Cliquet des ripples du temps
Si je résume les linéaments de psychohistoire qui se dessinent ces derniers jours :
a) L’histoire est ericksonienne : nous piochons le mode d’emploi de notre futur dans les métaphores mythologiques suggestionnantes de notre passé collectif.
b) Le retour du refoulé, ou pire, le retour folique du forclos, c’est jamais très bon. Ne pas reconnaître ce que l’on a fait crée une déchirure dans le réel partagé qui rend impossible toute communication ultérieure, confiante, pérenne. Une collectivité, exactement comme un individu, ne peut vivre sainement avec elle-même et tranquillement avec les autres, qu’après avoir rééquilibré la balance de ses fautes. Quand tu ne rééquilibres pas, tu erres. Pour cesser d’errer, atteste. Cette exigence devrait figurer en tête du programme politique de tout Clisthène contemporain. La démocratie requiert aussi, s’il y a lieu, d’anti-oraisons funèbres.
c) La France et le Japon ne sont pas gandhiennes (pas d’humilité, pas d’espoir) car elles se vivent comme des Cours numero uno : au sommet de la pyramide humaine.
d) Il faut donc inférer l’existence, en psychohistoire, d’un effet cliquet. Un cadre sup habitué à sa benzbenzbenz aura du mal à la revendre, s’il se retrouve au chômdu, pour acheter une berline d’occase seyant mieux à son budget et aux besoins de sa famille. Cette difficulté à passer de la classe business à la classe éco, une fois qu’on a goûté à la première, se nomme en économie (et chez Spinoza) un effet cliquet.
Les peuples sont-ils les victimes de l’inertie psychohistorique de leur apogée ?
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Notons que toutes les apogées ne se ressemblent pas.
Tous les pays n’ont pas connu d’apogées impériales effectives.
Parfois, l’apogée est purement mythologique ou anticipée. Avec le grand classique : « on est des élus » (dans la construction de l’imminence de notre consécration « qui arrive, c’est certain »).
Parfois, elle est micro-locale : « tu t’souviens quand notre équipe a remporté trois fois de suite le championnat cantonal ? ».
Mais surtout, les qualificatifs associés à l’apogée peuvent varier du tout au tout. On peut atteindre le sommet de son histoire par son excellence, ses qualités, la conjonction fortuite de conditions climatico-économico-techniques bienveillantes et d’un chef charismatique. Ou bien par la violence de la horde.
Ca ne laisse pas les mêmes ripples sur l’étang du temps.
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On se construit, on se raconte, on se mythologise une histoire.
Les plus grands politiques sont les instituteurs. Une fois que vous avez pris plaisir à coller sur votre cahier rouge vos vignettes de Vercingétorix moustachu, de Louix XIV en hermine, de Napoléon sur son cheval : vous êtes fichus pour le reste de votre vie.
Je me demande donc comment les instituteurs d’aujourd’hui et de demain pourraient, en psychohistoriens conscients de leur suggestions libératoires, inspirantes ou aliénantes à très long terme, choisir – car le récit est toujours arbitraire – les apogées sur lesquelles s’appliquera l’effet cliquet des générations futures.
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Dans mon histoire personnelle par exemple, Castoriadis a créé de toute pièce le cadrage et le coup de projecteur sur l’Athènes du siècle d’or qui structure désormais ma mythologie.
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Un projet politique consisterait donc à choisir, dans l’histoire de l’humanité toute entière, des apogées de lumière, émancipantes, honorantes, bienveillantes. Et à en réactualiser le récit pour les écoliers actuels avec ce credo : voici l’histoire dont nous sommes fiers, voici les leçons que nous tirons des fautes que nous avons commises : voici l’histoire que nous nous choisissons.
