31 janvier 2008

Sociologie comparative via l’agent de circulation

Filed under: sociologie — Stéphane Barbery @ 8:19

Ne circulez pas, il y a quelque chose à voir.

Vous ne pouvez pas prendre le bus, marcher dans Kyoto sans les croiser tous les cent mètres, souvent par paire : les playmobils.

Ils feraient sourire s’ils ne faisaient pas peur. Un peu pitié. Et puis non, vous vous ravisez, ces corps ne dégagent pas le désespoir dans leurs uniformes impeccables bleu pervenche de colonel de l’armée mexicaine ou dans leurs tenues anti-intempéries – clignotantes – de travailleurs de plateformes pétrolières ; des tenues conçues par le costume designer de Moonraker et équipées de talkie-walkie à oreillette dernier cri.

Comme vous n’avez pas de catégorie pertinente pour les classer, poncifs et caricatures surgissent de votre base de références franchouillardes et vous pensez aux fourmis, aux robots, aux… playmobils.

Mais vous regardez attentivement et vous voyez bien que ce n’est pas cela.

Ce sont des agents de circulation. Privés. Je ne crois pas en avoir jamais vus en France. Le seul métier qui s’en rapprocherait dans l’hexagone serait un mixte portier-voiturier-placier d’hôtel de luxe.

Engagés par les parkings des grands magasins, par les compagnies de bus, de travaux publics, les musées, les écoles ou les immeubles de standing, ils ne servent… à rien.

Leur rôle consiste à veiller à ce que la voiture qui sort d’un immeuble le fasse rapidement et efficacement – sans risquer l’accident, sans mettre en danger la vie des piétons. Avec leur bâton rouge clignotant qui ressemble à un sabre laser (court) de magasin de jouets, et leur sifflet vindicatif, ils arrêtent la circulation, urgent les entrants et sortants de leurs parkings à procéder à leur manoeuvre tout en toisant d’une posture de police militaire ou de pions de collège troisième république les piétons pour leur intimer l’ordre de suspendre leur cheminement, puis les enjoignent à reprendre, en s’excusant du dérangement par une courbette – mais une courbette aussi courte que leur sabre laser vu qu’au fond, on n’a pas à s’excuser auprès de quelqu’un qu’on protège.

Ce qui surprend, c’est que ce script strictement inutile et robotisé est effectué avec l’esprit de sérieux et d’engagement des sergents instructeurs des films américains narrant la formation d’unités d’élites, et avec l’esprit de responsabilité et de sacrifice qu’on aimerait croire présent chez le personnel en charge d’une centrale nucléaire.
Sauf que là, ça ne sert à rien.

Et c’est ce rien, ce signifiant gratuit, qui se fait révélateur de structures fortes de la société.

En France où, en digne descendant de la révolution, chacun se prend pour le roi, personne ne voudrait de ce métier perçu comme pourri parce qu’inutile, pourri parce qu’un brin milice. Les agents de la circulation qui pourraient jouir de la poussière de prestige symbolique d’incarner la puissance publique, le bien général, doivent représenter l’une des professions les plus méprisées des français. On n’en voit d’ailleurs plus, sauf peut-être à Paris où ceux qui l’exercent sont majoritairement originaires des Dom-Tom ou enfants d’immigrés. La figure type en serait la maman réunionnaise qui toise d’un regard d’acier et d’un sourire nonchalant le conducteur du 4×4 contrevenant en lui rappelant, par ce seul regard, la culpabilité du passé colonial français. Mauvaise conscience que le conducteur, officiant du dieu bagnole, valide instantanément et qui flottera en lui quelques secondes en alimentant de quelques centimes le compte en banque de ses pulsions racistes.
Dans cette photo, cinq siècles d’histoire de France. Et probablement le prochain.

En Nouvelle Zélande, nous avons rencontré sur les routes un autre type d’agent de la circulation : employé par les sociétés de voirie, son rôle est, pour un français, tout aussi incompréhensiblement inutile que celui de son pendant japonais. Postés par paire aux deux extrémités d’un chantier, équipés d’un talkie et d’un ridicule panneau à deux faces « rouge, tu t’arrêtes / vert, tu passes », ces ouvriers régulent la circulation en cas de rétrécissement de la chaussée sur une voie. En France, ce rôle est tenu par des feux automatiques provisoires. Pas en Nouvelle Zélande. Peut-être pour des raisons de négociation syndicale. Peut-être parce que le trafic étant là-bas si faible et si peu régulier, la métronomie d’un feu automatique y serait frustrante. Mais toute ma sociologie de french frog déclenchait à chaque rencontre un rush de pitié mélangé à de la révolte devant l’assujettissement d’un humain à cette fonction qui pourrait être tenue par une machine régie par trois lignes de code.

En Nouvelle Zélande, le profil-type de cet agent de circulation, c’est le gros maori. Une force de la nature genre sumo capable de soulever une voiture, en tenue de chantier avec déflecteur orange sur un short et un t-shirt goudronnés, avec un sourire hilare, dents cassées, pas très futé, mais rayonnant comme un bodhisattva, les yeux protégés par des lunettes miroir de cycliste. C’est parfois un étudiant qui s’autorise, lui, à montrer qu’il s’ennuie. Parfois une femme et l’on sent alors toujours derrière elle l’horrible vibration de la misère.

On ne ressent aucune fonction policière dans l’exercice de cette régulation de la circulation. Il s’en dégage plutôt le sentiment d’un amical service intracommunautaire au sein d’un groupe de pionniers où tout le monde se connaît – à la manière des dames bénévoles qui font traverser les enfants à la sortie des écoles. Pas de nonchalance mais un flegme, la fierté ouvrière britannique, mais aussi l’ancien passé colonial victorien.

Au Japon, ce n’est pas ça. L’agent est ici majoritairement un homme de plus de quarante ans, souvent plus vieux, parfois une femme sévère au visage tendu par la haine. Tiré à quatre épingles, droit comme un i, il se forcera pendant son service à tendre à l’horizontale son bras – et il doit en souffrir – pour signifier que le piéton peut passer alors que tout le monde constate qu’aucune voiture n’est présente. Quand il s’active, l’intensité de ses gestes de karatéka est absolue. Il est tout entier dans sa fonction, il n’est plus que sa fonction, sans réflexivité, sans recul ou ironie. Ce qui met mal à l’aise, c’est précisément cette incapacité à deviner ce qui se trame subjectivement derrière ce script. Est-ce un authentique vécu d’absence à soi, une sorte de possession par le kami de la circulation, de l’entreprise, ou bien la scène est-elle jouée consciemment comme un mime burlesque où l’art suprême consisterait à figer tout sourire et susciter, pour rappel de la puissance qu’il incarne : stupeur et tremblement – et ce serait alors cela l’ironie ?

Je ne sais pas lire les traces de l’histoire du Japon qui s’expriment ici. La violence directe du contrôle social, dont la contrepartie est la sécurité et la régulation des tensions provoquées par la surdensité urbaine ? Les fiefs médiévaux et leurs gardes-frontières ressuscités dans l’entreprise ? La police militaire du Japon de la deuxième guerre mondiale ? Le goût du signe vide, des katas et de l’uniforme ? Les récents problèmes de retraite et la gestion des seniors sans emplois ? Une forme occupationnelle de traitement du chômage ?

Nicolas Bouvier évoque plusieurs fois dans Le Vide et le Plein cette hypothèse récurrente selon laquelle l’Asie déplacerait sur le collectif quelque chose que l’Occident accorde généralement au sujet. Une sorte de souveraineté, de légitimité égologique. Cela permettrait de comprendre comment des individus peuvent narcissiquement se satisfaire de tâches qu’ils investissent avec zèle et auxquelles un gaulois répondrait par un bras d’honneur et une colère de marseillais.

Je ne la sens pas trop, cette hypothèse.
Si je ressens que la dimension de la sphère subjective et celle de l’identité collective sont des créations sociales susceptibles de variations majeures, l’idée d’une dissolution, même temporaire, de l’une dans l’autre ne me convainct pas.

Les mois qui viennent m’aideront, je l’espère, à explorer cette question.

Je reste juste stupéfait, ces derniers jours, par la découverte du poids non plus de la géographie – comme lors de notre premier voyage ici – mais de l’histoire, sur chacune de nos vies d’humain…


28 janvier 2008

日本庭園 : l’ivresse du flacon cassé

Filed under: esthétique — Stéphane Barbery @ 6:52

Trop, c’est trop. Trois jardins en trois jours – et puis pas des petits jardins. Des jardins qui nécessitent de réserver au bureau impérial, de remplir son formulaire et de montrer son passeport.

Si vous venez au Japon, prévoyez des pauses – intensives – de moche. Ou de rien. Le temps est le seul Alka-Seltzer efficace pour la vue.

« Jardin » n’est d’ailleurs pas le mot adéquat pour nommer ces espaces. « Jardin » a un côté propret, résidentiel, loisir et agrément strictement incompatible avec la nature de Katsura, du Shugakuin, du Sento impérial.

Comment les définir ?

  • Ce ne sont pas des lieux que l’on habite. On peut y passer du temps, mais on n’y réside pas.
  • Ce sont des lieux clos saturés de végétaux – et quasi-vides de faune : pas assez canalisable, prévisible, elle foutrait le barouf dans l’agencement millimétré de l’ordonnancement végétal; impossible de faire tenir un oiseau sur un ikebana.
  • Cet espace doit condenser un monde – sa géographie, ses Quat’saizons-de-Vivaldi, sa métaphysique, son mood – vide d’êtres humains.
  • Cet espace doit être cheminable – en général autour d’une pièce d’eau qui double la surface de lumière et de reflets – en proposant à chaque station un point de vue unique, non redoublé, dont l’intensité émotionnelle – quel qu’en soit le registre – doit être portée à son extrême. Un kama-sutra, une érotologie oculaire en acte.
  • Les stations peuvent être agrémentées d’un toit mais on suspecte qu’ils ont toujours été symboliques, pas franchement utilisés.
  • L’idéal pour en profiter est d’y être seul (ou accompagné de transes conjointes) et d’avoir au moins la jouissance en durée d’une bonne séance de cinoche.

Autrement dit ce sont des miniatures extrémistes, à l’effet explosif : de la dope.

« Now this is Panda, from Mexico. Very good stuff. This is Bava, different, but equally good. And this is Choco from the Hartz Mountains of Germany. Now the first two are the same, forty-five an ounce — those are friend prices — but this one… (pointing to the Choco)…this one’s a little more expensive. It’s fifty-five. But when you shoot it, you’ll know where that extra money went. Nothing wrong with the first two. It’s real, real, real, good shit. But this one’s a fuckin’ madman. » (Pulp Fiction)

Tarantino aurait dû rajouter : « This is 日本庭園 (Nihon Teien) from Kyoto ».

Les 日本庭園 (- wanted, signifiant en français, maousse award – ) , c’est du fuckin’ madman bio, un riding the dragon pour les chanceux qui comme moi ne toucheront jamais à la poudre.

Mais ne nous emballons pas. Du projet à son actualisation, y’a de la marge. Parfois kilométrique. Le dealer ne tient pas toujours ses promesses. Même à Katsura qui est pourtant le fuckin’ madman du fuckin’ madman.

*

Le premier biniou qui tue l’amour, c’est la sacralisation du passé, la reliquisation de l’ancien : le seppuku continu du contemporain. Plus personne ne viendra rouler une galoche à la belle au bois dormant. L’inachevé reste figé dans son inachèvement.

Prenons Katsura, pour l’exemple. L’audace architecturale du bâtiment principal ne ressemble plus aujourd’hui qu’à une vague maison alsacienne déclinée en pavillon de résidence secondaire des années trente. Sa façade est presque désormais une insulte à la somptuosité de ce qui l’entoure. Il faudrait – il faudra – faire quelque chose pour mettre fin au gros couac visuel qu’elle constitue. Mais qui osera de nos jours avoir l’audace de certains créateurs d’antan capables de construire des placards en zig-zag ou de décorer l’intérieur d’une chaumière en motif d’échiquier bleu !? Qu’on ne se lance pas à la légère, bien sûr ! Qu’on se donne dix, vingt, trente, cinquante ans pour sélectionner le beau actuel que nous voulons léguer et qui s’insérera à la perfection dans le joyau – voilà qui pourtant témoignerait de la vie, de la valeur de notre génération. Et qui mettrait fin aux accointances un brin nécrophiles de la sanctuarisation actuelle.

Qu’auraient fait les concepteurs géniaux du passé s’ils avaient pu utiliser le verre, la clim, les matériaux de la Nasa ?

*

Le deuxième biniou tue-l’amour, est lui aussi discrètement « caractérisé par une attirance morbide pour les cadavres« . Je parle ici de la culture du monstre arboricole qui aurait dû crever naturellement, et que l’on maintient, avec un acharnement thérapeutique d’une violence inouïe, à coup de corset, de béquilles, de perfusion d’équilibre, dans un état de survie comateux, aux formes torturées et … laides. Les 日本庭園 ressemblent parfois – et c’en est à vous foutre les j’tons – à un laboratoire de tératologie sylvicole, à un asile végétal de gueules cassées à la Tardi – vous savez, les albums d’Adèle Blanc-Sec qui font cauchemarder…

Comment comprendre ce goût pour le difforme dégénéré ?

  • Cette incapacité au let die pourrait d’abord être un simple effet de la sanctuarisation. Ne pas prendre la responsabilité de retirer ce qu’un sensei d’il y a trois siècles a planté – un sensei qui n’aurait jamais imaginé ce devenir-ci de son inspiration et qui aurait assurément interdit qu’on laissât là cette horrible tumeur visuelle.
  • Deuxième hypothèse, ces formes torturées pourraient être la simple inertie du travail fin, légitime, sublime, de taille des branches, de la bonsaïsation – à échelle 1 – des arbres. Une déformation professionnelle qui s’ignore. Un geste technique qui, par automatisme, s’est coupé de sa réflexivité.
  • On pourrait également lire derrière cet excès de soin, une angoisse, un effroi : celui des kamis qui animent les arbres. Dans les temples shintô, les cordes tressées nouées autour des tronc, les papiers (kamis !) votifs pliés témoignent de la contemporanéité de cette conception des arbres comme poteaux télégraphiques, boîtes aux lettres intercédant vers les puissances surhumaines, habitat des esprits. Ici où l’œil ne peut se poser sans voir du bois, 木, c’est bien plus qu’un arbre. On comprend alors qu’on rechigne à s’en faire un ennemi en ne lui proposant pas un service illimité de soins palliatifs…
  • Quatrième hypothèse, celle du motto psy « on ne parle toujours que de soi » (applicable récursivement à ce texte). Le goût pour le tordu, pour le cassé, l’émotion, attirante ou révulsive, que ces difformités provoquent pourraient n’être que des résonances de ce que l’on ressent cassé ou tordu en soi. Le 日本庭園, comme tout chef d’œuvre, nous présenterait un miroir : celui de nos traumas (petits et grands) et du corset social. En déambulant dans un musée, on apprécie de tomber – sporadiquement – sur des Pinturas negras, sur des Bacon…
  • Dernière piste, celle du précédent motto transposé à la sociologie : il faudrait étudier l’histoire des 日本庭園 pour tenter de repérer si la culture de l’arbre agonisant est congruente au vieillissement du Japon, bref s’il s’agit d’un phénomène récent. Il pourrait alors ne pas simplement relever de l’ écho d’une culture marquée par le confucianisme, mais être le reflet de la place de plus en plus importante des vieillards au Japon. On voit dans la rue des femmes âgées aux corps tordus comme des arbres de 日本庭園. Cela provoque la même émotion. Et l’on est tout surpris, comme dans le teien, de constater qu’il se dégage souvent plus de vitalité et de force de ces corps que de ceux, mous comme des udons trop cuits, beattlesisés, kawaïsés, de la jeunesse étudiante…

*

Troisième biniou tue-l’amour : les couacs.

On ne tolère pas du meilleur des concertistes qu’il commette de fausses notes. Dans le cas contraire, on n’entend que cela. La position imparable de Gould consistait à prendre acte de la cruauté en jeu dans cette épreuve de trapéziste sans filet conduisant immanquablement les artistes à ne plus oser le risque. Le studio d’enregistrement est le filet qui libère le musicien de la pression malveillante du public et lui permet de se placer au seul centre de sa virtuosité interprétante en garantissant par contre-coup l’absence de couacs.

Or précisément, le 日本庭園, ce n’est pas du direct. C’est même du peaufinage d’un enregistrement commencé il y a plusieurs siècles. Alors les couacs, on les perçoit comme des klaxons d’alerte de centrale nucléaire.

Puisque je me vautre dans la métaphore, abandonnons-nous y sur un mode culinaire : une pointe trop salé et le plat révulse. Un chouilla trop sucré et le dessert écœure.

Pour le 日本庭園, c’est pareil. La moindre imperfection, le soupçon d’excès, le micron de trop peu et c’est la cata, la déception ravageuse qui laisse l’impression de prétention indue voire… de vulgarité. Pour l’absolu, on est forcément dans la sévère injustice du binaire : ya ou ya pas.

Et l’absolu est possible. Katsura, à l’exception de la façade de son bâtiment et de la pelouse de mousse qui l’entoure, c’est parfait.
Le Ginkakuji, c’est superlatif.
L’entrée du Koto-in, c’est sublime suprême.
Certaines stations du Sento impérial vous font émettre un gloussement de bonheur malgré vous.

Mais le Shugakuin, en tant que jardin et non en tant que point de vue magique sur les monts de Kyoto alentours, en janvier, est définitivement recalé. Trop, bien trop de couacs. Peu, si peu de finesse et d’élégance.

Dans le Shugakuin, comme dans le Sento impérial, un péché originel grève pour toujours le projet : celui de l’épat’, celui de la débauche d’espace comme signe extérieur de puissance ou comme témoignage de la claustration, paranoïaque ou symbolique, suscitée par le protocole impérial. Dès qu’il en impose, dès qu’on ressent qu’interviennent d’autres enjeux que celui de la seule transe individuelle du chemineur, de l’intime, le 日本庭園 meurt.

Un détail ne trompe pas : si vous pouvez circuler, côte à côte avec quelqu’un dans le teien, alors vous n’êtes pas dans un teien. Vous êtes dans un parcours touristique, qui peut être très beau, mais qui est au 日本庭園 ce que le technicolor des fifties est à Vermeer.

Le pire du pire, c’est le gravier blanc. Le pire du pire du pire, c’est le gravier gris – le même que celui qu’utilise la DDE. Qu’il soit trié un par un par des femmes expérimentées au foulard noué sur la tête comme dans les temps anciens n’y change rien. Si l’association japonaise de Suiseki prend la peine de traduire sur sa faq cette évidence, les responsables des jardins impériaux doivent forcément la connaître !

Autres exemples de couacs à sursauter : la lune gravée sur la grosse lanterne de pierre qui fait limite coeur sur un cahier d’adolescente ou la nazouillerie pseudo-mélancolique du bateau en bois où, tel le Lac de Lamartine, le temps fut suspendu une fois, un temps désormais à jamais passé. Dès que ça glue d’explicite, dès que le teien sort de sa fulgurance abstraite qui produit la stupéfaction d’une instant trance, alors le teien meurt.

Autre façon de le tuer à peu de frais – par le trop peu : en faire un jardin sec. Il n’existe pas de plus grosse escroquerie que le Ryoanji et le meilleur conseil d’ami que je puisse donner est de vous conjurer de ne pas perdre de temps sur cette foirade. L’idée d’induire un état modifié de conscience par appauvrissement du champs sensoriel est belle et classique. Mais en matière de 日本庭園, cela doit rester une idée ou mieux, un haiku. Sa concrétisation échoue lamentablement. Ou réussit parfaitement à illustrer en quoi le contrôle obsessionnelle épuise, stérilise, en quoi ce mauvais compromis rate toujours forcément sa cible – pour des vivants visant la joie.

*

Quatrième biniou tue-l’amour : le temps, la politique.

Un vivant visant la joie, ça pense à lui mais ça pense aux autres. Ca pense à lui car l’intimité exigée par le 日本庭園 implique que l’autre, il n’y en ait pas beaucoup voire pas du tout autour. Ca pense aux autres parce qu’un chef d’œuvre, surtout financé sur des fonds publics, ça doit être accessible à tous. Sacrée incompatibilité !

On a d’un côté un temps de visite restreint qui implique un cheminement au pas de charge, aux stations chronométrées imposées, musakisées par le récitatif encyclo-factuel d’un guide figé. On a les graviers et les sentiers d’autoroute encadrés par des piquets et des ficelles, équipement requis pour le passage de meutes, au QI de foule – à un chiffre – , transhumées en bus. Bref, la dégradation, le saccage.

De l’autre, l’impossibilité de réserver à quelques-uns un joyau, fierté et bien commun de l’humanité, qui exige pour être entretenu beaucoup de talents et de ressources.

Cette question ne se pose pas qu’aux teien : c’est celle de tous les musées.

Alors une idée comme ça pour dissuader l’effet pisse de chien « Toto est passé ici » du touriste qui vient pour ne pas voir mais pour y avoir été : la réservation requise pourrait être conditionnée au passage d’un QCM rapide portant sur les points-clés du laïus habituel du guide dont on pourrait dès lors se dispenser; oui, il faudrait lire – avant. Ce QCM serait intelligemment conçu pour guider le regard à voir et pas simplement à savoir. Ca découragerait les meutes en libérant du temps donc en suscitant l’intime. Et l’investissement initial de tous sacraliserait le cheminement tout en créant une communion collective dans le beau.

Option basse : réserver quelques créneaux silencieux, plus longs, pour les happy few.

*

Je me créerais bien un p’tit 日本庭園 perso. Mais je ne me sens ni le talent ni l’envie d’y tailler au coupe-ongle chaque brindille.

Arf…

Mais je veux bien remplir des QCM !


24 janvier 2008

Une sagacité presque agaçante (on n’y a pas pensé)

Filed under: Quotidien — Stéphane Barbery @ 13:18

Deux ébahissements joyeux du quotidien :

1) Sur le trône, on a le temps de regarder la porte. Et en haut à gauche, comme un gros judas de la taille d’une pièce de cinq francs avec un verre épais opaque. Qu’est-ce ? Un simple et ingénieux système permettant aux extérieurs un « j’ai vu de la lumière » : bref un « ne pas entrer sans avoir à frapper ».

2) Mon livre d’apprentissage de japonais propose sous les hiragana un romaji qui, on a beau vouloir bien faire, conduit imparablement à tricher. Je m’apprêtais à acheter du typex en bande ou un gros feutre noir pour barbouiller mon bouquin quand Shigenori me conduisit dans une papeterie pour acheter… une feuille transparente rouge. Quoi ? Qu’est-ce ? Un simple et ingénieux système permettant de masquer le romaji – imprimé en rouge – et permettant à l’oeil de lire sans avoir à tricher…

Ca me fait rire de plaisir


23 janvier 2008

Sento impérial : live and let die

Filed under: Texte — Stéphane Barbery @ 18:09


22 janvier 2008

Shugakuin : un « trop » d’espace sauvé par les Monts

Filed under: Texte — Stéphane Barbery @ 18:55


 
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