
- Oui, mais pourquoi ?!
- Parce que c’est la tradition.
Cette réponse, quand elle clôture, n’est pas recevable.
Comme ne l’est pas la branchouillerie avant-gardiste : le changement pour le changement est aussi une tradition. Clôturante. Inepte.
Ni tradition ni avant-garde, l’art ne doit se soucier que de la forme juste, que de l’utilisation de tous les moyens dont il dispose pour viser l’expression la plus parfaite de l’émotion, pour maximiser la joie, pour élever les spectateurs contemporains qui actualisent sa raison d’être. Pas pour plaire aux morts.
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Lundi dernier, j’ai eu la chance d’assister à une représentation du Bunraku d’Osaka. Qui m’a émerveillé. Qui m’a frustré.
On dirait le rêve réalisé d’un milliardaire nostalgique de son guignol d’enfant. Un musée d’histoire naturelle où les marionnettistes sont eux-mêmes manipulés par leurs aïeux.
On frise le génial avec cette terrible sensation du « et si seulement… »
Sensation terrible car rien ne la justifie.
Si ce n’est l’obsolète, injuste et asséchant système iemoto de l’enseignement-transmission-légitimation des beaux-arts japonais.
Dans un documentaire vidéo réalisé par Tomoo Ueno pour la NHK sur les actuels maîtres Bunraku, on peut voir que ça rigole pas franchement dans les couloirs et les répétitions.
Il suffit pour en attester de repérer sur scène le teint gris, résigné, des récitants et des manipulateurs qui n’ont plus d’espoir d’avancement. Il suffit pour en attester de voir la morgue insolente des premiers d’la classe, des visibles chouchous qui se voient déjà en futurs petits despotes de demain.
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L’Unesco (c’est-à-dire vous, nous) a paradoxalement sa part de responsabilité dans ce figement ultra-conservateur. Comment améliorer désormais ce qui a été labellisé « patrimoine de l’humanité » ? Si, à court terme, ce type d’inscription permet d’obtenir des crédits, de taper dans la poche de mécènes et dans celle des touristes de tour-operator qui veulent goûter de « l’authentique », cet estampillage implique forcément aussi le maintien en l’état d’une forme passée que notre génération, que les générations futures, pourraient, à leur mesure, contribuer à sublimer davantage…
Quand on jette un coup d’oeil au texte de la convention de l’Unesco, on sent que ce n’est pas la « revitalisation » (I, 2, 3) qui importe, mais la « sauvegarde » (I, 1, a). On dirait le mauvais copier-coller d’une charte sur la préservation d’espèces animales menacées d’extinction…
L’art, c’est pas un panda.
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Une unique représentation. C’est dire que je suis ignare. Mais je me lance. Sur les points qui, après quelques jours de décantation, me semblent nécessiter une « revitalisation ».
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1) Où sont les femmes ?
Ben oui, juste cela : où sont-elles ? Je ne parle pas des marionnettes. Mais des manipulatrices, des récitantes, des musiciennes.
Le coeur du spectacle, c’est la voix de stentor, donc virile, du tayu, le récitant. Et un vieux monsieur qui singe une femme, aussi doué soit-il, c’est débile quand des femmes d’aujourd’hui pourraient interpréter à la perfection… des voix de femme. L’argument « oui mais ya qu’un seul récitant » ne tient pas car pour la troisième partie, sublime, de notre spectacle, Kanjincho, il y avait une dizaine de tayus sur scène, chacun jouant un caractère différent.
Je rêve donc d’un duel émulateur :
- deux récitants. Un homme, une femme.
- deux musiciens. Un homme, une femme. Un shamisen, un koto.
- des manipulateurs hommes, des manipulateurs femmes.
- des rôles de marionnettes, aussi beaux et grands pour les hommes que pour les femmes.
Et comme çà, à l’intuition et au risque de me faire lyncher, je parierais que, compte tenu de leurs talents de manipulatrice, de minaudeuse, d’enrobeuse mélodique : les femmes l’emporteraient…
Et puis une remarque mineure mais quand même : aujourd’hui, ça manque d’un soupçon de sexe, le bunraku. Avec un vieux monsieur comme récitant unique, on voit mal, euh, son, euh… introduction…
2) Où est notre temps ?
Qu’allons-nous transmettre de ce que nous sommes aujourd’hui et qui fera le pendant de ce que nous sommes fiers d’honorer d’hier ? Des marionnettes en bois et des socques de cinquante centimètres de haut ?
Il faut imaginer la liberté que pourrait donner au manipulateur l’utilisation des matériaux dont se servent sans honte et avec notre plus grand bonheur les effets spéciaux des films contemporains. La marionnette d’un petit alien, d’un yoda, d’un mystique de Dark Crystal sont des chefs d’oeuvre et il serait absurde de se priver des trouvailles qui les rendent possible quand on peut les utiliser.
Quand on voit le génie avec lequel le Cirque du Soleil a utilisé la technologie actuelle pour servir son art, on se prend légitimement à rêver d’un bunraku de notre temps, à la scène, à l’éclairage magnifiant les marionnettes, des marionnettes dont l’expressivité pourrait être décuplée par l’utilisation de micro-servomoteurs manipulés y compris à distance, y compris sans fil.
Dans les scènes intimistes par exemple, un écran pourrait projeter en gros plan l’image filmée des mouvements de visage manipulés en temps réel par des opérateurs qui viendraient saluer à la fin du spectacle. L’émotion serait tout aussi présente et bien plus forte que dans la situation actuelle où les manipulateurs sont contraints de forcer le trait pour que le spectateur situé à vingt mètres puisse saisir l’expression corporelle jouée.
Le Japon contemporain a su produire Ghost in the Shell. Le ghost sera toujours là. La shell a besoin d’une mise-à-jour.
3) Où est l’émancipation ?
Que suggère, qu’inscrit une oeuvre en soi ? Une édification moraliste (le sacrifice de l’amour pour honorer le devoir, le châtiment des offenseurs de l’ordre établi) ça va un peu. Mais si c’est le seul programme politique que l’on me propose et que l’on propose à mes semblables, je reconnais avoir quelques objections argumentées à avancer.
Un spectacle comme le bunraku doit divertir mais aller bien au-delà. Il doit délivrer, impulser, inspirer, relancer le vivant chez les vivants. La catharsis, bon sang, la catharsis ! On doit en ressortir muet, les yeux brillants, résolu. Et mettre en oeuvre, dans les jours qui suivent, les résolutions profondes, intimes, qui se sont imposées avec évidence en soi pendant la représentation.
Le bunraku, comme tous les arts de notre époque, doit devenir ericksonien.
Erickso qui ?