
peur
Il avait
ressenti
une
immense
confiance
dans le
rire de
son
kami
qui était
un
bon
kami
par un
kami
cruel
avec
les
hommes
mais
l’intello
qu’il
était
devenu
avait eu
peur
de
s’être
trompé
toute
sa
vie

Depuis
Matsujirô
ne choisissait
pas
ni de
croire
ni
d’intellectualiser
il vivait
dans cet
entre-deux
suspendu
en
remettant
à
plus tard
et puis
après
tout
qui
savait
il n’avait
de compte
à
rendre à
personne

Mais là
si
Il avait des
comptes à rendre
à
son
clan
au passé
de
sa
famille
de sa
lignée
maternelle

Pour la
première
fois
il devrait
non
pas
voir des
rituels
mais
faire
des rituels
pas simplement
pour
voir
mais pour
aider.
Et
aider un
proche

Il eut
envie de
chier
et sentit
son
scrotum
se
resserrer
pour devenir
de la taille d’une
umeboshi

Et puis
envie de
vomir
aussi
il détestait
la famille
les contraintes
et cette année
pourrie
alors
il la
ferait
cette
cérémonie
de la
cascade
mais en
ethnologue
comme ça
en
singeant
et comme
ça
tout le
monde
serait content
dans la
systémie
familiale
et tout ça
ce n’est que
du
post-structuralisme
et il
en
écrirait un
papier

Matsujirô
sa soeur
et sa
mère
se rendirent
donc
à
Fushimi

Le petit
avait
encore mangé
tout le
riz
le soir
et il faisait
froid
la
nuit

Matsu devait
faire
trois fois
le grand
tour
avant de se
mettre
sous la
cascade
Aoki

Même en
marchant
très
vite
et en
comptant
des pauses
il en
avait
au moins
pour
deux heures
et
demie

Les femmes décidèrent
de l’attendre
à la
cascade en
y préparant
l’autel

Cela faisait
longtemps
qu’elles n’étaient
plus venues
à la cascade
car le petit
temple où
elles se
recueillaient
parfois se
trouvait sur
le
grand
tour des
torii
pas sur le
chemin
des
cascades

Elles suivirent
leur
pas
et croisèrent
quelques
vieilles
femmes
guidées
par de
plus
jeunes
éclairées
par de
vieilles
lampes de
poche
de
100 yens
shop

Et puis elles
appelèrent
Matsujirô
sur son
mobile
qui venait d’arriver au
deuxième
petit
sommet
parce qu’il y
avait un
problème

Aucune
eau
ne
coulait
de la
cascade
Aoki

Plusieurs
vieilles
qui
ruminaient
des
mantras
étaient
passées
sans répondre
à leur
question
sans
les
voir
car elles
étaient
déjà
parties
très
loin

Une plus
jeune
s’était
arrêtée
et
avait
ri
avait
vraiment
beaucoup
ri
d’un
rire
fatigué
et
vivant
de celle qui en a beaucoup
vu

Depuis la
construction
de l’autoroute
à quelques
kilomètres
de la
colline
presque
toutes
les
sources
de
Fushimi
s’étaient
taries

Les pétitions
les menaces
des vieilles
femmes de malédiction
sur les familles des
constructeurs
les tentatives
de bétonner et rerouter
des cours
d’eau
souterrains
rien n’y
avait
fait
l’eau n’arrivait presque
plus

Certaines vieilles
avaient
essayé
avec des
cascades
alimentées
au
robinet
mais
évidemment
ça ne
marchait
pas

Il n’en
restait
que très
peu
qui
gouttaient
plic ploc
et il
y avait
souvent la
queue
parce que
les
vieilles
s’étaient rendu
compte
que les kamis
avaient
déménagé
leur porte
ici et là
sur les
quelques
plic ploc
utilisables
et qu’ils
voulaient
bien
descendre
par

La vieille encore jeune
leur dit
Ceux d’Aoki
vont

mais parfois là
et puis là
aussi parfois
et puis parfois
ça descend
plus
à Fushimi

Elles expliquèrent donc
à
Matsujirô par
téléphone
où il devait
se rendre
après
ses
trois
tours
et il
jura en
français

Fushimi
la
nuit
Ce n’est pas
comme
Fushimi
le
jour

Déjà
le jour
même
avec les
touristes
et les
familles
et le
rouge
des torii
c’est un
peu
inquiétant

La nuit
Entouré
des pierres
qui ressemblent
à des
tombes
sous les
torii
de bois
dont la base
est parfois
pourrie
quand il fait
froid
mais que tu
as chaud
à transpirer
à grosses
gouttes
qui deviennent
vite
froides
de monter
les marches
et qu’après
le premier tour
tu te dis
mes
cuisses
vont-elles
tenir
la nuit
Fushimi
peut
faire
peur

Les animaux de
la
forêt
font leurs
bruits
les branches
la nuit
font leurs
bruits
et tes
pas un
drôle
d’écho
mat
sur les
pierres
des marches
inégales

La mère
de Matsujirô
lui avait préparé
un thermos
d’otcha
chaud
et à chaque
fois qu’il
s’arrêtait
pour une
pause
il était content
d’entendre
le
petit
poc du
bouchon
de sentir
la chaleur
du thermos dans
ses
paumes
et du goût
amer
du thé
vert
dans
sa
bouche
la sensation
dans
sa trachée
dans son
estomac

Il
retrouva
sa
mère
et sa
soeur
parce qu’ils
connaissaient
tous les
trois
très bien
Fushimi
et parce que
les
mobiles
c’est pratique
pour organiser
une
descente de
kami
dans un
lieu
sacré
qui a
perdu ses
plic ploc

En un
sens
ils
avaient de la
chance
que
Matsujirô
soit
jeune
car les
autres
vieilles
mettraient
plus de
temps
à finir
leurs
grands
tours

Matsu s’était dit
je vais
faire
comme si
comme je me
souviens
et puis
basta
elles seront
rassurées
de voir que je
n’y peux
rien

Il fit donc
ce que
faisait
l’arrière
grand-mère

Il récita
une
première fois les 262 caractères du
Hanna Shingyô
et il s’épata
à nouveau de sa
capacité
à se souvenir
d’un texte qu’il
n’avait jamais
eu le
sentiment
d’avoir
appris par coeur
et qui n’avait
rien
de shinto et que c’était
amusant
au fond
ce mélange
syncrétique
shinto-bouddhique
au Japon

Il offrit
l’encens
le sake
les fruits
et les
onigiri
aux renards
du petit
temple
à côté de la cascade
claqua des mains
en décalant
légèrement
ses paumes
pour faire
un clac
plus
sonore
comme il avait
vu le
faire les
prêtres
shinto

il se mit en
fundoshi
et
bizarrement
il ne sentait
plus le
froid

Il traça de la
main dans l’air
en direction
du plic
ploc
de
l’eau
la grille de
5 lignes et de
4 colonnes,
le kuji,
les 9 caractères
et il s’étonna
un peu loin
au fond
de lui-même
que les
gouttes
du plic
ploc
se soient
bizarrement
écartées
et que
c’était peut-être
l’effet du
vent et de
toute façon
on n’y voyait
rien

Il mit
mentalement
devant
lui
l’image de
Tochan
et s’engagea
sous le
plic
ploc
pendant que
sa mère et
sa
sœur
récitaient en
boucle le
hannah shingyô
les mains
jointes
sur leur
chapelet

Ca partit
tout
seul
et
tout de suite

Son kami
descendit
d’un
coup

Il se mit à
rigoler
d’une très très très très
grosse voix
qui fit s’arrêter plusieurs
vieilles dans le grand tour
au loin
et
elles
sourirent
en claquant deux fois
leurs doigts
clic, clic

Il commença
à faire des bruits
incompréhensibles
avec sa
bouche
comme des
engueulades
de fou
et d’animal
qui ne contrôlerait
pas
sa bouche
et parfois un
mot sortait
clair
et sinon du
charabia
de toutes les
langues
mais pas
tonales

Il vit
Tochan
comme dans un film
venir à
Fushimi
avec sa mère
il y a
quinze
jours
et il vit
Tochan
pendant que
sa
mère
parlait à
d’autres personnes
il vit Tochan
prendre
et
manger
un Onigiri
qu’ils avaient
déposé
sur l’autel
pour le
kami de la
famille

Ah ben ça
le kami
ça lui a
pas plu
qu’on lui
prenne
son
onigiri
Déjà que
c’est pas
marrant
d’être kami
tous les
jours alors si en
plus on vous pique
ce qu’on vous
offre
ça va plus du
tout

Déjà que
les corbeaux
et les tanukis
et
les autres animaux
et les clochards
ne se
privent
pas pour
piquer
le sake
et la
nourriture
alors si en
plus
un petit du
clan se
met à piquer
le riz du
kami du
clan
alors là
ça ne va plus
du
tout

Le kami de la
famille
il est plutôt
old school
et du
genre
rigide
il décida
donc que
tant que le
tort ne
serait pas
réparé
le petit
allait
savoir ce qu’il
en
était
vraiment
de prendre
le riz
des
autres

Le kami de la
famille
fit dire
au
kami de
Matsujirô
que la solution
était
simple :
100 nigiri
préparés
par la
famille
déposés
sur
son
autel
et il
lèverait
le mauvais
sort

Matsu
eut un
gros râle
un
immense éclat
de
rire
et les vieilles au
loin
claquèrent
deux fois
leurs
doigts
clic, clic

Il sortit
de la
cascade
et ne
s’effondra
pas

Il avait
l’esprit
clair
on ne peut
plus
clair
vraiment
franchement
très
clair
il se
sentait
nettoyé

et
grillé


9 décembre 2008

La capote, le kami et l’aiguille

Filed under: Texte,Ume — Stéphane Barbery @ 11:08

Matsujirô se souvient d’abord de l’hiver
dernier
avec
colère et
tout d’un coup
plus de colère

Pendant deux
longs
mois
il avait cru avoir
trouvé sa
princesse de
Kyôto
et son
cœur et
son
corps
s’étaient mis
en mode
amoureux

Il lui écrivait
des
poèmes
tout allait
plus vite
plus clair
tout allait
plus
fluide
comme un
tanka
écrit en
sosho,
l’herbe folle,
d’une seule
traite
sans
relever
son crayon-pinceau
avec
chargeur d’encre
intégré

Matsujirô
était comme tout
japonais
une midinette
romantique.
Il se demandait
si c’était
un effet
post-Meiji
cet impact du
romantisme
allemand.
Mais contrairement
aux japonais
de son
âge,
parce qu’il avait
vécu à
l’étranger,
Matsujirô,
en se faisant une immense
violence :
osait.

Il avait osé
croire
que la beauté
du
Soapland
était
pour lui
Il avait osé
la
courtiser

Il ne savait pas
d’où ça
lui
venait
cette excitation
à sauver
la
prostituée

Peut-être à l’idée de ne pas
payer
Peut-être à l’idée d’avoir à soi
un objet sexuel
qui ne pourra rien
dire
puisqu’on l’a sauvée
peut-être une haine
aussi
et il ne savait pas trop de
quoi
et Matsu était
fin pour repérer
ces ambivalences
en
lui

Mais il voyait
d’abord en
Etsuko
la
grâce
sa beauté
qui
surclassait
celle des
autres
japonaises
qu’il pouvait
croiser dans
la
rue

Et c’était cette
vibration

qui l’avait
fixé
ébloui
et il s’était
dit
je veux vivre
dans
cette
lumière

Parce qu’il
osait
et qu’il était
fin
la rencontrer
hors du
Soapland
n’avait pas été si
difficile

Il avait appliqué
la
technique universelle
d’influence :
dire à l’autre
combien
on
l’apprécie
directement
sans excès
sans pression
et à force
de dire
allo-allo
je t’aime – je t’aime
l’autre
répond
allo

Etsuko
avait
toujours les
mains
froides
et ses pupilles
noires
aussi
semblaient
froides

Ils passaient
au combini
acheter
des chaufferettes
et Matsu aimait
ouvrir les petits
sacs
rouges en plastique,
secouer les chaufferettes
pour activer
la chimie
et les mettre dans les
poches
d’Etsuko
ou lui
souffler sur les
doigts

Après deux
semaines
à se
fréquenter
elle lui
avait dit
qu’elle
arrêtait le
Soapland
et il ne savait pas
si c’était
vrai

Le temps
qu’il
passait
ensemble
il le
passait à
Kyôto
et il avait
beaucoup
neigé
cet hiver

Etsuko
avait de
belles
bottes
jaunes
en mouton retourné
Pocahontas
princesse indienne
et cela lui allait
bien

Tout lui
allait
bien
et Matsu
son coeur battait
son coeur battait
quand ils marchaient
dans Kyôto
qu’il la prenait par la
main,
dans ses bras comme dans
les affiches
des Pachinko
avec un héros de série
télé qui ressemblait à
un Harry Potter de vingt ans,
qu’il l’embrassait
doucement
dans les
sanctuaires
et Etsusko
aimait
que Matsu ne se comporte
pas en
japonais

Après avoir
marché
ils allaient
dans des pâtisseries
françaises
et Matsu
lui faisait
découvrir
pourquoi le mou
ce n’était pas si bon
et qu’il manquait encore
au Japon
l’art de la strate du
croustillant

Etsuko écoutait
goûtait
mangeait peu
toujours très peu
et c’était aussi
pour ça
qu’elle avait
froid
toujours très
froid
mais ce n’était pas
que pour
ça

Il lui
faisait des cadeaux
et elle, des portraits photo
sur son mobile
qu’elle imprimait
chez elle
et elle dessinait dessus
parce que c’était
une
artiste et
Matsujirô
avait été
stupéfait de
son
talent
et il l’aimait
encore
plus

Quand il lui
avait offert
son premier
cadeau
elle l’avait
regardé
droit
dans les yeux
en lui demandant
si c’était un sac
Vuiton.
Il avait répondu
non
alors elle avait
ouvert le
paquet.

Elle lui avait expliqué
que souvent
les hommes offraient
des
sacs
Vuiton
pour obtenir des
prestations sexuelles
inhabituelles et
qu’elle pensait
que tous ces
sacs
sentaient
toujours
un peu
la
merde

Matsujirô
se souvient
que ce jour

ils avaient passé
de longues
heures à se demander
si vraiment
tous les
flocons
sont différents
et Etsuko
avait dessiné
des flocons
qui devenaient
de plus en plus
érotiques
et ils avaient
fait l’amour
dans un
Love Hotel
avaient
visité
un temple
puis
étaient revenus
dans le
Love Hotel

Le meilleur
souvenir
de Matsujirô
c’était quand
il l’avait
amenée
au
petit
sanctuaire
Inari de
Yoshida
au début de
décembre

Matsujirô se
faisait la remarque
qu’il n’y en avait pas
tant que ça
des sanctuaires
Shinto
à
Kyôto

Des temples
bouddhistes
oui et à l’intérieur
il y avait toujours
un
p’tit autel
Shinto
mais des sanctuaires
pas tant que
ça
Yavait les
officiels
et ils n’étaient pas
très
beaux.
Il y avait
bien sûr
Fushimi
mais c’était à
l’extérieur de la
ville.
Et puis il y avait
Yoshida

Yoshida comme un
grain de
beauté
une colline
allongée
en pleine
ville
la
forêt
dont les
arbres ne sont
pas
pareils que sur les
monts
et quand
l’hiver est là
ils restent
jaunes oranges
plus longtemps
à cause du
micro-climat
ou
peut-être des
kami

Parmi les
arbres
et des places de
parking louées
par le temple
pour faire vivre
le prêtre,
vers le sommet,
une allée de
100 m
de torii
comme à
Fushimi
mais en plus
espacé mais on
s’y croit un
peu quand même

Et là, un tout
petit
sanctuaire.
L’autel principal
doit faire
3
tsubo
au plus

6 mémés
2 pépés
Une maman en tailleur noir
Un officiant et un
jeune prêtre pas
très sûr de lui
dans sa voix
et dans ses
gestes
célébraient le kami
du temple
qui est la vraie
raison d’être
de
Kyôto
du petit temple
rouge
qui est la
palpitation
de la
ville
et Matsu
pensait
que si ce
temple
disparaissait,
Kyôto
disparaitrait
et son kami
lui avait
dit
oui

Depuis qu’il avait
fait la connaissance
avec son
kami
Matsujirô n’était
plus le
même
quand il
entrait dans un
sanctuaire
Shinto
Etsuko lui
avait dit qu’il
devenait
comme un
lampion
rouge

Il faisait les
gestes
mieux que les
prêtres
mieux que les
vieux
et le claquement de
ses mains
faisait
sursauter tout
le
monde
parce que le son
était bizarrement
différent
pas seulement plus
fort
mais différent
quand il frappait
deux fois
dans
ses
mains

Ils avaient célébré
avec les
vieux
lu les
deux
prières
et Matsu les
savait par
cœur et il ne se
souvenait
pas les avoir
jamais
apprises

Etsuko
et
Matsu
étaient allés
ensemble
déposer
leur tamagushi,
la branche de
sakaki toujours verte
tressée de papier
en zig
zag
un washi
plus
blanc que la
neige
et Etusko
cette couleur
lui
faisait
mal
tout au long
des 4
temps du
dépôt
sur le
plateau de
bois clair :
branche à droite
branche vers soi
branche levée puis reportée vers soi
branche tournée vers l’autel

Etsuko
avait frissonné
quand
elle s’était
baissée pour que le prêtre
les
purifie
avec
son harai gushi
son bâton de
papiers
tressés
et Etsuko
ne sait pas
si elle aime
le bruit
de vol de
corbeau
que fait
l’harai gushi
au dessus de sa
tête
feushhhhh, feusssshhh, feusshhhhh, feussshhhhh

Elle avait frissonné
surtout
parce qu’elle
avait
cru voir
comme du
soleil
dans les
yeux
de Matsu
sous ce
bruit
qu’il avait eu
un drôle de
sourire en
buvant le
miki,
et que ses dents
avaient fait un
bruit
sec
en croquant
le
riz
cru

Elle n’avait pas
reconnu
sa
voix
pendant la
prière

et quand il l’avait
embrassée
après la
cérémonie
face
au
Daimonji
elle s’était sentie
étrange
légère
aussi blanche que le
washi des
shide
comme lavée
purifiée
repassée
puis
repliée

Comme si un kami
lui avait fait le
coup du
Soapland
mais cela n’aurait
été
vraiment
que pour les
bulles blanches
du
savon

Elle sentait qu’une
part
d’elle avait été
restaurée
et elle regardait
Matsujirô
différemment
Elle se
demandait si
avec lui
elle pourrait
revoir un jour
les
couleurs

Les semaines passaient
vite.
Quand il lui avait
demandé
ce qu’elle désirait
le plus dans la
vie
elle avait répondu
un
enfant mais
elle ne lui avait
jamais
dit
pour son
avortement
ils n’avaient jamais
jamais
jamais
parlé de son
mari

Elle avait
appris au
Soapland
à se
taire
et puis au
Japon on ne
parle
pas de soi
à commencer avec
soi-même
ou alors
c’est silencieux
parce que ça
fait
mal

Lui, Matsujirô
il aimait
trop les
enfants
pour en
avoir
Il s’était fait
cette promesse
et il savait
qu’il la
tiendrait

Alors ce fut
très
brutal
très violent
quand il la vit
un soir
percer
ses capotes
avec une
aiguille

Elle avait un regard
de
folle et
Matsujirô avait
déjà vu
ce
regard
dans celui des
shamans
dans lesquels
descendaient
un kami
très
violent

C’était toujours
des kamis
cassés
à qui il
manquait une partie
du
corps
et ils avaient la
rage
et il fallait
des shamans
très
forts pour contenir
cette
rage et l’utiliser
au service
des hommes
au service
des femmes
du clan

Souvent
ces shamans
mourraient
jeunes,
alcooliques,
ou bien ils ne devenaient
jamais
shaman

Les shamans
les plus
forts
capables
d’apaiser
ces kamis
on s’en
souvenaient
au
moins
200
ans
et personne
ne rigolait
avec
leur
souvenir

Matsujirô
vit tout de suite que
ce n’était pas
un kami violent
dans les yeux
d’Etsuko.
Mais quelque chose
de si
cassé
qu’il ne pourrait
jamais
le
réparer.
Et ce n’était même pas
la peine
d’essayer
lui avait hurlé
sur le coup
son
kami.

Ca avait calmé
sa
colère
d’un coup.

Ils ne se revirent jamais plus.


3 juillet 2008

Descendre du singe, montée du ver

Filed under: Dieux,Psychohistoire — Stéphane Barbery @ 19:08

[Attention : texte long, prévoir au moins vingt minutes]

Jeudi dernier, lors du ciné-club avec les amis à la maison, nous avons revu Shara de Naomi Kawase.

C’est la troisième fois que je vois le film.

La première, quelques mois avant notre découverte du Japon, j’avais eu la gorge étreinte par les émotions simples créées par la peinture d’un quotidien exotique évoquant une Ozu de notre temps.

La seconde fois, quelques semaines après notre premier voyage, j’avais eu la gorge étreinte par la nostalgie. L’univers peint y restait fascinament désirable car toujours exotique, d’un exotisme dont nous avions encore le goût sur les lèvres.

Cette semaine, moins d’émotions mais la gorge étreinte par la sensation de me sentir chez moi dans le film. Disparition de l’exotisme au profit du familier.

*

Quand j’écris « disparition de l’exotisme », je tempère immédiatement. Disons : un familier plein de mystères.

J’explorerai ici trois de ces mystères du quotidien : le titre du film, les amulettes singes en tissu, la fête de Bon.
Précisons que, pour nos amis japonais, ces points n’étaient pas non plus tout à fait clairs. Voire carrément obscurs.

*

Nous attendions les retardataires.
L’écran en boucle sur la page racine du DVD. En grignotant nos senbei.
Tiens oui, pourquoi ont-ils titré le film « Shara » (« Sharasoujyu » à l’international) alors que les kanjis, 沙羅双樹, se liraient plutôt Sarasôjyu ?

Certes, 沙 peut se lire visiblement « sa » ou « sha » mais pour les amis japonais présents, sha sonnait plutôt étrange.
Deux hypothèses : une prononciation typique de Nara, la ville du film et de la réalisatrice. Ou une douceur indienne parfumée à la « Sha-limar » choisie par les producteurs pour attirer le spectateur occidental.

*

Pour un japonais, 沙羅双樹 fait doublement tilt.

Les amis ont d’abord vaguement mentionné un arbre en relation avec la naissance (« non, c’est la mort ») de Bouddha.

Pour ajouter immédiatement : « tous les japonais connaissent ces kanjis car ils figurent dans l’introduction du Heike Monogatari que l’on étudie à l’école ». On pouvait entendre dans leur voix des intonations vivantes et explicites (« pff, qu’est-ce qu’on s’est emmerdé sur ce texte ennuyeux ») identiques à celles qu’émettraient des français évoquant le mot hyménée chez Racine.

*

De quoi est-il donc question ?

Il s’agit bien d’un arbre. Le sal (Shorea robusta). Et spécifiquement de deux sals « jumeaux ».

Dans la légende du Bouddha historique, Siddhārtha Gautama, c’est debout, en se soutenant à un sal faisant pleuvoir, hors saisons, ses fleurs sur elle, que sa mère lui aurait donné naissance (après une conception en rêve, le sein transpercé par un éléphant – Kankiten ! – blanc à six défenses).

Mais les sals jumeaux font référence plus explicitement à la mort de Bouddha, à quatre-vingts ans, après avoir prononcé comme derniers mots : « toutes les énergies constructrices sont impermanentes ; travaillez efficacement sans relâche ; soyez d’intention bien concentrée ; surveillez la pensée ! ».

*

Au rigolo jeu des traductions mythologiques, on peut trouver ici et là sur le net d’autres versions de ses dernières paroles :
« Everything is subject to change. Remember to practise the teachings earnestly. »
« Compounds are subject to dissolution. Prosper you through diligence and work out your salvation. »
« All component things in the world are changeable. They are not lasting. Work hard to gain your own salvation. »

Autrement dit : vivre = lutter éthiquement contre la seconde loi de la thermodynamique.
Ou encore : vivre faiseur dans un monde qui se défait.

*

Aujourd’hui, à l’ère des perfs et du charbon activé, je trouve que ça la fout mal de savoir que Bouddha est mort d’une bête intoxication alimentaire.

Après avoir tenté un temps de poursuivre son chemin malgré les symptômes de l’intoxication, Gautama, épuisé, se serait allongé là, entre deux sals qui firent pleuvoir sur lui, comme lors de sa naissance, des fleurs hors saison.

C’est donc sous des Sarasôjyu (沙羅双樹, Sharasôjyu : « Shara ») que Bouddha aurait atteint le Nirvana.

*

Si l’on s’en souvient aussi bien de cette anecdote au Japon, c’est uniquement parce qu’elle est rappelée par Heike Monogatari (平家物語), Dit du Heike, qui expose la lutte des clans Taira (que l’on peut prononcer également Heike) et Minamoto à la fin du 12ème siècle, un recueil de textes collectifs de bardes anonymes s’accompagnant au biwa.

*

Coïncidence sémantique ? Le biwa est un luth dont la forme ressemble au fruit de l’arbre du même nom, le néflier du Japon. Il y a un biwa dans le jardin du voisin. Et ce sont ses fruits jaunes dont tous les animaux du coin sont venus se goinfrer pendant trois semaines. A commencer par la tribu de singes.

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L’introduction du Dit contient ce passage célèbre :

祇園精舎の鐘の聲、
諸行無常の響あり。
娑羅雙樹の花の色、
盛者必衰のことわりをあらはす。
おごれる人も久しからず、
唯春の夜の夢のごとし。
たけき者も遂にほろびぬ、
偏に風の前の塵に同じ。

Dont on trouve une traduction par Eishiro Ito sur cette chouette page :

The bell sound from Jetavanavihara*
Echoes the vanity of all things.
The color of the flowers on the twin Sal trees
Reveals the truth that prosperity must decline.
He who is extravagant cannot abide for long,
As if it were a dream on a night in spring.
He who is fierce is finally doomed,
As if it were a dust before the wind.

*Jetavana-vihara (Jap. « Gion-shoja ») is the monastery, erected by the old man Sudatta for Gautama Buddha, where he preached The Dharma (Skt. vihara; place of recreation).

*

Ci-dessous ma proposition de traduction de ce texte très jobien.

Son de la cloche de Jetavanavihara :
« vanité, vanité des vanités… »
Et la couleur des fleurs des Shorea jumeaux
rappelle que toute gloire s’efface,
que toute fierté ne dure,
Et, comme le rêve d’une nuit de printemps,
le puissant est condamné,
tel une poussière dans le vent.

*

Le Dit du Heike et son héros, Yoshitsune, sur lequel je reviendrai, a servi de matrice majeure à d’innombrables créations littéraires, scéniques, picturales ultérieures. Il est dit que ce personnage est l’archétype du héros tragique constituant une structure vertébrale de la culture japonaise, une structure étrange, totalement anti-américaine et qui explique sans doute en partie la position actuelle, post-WWII, du pays dans le concert des nations : celle de la noblesse de l’échec.

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Voilà. Quand des Japonais vont voir 沙羅双樹, voilà la ribambelle d’associations implicites qui sont immédiatement convoquées par le titre du film.
Ce n’est pas la même chose que le « châle à » que le « shall a (turn the light on) », que le « chat là », que le « Sheila parfumée au Shalimar », que le « rien indouïsant » qui sert de chapeau incompréhensible au public français.

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Deuxième mystère du film sur lequel je questionnai sans grand succès les amis : les amulettes en tissu suspendues aux portes des maisons et confectionnées dans l’une des scènes du film.

Pour un français qui a vu coudre sa grand-mère, ces amulettes ne semblent pas japonaises mais chinoises. Elles évoquent ces petits jongleurs multicolores en soie tenant entre leurs membres une grosse boule rouge dans laquelle on pique ses aiguilles.

Pour ceux qui ne voudraient pas perdre deux heures à trouver le bon mot clé pour accéder à une photo de la boule à aiguilles, le sésame est : chinese pin cushion…

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Perso, je n’aime vraiment pas ces formes laides, trop géométriques pour être authentiquement japonaises.

Trop géométriques, trop flashy (antipodes absolus du wabi-sabi), trop organiques. Comme des viscères ou certains replis de faisselles fermières.

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Comme il fallait s’y attendre, un japonais a en revanche créé une authentique forme nippone en designant le kamon 2D symbolisant ces amulettes.

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Les formes « à la Folon » des jongleurs épinglés et de ces petites poupées japonaises sont trop proches pour qu’elles n’aient pas un lien de parenté. Lequel ? Mystère.

Parce qu’ici, ces amulettes sont la représentation de singes. De singes ? De singes !

Comme à Nara dans le film, on en trouve à Kyôto. Mais très très peu. Je n’en ai vu que dans un petit pâté de maisons autour du petit temple Yasaka Koshindo de Gion. Et dans les magasins pour touristes où elles sont censées faire typish.

Des singes ? Comme ceux de l’arbre à biwa ? Oui. Accrochez-vous parce que ça se complique.

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Au moins quatre fils religieux se croisent dans ces kukurizarus, くくり猿, singes pendants : panthéon hindou saupoudré de tantrisme tibétain, shinto antique, taoïsme, bouddhisme. Tous ces fils réutilisent de façon opportuniste la superstition-pensée-magique populaire de leur temps. Les strates historiques et culturelles en jeu sont par conséquent terriblement hétérogènes.

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Les kukurizaru sont aujourd’hui des amulettes associées à Shômen Kongô (青面金剛), un gardien bleu à l’air féroce, conscience morale terrifiante, capable de rétorsion, soutenant les efforts pour devenir bon.

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La généalogie de cette figure est passionnante. C’est au départ un seigneur Râkshasa, c’est à dire un démon perturbateur et malfaisant de la mythologie tantrique hindoue.

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Pour un occidental, il est toujours troublant d’être en Asie témoin du culte d’une représentation dont les attributs irrités, courroucés, ont une connotation démoniaque. Les effets de l’inquisition et des guerres de religion se font encore sentir pour nous et l’idée de pouvoir être soupçonné de « satanisme » (avec le risque concomitant du bûcher) provoque une peur d’une intensité telle que voir d’autres cultures célébrer des figures non « saintes », non mariales, non « images d’Epinal d’un divin blanc, doux et pastel », suscite une franche inquiétude, un brin de répulsion.

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Au Japon, les divinités courroucées (Fudo Myô est encore très présent) ont ceci de plus étrange encore que l’expression de la colère ne fait pas partie du quotidien. S’y laisser aller, ne pas contrôler ses émotions, est une voie laissée aux seuls barbares. On trouve peut-être là une clé d’explication de la présence nombreuse de ces dieux irrités : par identification projective, ils épanchent, canalisent, transmutent l’emportement.

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A l’origine, Shômen Kongô est un démon liée à la maladie. Et au tout début, il la provoque. Par le biais d’une inversion étrange, ce démon se retrouve à protéger des affections, à les guérir. Comme si, à un moment donné, par repentance, par prise de conscience, par connaissance du domaine, parce qu’il aurait été conquis, soumis, il pouvait et se devait de réparer ses fautes passées en intervenant comme protecteur compatissant.

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Il faudrait creuser plus avant pour trouver l’origine de cette inversion. Notons simplement que le passage de l’Inde vers la Chine se fait par le Tibet et que dans le bouddhisme tantrique tibétain, il serait fréquent de vénérer comme bienfaiteurs des démons terrifiants ailleurs . Vous rappelez-vous le réveil du capitaine Haddock dans le monastère de Tintin au Tibet ?
Hypothèse à l’arrache : un effet de la vie dure, les dieux des plus hautes montagnes du monde étant à la fois effrayants, puissants et symboles (« home sweet home ») du « chez soi » où l’on vit ?

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Détail intéressant pour rendre compte de la couleur de la peau de Shômen Kongô : elle serait bleue parce qu’il aiderait à guérir en prenant dans son corps les maladies de ceux qui le prient.
Je n’avais jamais pensé au bleu comme couleur de la maladie et de la mort.

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Dans le temple Yasaka Koshindo de Kyôto, les kukurizaru suspendus portent aujourd’hui souvent des inscriptions au marqueur.

L’explication donnée en est la suivante : pour voir un vœu se réaliser, on procède à un troc avec les dieux, en sacrifiant l’un de ses désirs. Mais la nature du désir est la rébellion permanente. Il faut donc l’attacher, comme un singe, pieds et poings. En demandant à Shômen Kongô de veiller à ce lien.
Placer sa bonne résolution sous le haut patronage d’un gardien aussi effrayant que Shômen Kongô, c’est se donner les moyens psychologiques de la tenir.

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Exemple light hors contexte dans un monde organisant le maintien de la famine : je fais le vœu de maigrir. Je sacrifie mon désir de mochi, de senbei, de daifuku en l’inscrivant sur un petit singe en tissu que je confectionne et que j’accroche au temple en priant Shômen Kongô de veiller à son bon maintien. Et hop, à chaque fois que je passe devant mes friandises préférées, je pense à mon singe dans le temple et au visage couleur schtroumpf, effrayant de Shômen Kongô : et hop, j’arrive à tenir. Si je retourne régulièrement au temple pour soutenir mon vœu, j’économise ma participation à une réunion Weight Watchers dont l’animatrice est une Shômen Kongô de notre temps.

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Comme cette opération de troc est sans doute un brin complexe, aujourd’hui, les poupées de tissu rouge sont utilisées comme simples plaques votives, Negai-zaru (願い猿), « singe à voeu », où l’on inscrit directement ce que l’on souhaite.

Ces singes suspendus, comme dans le film, on les accroche également à l’entrée des maisons. Auparavant, il en fallait un par membre de la famille. Aujourd’hui, on en met génériquement cinq, du plus petit au plus grand, et on les nomme Migawari-zaru (身代わり猿), singes de substitution. Ils sont censés « attraper le mauvais sort » à la place de leur tenant-lieu.

Ces deux dernières pratiques (singes votifs, singes de substitution) sont des dégradations-simplifications naïves de pratiques plus anciennes qui se sont constituées par agglomération de strates hétérogènes successives.

Commençons par tenter de comprendre le lien entre Shômen Kongô et les singes.

Rebouclez votre ceinture.

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Shômen Kongô, en passant, à pied, par la Chine, s’est retrouvé amalgamé à une pratique populaire reposant sur une représentation astro-médicale taoiste reprise par la suite par le bouddhisme : le Koshin-do.

Koshin, 庚申, est le nom donné à des jours et des années spécifiques dans un calendrier chinois. Les jours Koshin ont lieu six fois par an, tous les soixante jours. L’année Koshin est la 57ème d’un cycle zodiacal de 60 ans. Si vous souhaitez vous mettre à Koshin, les prochaines dates ainsi qu’un programme les calculant automatiquement se trouvent sur cette page.

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Dans cette représentation médico-cosmologico-religieuse dont le plus vieux document remonte au quatrième siècle de notre ère, le corps humain contient trois vers, sanshi (三蟲 ou 三尸), celui du bas, du milieu et du haut. Dans la nuit qui précède les jours Koshin, ces vers montent vers le ciel et rapportent au tribunal du destin régi par le souverain céleste (天帝) les péchés de leur porteur. Suivant la gravité desdits péchés, la cour décide de soustraire des jours de vie à l’être humain qui les a commis, de le rendre malade, voire de le tuer.

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Pour éviter cette montée de vers et le risque de voir son heure dernière avancée, les adeptes du Koshin-do veillent toute la nuit précédant les jours Koshin – une pratique nommée Koshin-machi (庚申會). On prie collectivement face à des rouleaux représentant Shômen Kongô dont la tâche est d’empêcher cette montée des vers qui n’a lieu que pendant le sommeil.
Il n’est pas dit si cette nuit blanche est suivie d’une soupe à l’oignon. Mais il se pourrait qu’au moins au début, les machi aient été de véritables parties.

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Le Koshindo stupéfie l’occidental pour plusieurs raisons.

La première raison, effet du monothéisme, vient de ce qu’il est difficile pour nous d’imaginer que les dieux ne soient pas omniscients. Le rapport au péché et à la culpabilité est différent quand on a le sentiment que tout est instantanément, totalement, su par le Très Haut au regard de lynx, d’Hubble, de Superman.

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Le dieu occidental est un gros voyeur qui logue tout.
Bonjour la taille du data center !

[Idée à la Wachowski : et si notre univers n'était que le data center d'un autre univers...].

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Le deuxième motif de stupéfaction, effet du monothéisme, vient de l’idée qu’on peut blouser les dieux en trichant. Nous avons une amie qui, plus jeune, ne louait que des appartements possédant un vieux compteur électrique car elle savait, en y glissant astucieusement un ticket de métro, arrêter le défilement de ces machines (qui laissaient malgré tout passer le courant). Le Koshin-do, c’est une sorte de hacking théologique : l’utilisation d’une faille, d’une erreur de conception du système. Cela ne suscite pas une grande admiration pour ces dieux qui pourraient aujourd’hui passer pour pour des développeurs Microsoft.

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Le troisième point qui intrigue est paradoxalement la proximité chrétienne avec l’idée d’une vie de péché permanent. Je ne sais pas pour vous mais personnellement, je n’ai pas le sentiment de pécher tous les jours et de craindre une remontée de vers cafteurs. Il faudrait savoir si les participants à cette pratique aujourd’hui quasiment éteinte ne veillaient que lorsqu’ils se sentaient gravement morveux.

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Le quatrième motif de stupéfaction est l’idée d’un jugement non pas dernier mais actuel : dans la vie présente, susceptible d’être raccourcie. Cela pointe un rapport au temps profondément différent. Vivre sa vie avec le sentiment d’un « c’est maintenant et ça peut être encore plus court », ce n’est pas la même chose que la vivre avec « le bon temps viendra après cette chienne de vie ». Il faudra que j’explore davantage cette obsession chinoise de l’immortalité. Pas franchement compatible avec le bouddhisme par ailleurs.

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Bon mais les singes ? Shômen Kongô ?

Gros mystère. Voici ce que l’on peut imaginer comme conflagrations concaténantes successives.

A la même époque devaient simultanément se trouver en concurrence, comme rituel d’appel à la guérison :
- Le rite Koshin, taoiste, avec ses vers qui rebiquent.
- La célébration de Shômen Kongô, hindo-bouddhiste, avec sa peau bleue.

Les pratiques populaires autour de la guérison et de la défense contre la maladie sont prévoyantes : quand on souffre ou quand souffre quelqu’un qu’on aime, on est prêt à prier tous les dieux. Surtout dans des cultures où posséder un petit autel chez soi où l’on dispose des représentations des divinités patronantes est la norme. Koshin et Shômen Kongô, dont les spécialisations médicales sont proches, ont dû ainsi, par logique de prière commune, se retrouver associés.

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Il est également probable que Shômen Kongô soit, au Japon, apparenté à Sarutahiko Ōkami, un kami shinto terrestre dont la transcription du nom en kanji utilise pour premier idéogramme 猿 : singe.
Sarutahiko a un pif énorme et serait pour certains l’ancêtre de ces gros rougeots gobelins phalliques, les Yamabushi Tengu.

[En incise, c'est le roi des Tengu, Sōjōbō, qui est dit avoir entraîné militairement Yoshitsune. Oui oui, le héros du Dit des Heike]

Sarutahiko, avec son gros pif, faisait donc peur. Pour savoir s’il était bon ou mauvais, les kamis célestes envoyèrent en reconnaissance Ame-no-Uzume.

Vous vous souvenez peut-être de cette déesse qui, alors que la déesse soleil s’était planquée dans sa caverne, s’était mise à poil et avait tapé en transe sur son tonneau-taiko provoquant l’hilarité de tous les dieux – un boucan qui avait fait sortir Amaterasu de sa caverne.

Je l’aime bien, Ame-no-Uzume, cette déesse rigolote et courageuse qui désarme par son humour et ses seins. Parce évidemment, c’est par son rire et avec sa roploplo strategy qu’elle dérida Sarutahiko. Ce dernier consentit à guider la descente de Ninigi, le petit fils d’Amaterasu, du plan céleste au plan terrestre. Une descente importante car elle correspond à la transition, au passage des dieux (amenant avec eux notamment le riz) vers les hommes du Japon et l’avènement de l’empereur – dont la lignée est toujours sur le trône.
De nombreux kamis terrestres n’étaient pas ravis de voir débarquer chez eux des gars d’en haut : l’escorte se justifiait. Ce fut le rôle de Sarutahiko qui, une fois sa tâche terminée, fut accompagné par Ame-no-Uzume à Ise pour y reposer.

Pour la remercier de son intercession, Nigini accorda à Ame-no-Uzume un nouveau nom, composé à partir de celui de Sarutahiko : Sarume-no-kimi. Sarume ? 猿女, la femme singe. Elle devint ainsi la fondatrice du clan des Sarume, constitué de danseuses shinto qui exécutaient des chorégraphies comiques, des danses… singe. Ces danses seraient à l’origine du Kagura dont le fil s’étire jusqu’au Noh et du Sarugaku qui donnera le Kyôgen….

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J’ai découvert le Noh et le Kyôgen dimanche dernier. Adoré. J’y reviendrai. Mais pour ça, faut que je finisse ce foutu article qui s’infinise depuis une semaine.
D’ailleurs à ce stade, deux options : basculer dans un livre ethnologique de plusieurs centaines de pages. Ou se cantonner au post de blog.

[...bruit intense de rouages néocorticaux...]

Comme je vais m’en tenir à la seconde option, je reporte à de prochains articles :
- L’analyse du bouddhisme Tendai fondé par Saicho au Mont Hiei sous le patronage de Sanô, le kami roi de la montagne, dont l’emblème et messager est… Masaru (qui apparaît également comme Sarugami), le kami-singe. Cette secte, qui se constitue sur la base d’un syncrétisme shintoïsme-bouddhisme, est marquée par l’importance du chiffre 3. Elle aurait été également sensible au fait que le kanji pour kami, 神, s’écrit avec deux clés dont la première, ネ, signifie « montrer » et la seconde, 申, le 9ème signe zodiacal chinois… le singe.
- L’analyse de Taishakuten et du très important Bouddha de la médecine : Yakushi Niorai, qui sont eux aussi connectés à Koshin parce que protecteurs contre la maladie.

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Bon, mais alors, ce lien entre Koshin, Shômen Kongô et les singes ?!

Pour faire court ^^ on n’en sait rien.
On peut juste dire qu’il y a quatre ou cinq cents ans, trois singes apparaissent comme attributs secondaires de Shômen Kongô dans le rite Koshin dont j’ai oublié de préciser que le mot s’écrit 庚申 (le premier kanji, 庚, est un terme du zodiaque chinois associé au métal, à la planète Vénus; le deuxième kanji, 申, est… le neuvième signe du zodiaque chinois : le singe).

Ces trois singes sont les célèbres : Mizaru (見ざる, ne pas voir), Iwazaru (言わざる, ne pas dire), et Kikazaru (聞かざる, ne pas entendre). Je n’aurais jamais imaginé que ces trois singes, que j’ai toujours trouvés kitsch, laids et débiles, soient des créations authentiquement japonaises. Japonaises et à ce point récentes.

J’aurais plutôt parié sur une origine indienne de plusieurs millénaires.
Cela aurait justifié à mes yeux pourquoi Gandhi, qui avait fait le choix de ne posséder que quelques objets, ait choisi de garder avec lui une petite statuette de ces singes que lui avaient offerts des visiteurs chinois
Mais non. Ces singes sont japonais.
Et le pire, c’est qu’ils soient le plus probablement la résultante d’un très mauvais jeu de mot.

*

En japonais, « saru », singe, qui devient le plus souvent « zaru » en deuxième position, est homonyme du suffixe signifiant « ne pas » et du verbe expulser – cette dernière connexion étant parfois utilisée explicitement pour faire des singes des chasseurs de démons.

Les trois vers mouchardeurs à qui le rituel Koshin intime l’ordre de ne rien dire, de ne rien entendre, de ne rien voir des péchés de leur porteur, poussés par toutes les connexions sémantiques simiesques auxquelles ils étaient connectés, se sont donc vraisemblablement transformés en trois singes.

D’où la raison pour laquelle on les attacherait pieds et poings : pour ne pas qu’ils montent les nuits de Koshin.

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Pfiouuuuu….

Leçon : si tu veux comprendre l’origine d’un souvenir attrape-couillon pour touristes, compte une bonne semaine. De recherches pures.

*

- Mais t’y crois, toi, à tous ces kamis ?
- Non.
- Alors pourquoi tout ce temps perdu ? Koshin, plus personne ne sait ce que c’est. Les antibios, ça rend athée.
- Athée, bright, bien sûr. Mais les kamis sont puissants car ils sont les téléphones vers ton coeur, les mediums de ton inconscient, les télégraphistes de culture, les télécrypteurs de tes racines, les ketai de ton insu, les sms de ton intuition. Ils sont ta langue secrète, tes protecteurs furtifs, tes thérapeutes mystérieux.
Sur l’autel de ton âme, choisis bien les kamis de ta vie.

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Je n’aurais rien pu comprendre à tout ce qui précède sans le fabuleux site de Mark Schumacher, dont le travail de collecte sur la statuaire japonaise est en tous points remarquable. Il propose à la vente des sculptures en bois que vous pouvez commander en toute confiance.

*

J’aurais également voulu évoquer ici la fête de Bon que l’on retrouve dans « Shara » lors de cette scène magnifique où les enfants tournent avec leurs parents un immense chapelet en bois.

Je reporte son analyse à plus tard dans l’été. Après avoir participé à la fête.

*

Ainsi, voilà désormais mon Japon. Un quotidien qui a cessé d’être exotique et qui est désormais simplement que nimbé de mystères. De mystères requérant un niveau de maîtrise d’anthropologie religieuse pour en saisir les nuances.

Qu’on ne s’y méprenne pas. Cette dernière remarque sur les mystères vaut pour toute culture. Y compris la sienne.
Un exemple parmi bien d’autres chez nous : le Père Noël…

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Le Japon est mon Père Noël permanent. Qui se ferait remplacer par Ame-no-Uzume.
J’aime bien, la roploplo strategy.


 
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