14 mai 2008

L’humain, le Mal, les causes, sa vie

Filed under: Watashi — Stéphane Barbery @ 7:57

L’unité 731 souille si fort qu’il n’y a pas de transition possible après la découverte de ses crimes. Comment reprendre le cours d’une pérégrination sur l’Art et le wabi-sabi après la découverte de « ça ». Un « ça » qui restera actuel tant qu’il conservera son halo d’ignoble impunité officielle.

Une attitude cohérente avec le « ni ignorer, ni banaliser, ni refouler, ni dénier » consisterait à se faire militant actif de cette cause.
Ne pas y consacrer tout son temps disponible, surtout dans ma situation, est-ce que ce ne serait pas – par lâcheté, par confort – se faire complice volontaire de l’oubli des victimes ? Hausser négligemment les épaules sur la fatalité du mal ? Un j’men foutisme que seul peut s’autoriser une personne qui se sent à l’abri ?

L’unité 731, tous les crimes contre l’humanité, le mal et l’injustice sur Terre, souillent.
Mais, et il n’y a rien de soulageant dans ce « mais », les ressources en temps et en compétences de chacun sont limitées.
Les horreurs passées impunies et les injustices actuelles sont trop nombreuses pour que l’on puisse simultanément se consacrer authentiquement, efficacement et pas simplement symboliquement, à plusieurs causes – chacune digne pourtant des ressources d’une existence entière.

Et surtout, on ne se consacre authentiquement à une cause que si, pour des raisons d’histoire personnelle, familiale le plus souvent, ou de projection profonde, on s’identifie aux victimes.

Rien de pire que la posture de l’intello français, incapable de contrôler sa mégalo tachycarde, qui agite de grandiloquents effets de manche en se prenant pour l’avocat de l’universel, puis change de cause dix-huit mois plus tard parce que les lecteurs de revues veulent, comme la ménagère du poisson et du cancan : du débat frais.

Comment choisir sa cause sans ignorer, sans banaliser, sans refouler, sans dénier la douleur et l’injustice des autres causes.

Et comment vivre aussi dans la joie, avec l’exigence de joie qu’attendent de nous ceux qui n’ont pas la chance de la pouvoir vivre, sans ignorer, banaliser, refouler, dénier les causes.

Je ne peux pas moins apprécier mes udons alors que je sais que toutes les cinq secondes (1…2…3…4…5…1…2…3…4…5…) un enfant de moins de dix ans meurt de faim. Qu’à cet instant précis où j’écris et alors que je vais prendre mon petit déjeuner, 900 millions de personnes sont – sans aucune raison si ce n’est l’inertie de l’oppression du plus fort – mutilées par la faim.

Que faire bon sang, que faire, pour ne pas ignorer, banaliser, refouler, dénier, pour ne pas me faire complice, et pour vivre ma vie, le plus irréprochablement possible, en appréciant chaque seconde de bonheur en en connaissant le prix ?

Honorer mes aptitudes : identifier le bon, le beau; en témoigner; animer.

Honorer mes aptitudes.
Honorer ma chance.
Honorer les autres.
Et toujours m’orienter vers le soleil qui vient.


27 avril 2008

Manifeste pour un nouveau Bunraku

Filed under: esthétique — Stéphane Barbery @ 9:49

- Oui, mais pourquoi ?!
- Parce que c’est la tradition.

Cette réponse, quand elle clôture, n’est pas recevable.
Comme ne l’est pas la branchouillerie avant-gardiste : le changement pour le changement est aussi une tradition. Clôturante. Inepte.

Ni tradition ni avant-garde, l’art ne doit se soucier que de la forme juste, que de l’utilisation de tous les moyens dont il dispose pour viser l’expression la plus parfaite de l’émotion, pour maximiser la joie, pour élever les spectateurs contemporains qui actualisent sa raison d’être. Pas pour plaire aux morts.

*

Lundi dernier, j’ai eu la chance d’assister à une représentation du Bunraku d’Osaka. Qui m’a émerveillé. Qui m’a frustré.

On dirait le rêve réalisé d’un milliardaire nostalgique de son guignol d’enfant. Un musée d’histoire naturelle où les marionnettistes sont eux-mêmes manipulés par leurs aïeux.

On frise le génial avec cette terrible sensation du « et si seulement… »
Sensation terrible car rien ne la justifie.
Si ce n’est l’obsolète, injuste et asséchant système iemoto de l’enseignement-transmission-légitimation des beaux-arts japonais.

Dans un documentaire vidéo réalisé par Tomoo Ueno pour la NHK sur les actuels maîtres Bunraku, on peut voir que ça rigole pas franchement dans les couloirs et les répétitions.
Il suffit pour en attester de repérer sur scène le teint gris, résigné, des récitants et des manipulateurs qui n’ont plus d’espoir d’avancement. Il suffit pour en attester de voir la morgue insolente des premiers d’la classe, des visibles chouchous qui se voient déjà en futurs petits despotes de demain.

*

L’Unesco (c’est-à-dire vous, nous) a paradoxalement sa part de responsabilité dans ce figement ultra-conservateur. Comment améliorer désormais ce qui a été labellisé « patrimoine de l’humanité » ? Si, à court terme, ce type d’inscription permet d’obtenir des crédits, de taper dans la poche de mécènes et dans celle des touristes de tour-operator qui veulent goûter de « l’authentique », cet estampillage implique forcément aussi le maintien en l’état d’une forme passée que notre génération, que les générations futures, pourraient, à leur mesure, contribuer à sublimer davantage…

Quand on jette un coup d’oeil au texte de la convention de l’Unesco, on sent que ce n’est pas la « revitalisation » (I, 2, 3) qui importe, mais la « sauvegarde » (I, 1, a). On dirait le mauvais copier-coller d’une charte sur la préservation d’espèces animales menacées d’extinction…
L’art, c’est pas un panda.

*

Une unique représentation. C’est dire que je suis ignare. Mais je me lance. Sur les points qui, après quelques jours de décantation, me semblent nécessiter une « revitalisation ».

*

1) Où sont les femmes ?

Ben oui, juste cela : où sont-elles ? Je ne parle pas des marionnettes. Mais des manipulatrices, des récitantes, des musiciennes.
Le coeur du spectacle, c’est la voix de stentor, donc virile, du tayu, le récitant. Et un vieux monsieur qui singe une femme, aussi doué soit-il, c’est débile quand des femmes d’aujourd’hui pourraient interpréter à la perfection… des voix de femme. L’argument « oui mais ya qu’un seul récitant » ne tient pas car pour la troisième partie, sublime, de notre spectacle, Kanjincho, il y avait une dizaine de tayus sur scène, chacun jouant un caractère différent.

Je rêve donc d’un duel émulateur :
- deux récitants. Un homme, une femme.
- deux musiciens. Un homme, une femme. Un shamisen, un koto.
- des manipulateurs hommes, des manipulateurs femmes.
- des rôles de marionnettes, aussi beaux et grands pour les hommes que pour les femmes.

Et comme çà, à l’intuition et au risque de me faire lyncher, je parierais que, compte tenu de leurs talents de manipulatrice, de minaudeuse, d’enrobeuse mélodique : les femmes l’emporteraient…

Et puis une remarque mineure mais quand même : aujourd’hui, ça manque d’un soupçon de sexe, le bunraku. Avec un vieux monsieur comme récitant unique, on voit mal, euh, son, euh… introduction…

2) Où est notre temps ?
Qu’allons-nous transmettre de ce que nous sommes aujourd’hui et qui fera le pendant de ce que nous sommes fiers d’honorer d’hier ? Des marionnettes en bois et des socques de cinquante centimètres de haut ?

Il faut imaginer la liberté que pourrait donner au manipulateur l’utilisation des matériaux dont se servent sans honte et avec notre plus grand bonheur les effets spéciaux des films contemporains. La marionnette d’un petit alien, d’un yoda, d’un mystique de Dark Crystal sont des chefs d’oeuvre et il serait absurde de se priver des trouvailles qui les rendent possible quand on peut les utiliser.

Quand on voit le génie avec lequel le Cirque du Soleil a utilisé la technologie actuelle pour servir son art, on se prend légitimement à rêver d’un bunraku de notre temps, à la scène, à l’éclairage magnifiant les marionnettes, des marionnettes dont l’expressivité pourrait être décuplée par l’utilisation de micro-servomoteurs manipulés y compris à distance, y compris sans fil.

Dans les scènes intimistes par exemple, un écran pourrait projeter en gros plan l’image filmée des mouvements de visage manipulés en temps réel par des opérateurs qui viendraient saluer à la fin du spectacle. L’émotion serait tout aussi présente et bien plus forte que dans la situation actuelle où les manipulateurs sont contraints de forcer le trait pour que le spectateur situé à vingt mètres puisse saisir l’expression corporelle jouée.

Le Japon contemporain a su produire Ghost in the Shell. Le ghost sera toujours là. La shell a besoin d’une mise-à-jour.

3) Où est l’émancipation ?

Que suggère, qu’inscrit une oeuvre en soi ? Une édification moraliste (le sacrifice de l’amour pour honorer le devoir, le châtiment des offenseurs de l’ordre établi) ça va un peu. Mais si c’est le seul programme politique que l’on me propose et que l’on propose à mes semblables, je reconnais avoir quelques objections argumentées à avancer.

Un spectacle comme le bunraku doit divertir mais aller bien au-delà. Il doit délivrer, impulser, inspirer, relancer le vivant chez les vivants. La catharsis, bon sang, la catharsis ! On doit en ressortir muet, les yeux brillants, résolu. Et mettre en oeuvre, dans les jours qui suivent, les résolutions profondes, intimes, qui se sont imposées avec évidence en soi pendant la représentation.

Le bunraku, comme tous les arts de notre époque, doit devenir ericksonien.

Erickso qui ?


6 avril 2008

Outrager les fleurs

Filed under: esthétique — Stéphane Barbery @ 9:56

La beauté est une transe qui ne supporte pas le bruit.

La foule peut, pourrait être écrin silencieux, expanseuse : ordonnée en rituel. Liturgisée.

Mais une masse de touristes, c’est une intense, horrible, insoutenable dégradation de signal. Une plage de grains stochastiques, un papier de verre parasite. Ca raye, ça casse, ça détruit la forme, ça sectionne la ligne. Ca te gifle en prière.

*

Nous sommes en plein sakura. A Kyoto. Il fait beau. Premier week-end. Et la beauté meurt. Rongée, étouffée par les criquets voyeurs, par les criquets suiveurs, par l’essaim victime d’une longue mode. Qui singe en bafouant. Qui singe en crachant. Sur le pinku froufrou des fleurs.

On y vient pour se montrer. Les mousmées sont si belles…

Mais pas pour voir. Pour manger. Son bento. Sur un carré de plastique pétrole. Mais pas pour voir. Les fleurs. Le défilé des autres. Mais pas les fleurs.

Chacun shoote, avec son réflex à deux smics, les arbres. Mais pas les fleurs.

Les poubelles débordent, les moteurs chauffent. On respire les gaz. Mais pas les fleurs.

*

Quel est le sens de la comédie du « sous les fleurs » s’il s’agit de ne pas les voir ?
Je suspecte une morve de sublimation païenne. Un résidu de momentum chaman. Qui résiste au grotesque. A sa débile parodie. Qui y succombe.

*

Si la beauté est une transe, comment organiser un accès juste au rare ?
Au mérite ? Au loto ?


27 mars 2008

Definition is Limitation

Filed under: esthétique,Watashi — Stéphane Barbery @ 8:35

Quel est l’objet source de ma réflexion ? Quelle est ma question ?

Ce pourrait être un : qu’est-ce que le Japon ? Une question et un objet qui n’émergent en ce moment en moi que sur le fond d’autres questions variations/comparaisons : qu’est-ce que la France ? Qu’est-ce qu’une société ? Qu’est-ce que la culture ?

Mais là encore, on recule, on tergiverse, on minaude. Ces questions : pour quoi faire ? Pour acquérir un statut social ? Celui de penseur, d’essayiste, de fin connaisseur ? Pour simplement mais chaleureusement partager avec d’autres ma chance actuelle ? Ou bien penser pour proposer ? Et proposer quoi, sans s’illusionner quand on est un brin spinoziste et un chouia au courant du temps long de l’histoire ?

Si on m’avait dit adolescent qu’un homme libéré des contraintes quotidiennes de l’argent choisirait Kyoto pour passer l’essentiel de son temps à photographier des fleurs et des arbres au soleil en concentrant sa réflexion sur l’art japonais, j’aurais craché un : salaud de social-traître.

Mais je me souviens aussi que jeune, la question politique (comment contribuer à soulager l’humanité souffrante de l’injustice de classe, comment lutter contre l’horreur abjecte, intolérable, de l’exploitation des uns par les autres, de la reproduction de la misère par la misère dans le trauma ?), je me souviens que ces questions étaient totalement instrumentalisées par mon rêve tout petit bourgeois de trône et de titre. S’imaginer Lénine, se voir en Trotski, c’est secrètement désirer le pouvoir de Staline. Parfois, plus sainement, juste réparer l’injustice faite aux siens.

La politique me taraude parce que ma grand-mère habitait au 9ème étage d’un HLM de Bondy et parce que là-bas, j’y ai senti la pisse dans l’ascenseur, parce que là-bas, je pouvais voir, au fil des ans, le petit Stéphane du 10ème étage, né la même année que moi, plus agile, rapide, intrépide à quatre ans, devenir progressivement une brute violente à la voix cassée au profil de délinquant de la zone.

Avant-hier, aux puces de Kitano, il y avait un gavroche local près du stand de son père. Bouille ronde, visage et vêtements sales, tonsé court. Il parlait avec un brocanteur qui s’adressait à lui comme à un égal, avec cette voix si spécifique, presque hurlante et bizarrement cassée des garçons qui n’ont pas cessé de se faire racler. Et qui racleront à leur tour.

Cette voix, quand on sait qu’elle aurait pu être la sienne, donne successivement : une nausée éclair, intolérable, immédiatement remplacée par l’envie de cajoler, de faire de ses bras un nid pour oisillon, l’envie de réparer par la tendresse. Et puis ça fout la rage. Ca fait serrer les poings. Qui se desserrent. Les épaules s’affaissent, de frustration. Avec un peu de haine de soi de ne rien pouvoir faire et le goût de relent acide du doute : le « ne rien pouvoir faire », n’est-ce pas une rationalisation de celui qui ne veut pas diminuer sa confortable quiétude bourgeoise ?

Salaud de social-traitre ?

Ou bien vivre, chaque instant dans la conscience de la chance, dans le devoir de création, en jouissant raisonnablement du luxe des opportunités pour le retranscrire et le partager dans des œuvres tendres, respectueuses, qui gardent le poing serré ?

Wabi-sabi comme nid pour voix cassée, wabi-sabi.

Dans le soleil de l’impermanence.


20 février 2008

Vite, vite, vite, j’ai une élection !

Filed under: sociologie,Son — Stéphane Barbery @ 7:44

Les phonèmes qui ne font pas partie de notre langue maternelle sont difficiles à prononcer une fois passé un certain âge. Cela produit des effets d’accents. Certains délicieux.

Les japonais, par exemple, n’arrivent généralement pas à prononcer les sons en « v ». Qu’ils prononcent « b ». Ni les sons en « l » qu’ils prononcent dans un roulement proche du « r »

D’où un grand classique potache : lisez « à la japonaise » le titre ce post…

*

Je me demande s’il y a des blagues équivalentes « accent français » pour les francophones japonisants.

*

Il y avait ces dernières semaines une campagne électorale pour des municipales à Kyoto.
Tout était bien sûr décidé à l’avance mais quand même. La ville était sillonnée par les camions de candidats dont les haut-parleurs déversaient le boucan sursaturé.

Cette violence acoustique dit beaucoup de la culture japonaise.
Je ne comprends toujours pas ce qui orchestre ici le rapport au bruit fort. Ni l’acceptation d’une absence de barrière franche isolant la sphère privée.

En France, il n’y a que les cirques qui peuvent s’autoriser cela. Parce que le cirque, proche du carnaval, c’est le retournement temporairement accepté des règles habituelles. Parce que c’est joyeux. Et surtout : parce que c’est nomade. S’ils se font caillasser, ils se cassent.

En France, à coup sûr, un camion politique qui s’autoriserait ce type de barouf ne garderait pas ses vitres intactes plus de quinze minutes. Les révolutions françaises, notre filiation gallo-gascone, ont désinhibé tous nos mécanismes intériorisés de mob control. Si tu mets les pieds sonores dans mon jardin, tu t’exposes à ma mandale.

D’autant que le camion peut s’arrêter devant une gare touristique et l’animateur monter sur le toit pour commencer une harangue d’une demi-heure, micro en main, pendant que deux assistantes accortes, cuisses nues et sourires enjôleurs, vous proposent, en uniforme, des tracts « politiques ». Le script est strictement identique à celui des vendeurs de mobiles délégués par les grands opérateurs dans les magasins d’électronique. La vulgarité de ce marketing à l’américaine, redoublé de la violence que l’on s’autorise parce qu’on sait que la foule ne mouftera pas, est une monstruosité générationnelle à vomir.

Cette monstruosité devient plus horrible encore quand on constate que certaines des techniques manipulatoires les plus animalières utilisées par ces équipes fonctionnent sur soi. En sillonnant la ville, les camions sont en effet toutes vitres ouvertes (il neige et fait zéro) et l’équipe occupant le camion, sourire de pingouin aux lèvres, fait de grands coucous avec la main aux passants. Comme des princesses de beauté sur un char fleuri. Ou comme des enfants sur un bateau-mouche.
Et stupeur : l’activation du registre de l’attendrissant, l’un des registres les plus primaires, a fonctionné chez moi. Je me suis surpris à trouver les gens du camion sympathiques et à me dire que peut-être, après tout, leur candidat pouvait l’être aussi…

*

La démocratie, serait-ce la mandale plus que le coucou ?


 
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