2 février 2008

Mémétique nécessairement marxiste d’un culte de la transience : beauty always dies

Filed under: Texte — Stéphane Barbery @ 19:32

Hier, dans la chouette librairie Random Walk située dans la galerie couverte de Teramachi, où le non-encore-japonisant peut trouver presque tous les livres existants sur le Japon (en anglais), des guides de voyages, des méthodes de langue et une très belle section design et photos, je suis entre autres tombé sur deux trésors :

  • The Japanese have a word for it de Boyé Lafayette de Mente, 1997, Passport book
  • A Tractate on Japanese Esthetics de Donald Richie, 2007, Stonebridge Press

Je me nourrirai avec gourmandise du premier dans les semaines qui viennent et y piocherai régulièrement pour m’aider à champollioniser ce qui m’entoure. Mais c’est le second, très court, une soixantaine de pages, qui m’a plongé ce matin dans un abîme en me proposant un miroir au reflet peu engageant.

Richie réussit une excellente synthèse des principales catégories et tentatives de conceptualisation de l’esthétique japonaise.

Si suggestion, irrégularité, simplicité, élégance caractérisent le beau japonais, c’est sans doute la célébration de l’impermanence, de la périssabilité, de la fugacité – et je propose de reprendre ici comme signifiant adéquat le beau mot anglais de transience – qui lui serait le plus spécifique – dans son étrangeté radicale au platono-kantisme occidental.

Katō Shūichi a émis l’hypothèse que la réclusion volontaire du Japon pendant plusieurs siècles a conduit son esthétique à prendre la place accordée à la religion dans d’autres cultures. Le beau était placé au centre de la société et y avait plus de valeur que la religion ou le devoir. Dans les sculptures bouddhiques de la période Heian, écrit Katō, « l’art n’était pas une illustration de la religion, mais la religion devient art ». Comme le deviendra plus tard le zen.

Ces quelques lignes m’ont stupéfait parce que je les ai senties justes. Et la fossilisation actuelle des pratiques artistiques traditionnelles peut réellement être perçue comme un effet de la rigidité superstitieuse d’un rite vidé de sa foi, dans un univers mécréant.

L’esthétique japonaise : culte de la transience ?

Richie, dans un profond rapprochement, cite une fulguration de Nabokov extraite d’un texte sur la Métamorphose de Kafka : « Beauty plus pity – that is the closest we can get to a definition of art. Where there is beauty there is pity for the simple reason that beauty must die : beauty always dies« …

Bon : quid de Marx et de mon abîme ?

Au début du Tractate, Richie rappelle la théorie au fond banale, marxiste, selon laquelle l’importance accordée à l’esthétique au sein d’une culture est le simple reflet de l’existence d’une classe dominante. Le bon goût – la capacité à discriminer le noble de l’ignoble au sein de son environnement – serait simplement l’unité d’évaluation d’un individu au sein de cette classe – dont le statut est de ne rien produire d’utile, de consommable. Le beau, la connaissance par l’esthète des canons du beau – forcément complexes, anciens et cryptés, pour en restreindre l’accès – ne seraient que des signes extérieurs de puissance au sein d’une société inégalitaire donnée. Le beau comme fondement de l’injustice, le beau comme fioul d’une esthéticocratie ?

J’aurais pu glisser sur cette hypothèse en souriant, moqueur, de ces aristocrates féodaux oisifs d’antan. Quand je me suis demandé, pour la gratuité de l’hypothèse, si elle pouvait aussi s’appliquer à moi.

Et pendant quelques heures, j’étais mal. Car cette grille de lecture pouvait rendre compte de beaucoup voire de l’essence de mon rapport au beau. Et si je n’étais au fond qu’un agent politico-économique inconscient rêvant d’une place au soleil de l’aristocratie ? Investir du temps, beaucoup de temps, dans les Arts, la littérature, venir à Kyoto, tenter d’assimiler la complexité cardinale des canons de l’esthétique japonaise, n’est-ce pas une tentative risible, infantile, de m’inscrire, sans vulgarité, dans la classe dominante de ma culture, en validant et perpétuant cette méchante domination ?

Une réponse honnête ne peut être qu’affirmative. Et forcément : ça fout les j’tons.

Mais c’est une réponse partielle. Car il lui manque son versant spinoziste, Orson-Scott-Cardien, Dawkinsien : celui de la joie, celui de la création, celui de la mémétique.

Envisager le sapiens sapiens comme primate, c’est douter qu’il puisse exister un jour une société qui ne soit pas hiérarchiquement pyramidale. Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas œuvrer à abaisser la hauteur de cette pyramide, à élargir sa base : cela consiste juste à ne pas prendre de posture d’anar de droite. Cela ne sert à rien de se moquer de ou de pleurer sur la loi de la chute des corps – ou sur la régulation éthologique d’une espèce, aussi « avancée » soit-elle. Si on n’échappe pas à cette pyramide et si elle forge et contraint, vers le haut, nos désirs et nos jours, elle n’est pas la seule loi, la seule contrainte.

La maximisation joyeuse de notre conatus, la transmission d’une trace informationnelle, sont d’autres lois qui s’appliquent à une échelle plus grande, plus profonde que celle, sociale, pyramidale, de notre espèce.

La joie de reconnaître des motifs et des formes optimisées pour notre perception sensorielle et notre sensibilité affective, la joie de créer – la plus intense que je connaisse -, la fierté anticipée puis réalisée de forger du juste qui touche au coeur et qui pourra rester un peu, ne peuvent être appréhendées par la grille de lecture marxiste dont il faut pourtant conserver le warning éclairant.

Alors reformuler son projet de vie en « mémétique nécessairement marxiste d’un culte de la transience » ?


 
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