Yamato kotodama
L’improbable.
Il y a quelques années, par le biais de la liste des utilisateurs Linux de Caen, je rencontrai Serge. Qui initia quelques uns d’entre nous à la programmation – alors que nous lui avions fait l’insulte de préférer Python à Squeak, son monothéisme militant.
En parfait illettré, j’aime bien les langages informatiques. Quand on dit des trucs, ça fait des trucs.
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Nous sachant à Kyôto, Serge nous mit en relation avec Jean-François, un de ses collègues invité pour quelques mois par l’Université Keio.
La connexion internet de la fac permit à Jean-François d’avoir accès à une base de données en-ligne d’articles académiques (pour laquelle je rêve d’avoir un login illimité), et par ce biais, de tomber par hasard, en recherchant une référence sur Bashô, sur un chouette texte de Georges Bonneau de 1938 : « Le problème de la poésie japonaise : technique et traduction« .
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Si vous trouvez d’occasion chez un bouquiniste les livres de Bonneau sur le Japon (La Sensibilité Japonaise, Introduction au Kokinshû, La femme à la faucille, …), écrivez-moi.
Parce que j’ai envie de découvrir davantage les textes de ce spécialiste de la poésie japonaise (notamment populaire) qui enseigna à Kyodai. Son article rayonne chaleureusement et porte au plus haut l’exigence de rendre poétiquement accessible la poésie japonaise au lecteur francophone. Un accès facilité par le fait que la langue française partagerait, selon lui, les mêmes techniques de rythmes et de mélodies poétiques.
Bonneau, en quelques lignes intrigantes, relance l’envie d’explorer en profondeur la poésie du Soleil Levant. Il écrit que, bien plus que le haiku, le tanka – et le tanka ancien soucieux de ne pas utiliser de mots chinois – révèle l’esprit le plus authentique du Japon, constitue la porte la plus directement ouverte sur l’âme propre du Yamato.
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Intéressant cet article de wikipédia sur le Yamato Damashii dont je reprendrai ci-dessous les éléments qui ont fait s’agrandir mes pupilles.
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L’expression n’a pas bonne presse depuis son utilisation massive par les nationalistes de l’entre-deux qui en ont militarisé, un brin extrême-droitisé, la coloration.
Les endonymes sont des joyaux pour le psychohistorien qui se délecte de ces microcondensés de mythologies identitaires.
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Yamato Damashii, 大和魂, est composé de deux mots : 大和 et 魂. Une traduction rapide donnerait : l’esprit (damashii) du Japon (Yamato).
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Yamato est l’un des trois termes désignant, en japonais, le Japon. Les deux autres sont wa (倭 ou 和) et l’actuel nihon (日本) également prononcé nippon (ce qui sonne un brin plus national).
Wa est le plus ancien de ces termes. Il est dérivé du mot que la Chine des Han utilisait pour nommer le pays du Soleil levant et ses habitants : wō 倭. Le caractère combine graphiquement le radical 亻(individu, personne) et 委 wěi qui renverrait phonétiquement à l’idée de courber. Les érudits interprètent le 倭 comme connotant soit la soumission, la docilité, soit la petite taille. Comme j’ai du mal à imaginer des Chinois se sentir sensiblement plus grands que des Japonais, l’idée que, très tôt, ces derniers soient identifiés par la « courbette » – que j’estime ô combien, en digne descendant du roi soleil, quand elle exprime l’adéquate déférence – m’apparaît passionnante.
Evidemment, les scribes japonais du 8ème siècle ne pouvaient pas conserver cette connotation péjorative. Ils substituèrent donc, par proximité sonore, au « wa » 倭 un autre wa : 和, harmonie, paix.
L’harmonie, c’est déjà pas mal. Mais si elle doit nommer l’esprit d’un pays, autant qu’elle soit majestueuse, grandiose. Quand, pendant la période Asuka, les noms de lieu japonais furent standardisés pour être écrits en deux caractères, on ajouta devant le wa initial le kanji signifiant grand (大) pour aboutir à la constitution du mot écrit 大和, grande harmonie, une expression du chinois classique que l’on retrouve par exemple dans le I Ching (connu par tous les frantchouilles hippisants comme Yi King), le « traité canonique de la mue« .
Cette combinaison de deux kanjis 大和 se prononce donc en japonais « Yamato ». Une énonciation qui dériverait d’une entité plus ancienne, Yamataikoku, dont la localisation (Nord de Kyushu ou Kansai) est l’objet d’un grand débat. Si « Yama » renvoie très clairement à « montagne », le « to » final prête à des interprétations multiples : trace, chemin, porte, cité, capitale, lieu…
Bref, on ne sait pas trop ce que cela veut dire. Relevons simplement que cette référence à la montagne n’est pas anodine. On ne peut pas imaginer à quel point cet élément est important tant que l’on n’a pas mis les pieds au Japon.
Le Japon : des montagnes au bout du monde, entourées d’eau (salée).
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Le psychohistorien se délectera de la façon dont une insulte est transformée par l’arbitraire de la phonétique, par la rouerie traductrice et par la standardisation toponymique, en qualité spirituelle et comment cette dernière devient la référence, l’idéal sur lequel se construisent l’art et la spiritualité nippone.
J’aimerais beaucoup lire une histoire érudite de « l’harmonie » pour savoir si elle s’exprime avec autant de force au Japon avant la construction du mot Yamato, avant même l’importation du confucianisme qui la chérit, ou si on peut en trouver des traces dans le plus typisch de la culture des îles du Soleil Levant, si ce trait d’âme, cette sensibilité particulière, est un effet, non de l’histoire, mais de la géographie.
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L’utilisation par les ultra-nationalistes pendant la seconde guerre mondiale de l’expression « Yamato damaschii » a produit une variation féminine intéressante : Yamato Nadeshiko, métaphore florale de l’idéal de la femme japonaise traditionnelle : irréprochable et vaporeuse, soumise et altière, humble et sage, ménagère et capable de manier la lame pour défendre son pays, son honneur, résolue à mourir sur le champ.
Nadeshiko, 撫子, est le nom d’une fleur, Dianthus superbus, qu’on nomme en anglais « fringed pink », ce qui en soi pourrait être une définition parfaitement acceptable de mon flouflou. En France, on la nomme : oeillet frangé, oeillet élégant ou oeillet superbe. Tout un programme. Qui, bizarrerie de l’étrange, me sied parfaitement…
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Yamato damashii.
Damashii est la prononciation modulée pour cause de rendaku de tamashii, 魂, ou tama, 霊. Ce mot puise dans le champ sémantique shinto et ne renvoie pas simplement à l’esprit au sens de principe sous-jacent mais bel et bien à une dynamique kamique, à un arrière-monde, le vrai, celui de la nature et des esprits. Le linguiste Roy Andrew Miller suggère que l’allemand Geist ou que le mot français élan sont de meilleures traductions que l’anglais spirit ou soul.
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Tama.
L’improbable.
Koto-dama.
J’aime tomber sur des mots qui provoquent immédiatement en moi un vrai franc plaisir-sourire.
Kotodama, 言霊. Mot esprit, mot élan, mot magique : l’âme du verbe. Illustrant la croyance des japonais dans les énergies tama(shii) et la capacité de les solliciter, de les manipuler par le langage.
Comme le Dieu de la Genèse, fondateur de la pragmatique, qui performa et perlocuta le monde : quand il dit des trucs, ça fait des trucs.
Dieu est un informaticien. Ou nous sommes des illusions de la matrice.
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Le Kotodama, c’est le pouvoir spirituel contenu dans les mots et l’idée que la modulation adéquate de certains sons kamiques peut libérer, activer ce pouvoir dans le réel. Le kotodama, c’est l’incantation magique, le sort-son qui subjugue, influence, guérit, enchante, évoque et protège, conjure et transforme.
Dans la lignée du mantra et du aum, du dhāraṇī et du Paritta, du saccakiriya et du sutra incompréhensible parce qu’énoncé en prononciation japonaise de kanji chinois choisis pour transcrire phonétiquement du sanskrit.
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Quand on commence à lire sur le kotodama, on tombe sur son lien avec la poésie japonaise et notamment avec le waka de 31 syllabes : cinq lignes de 5, 7, 5, 7, 7. Autrement dit…. le tanka pointé du doigt par Bonneau.
La magie kotodama d’internet (où formuler sa question, c’est instantanément faire apparaître sa réponse) vous conduit alors vers le chouette article de Randle Keller Kimbrough : « Reading the Miraculous Powers of Japanese Poetry. Spells, Truth Acts, and a Medieval Buddhist Poetics of the Supernatural« .
J’extrais de cet article les trois citations ci-dessous.
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Au tout début du 9ème siècle, le Kūkai, l’important fondateur de la secte bouddhiste ésotérique Shingon, écrit : “L’exotérique utilise de nombreux mots pour signifier une seule chose. L’ésotérique libère des significations indénombrables à partir de chaque lettre d’un mot. Ceci est la fonction secrète du dharani.”
J’aime quand un japonais exprime ce pourquoi j’ai toujours aimé le Japon. Ce pour quoi j’écris aujourd’hui de Kyôto alors que je pourrais choisir d’être n’importe où ailleurs sur la planète.
Le Japon, pour reprendre des formules de Ryuichi Abe, l’un des scholars anglosaxons actuels de Kūkai, c’est la superabondance sémantique, la superéconomie de signification.
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Au tout début du 10ème siècle, le poète de cour Ki no Tsurayuki écrit dans son introduction à l’anthologie Kokin wakashū 古今和歌集 (Collection de Poèmes, passés et présents) que la poésie japonaise a le pouvoir de « remuer ciel et terre, de susciter l’émoi chez les dieux et les démons invisibles, d’adoucir les relations entre hommes et femmes, et d’apaiser le cœur des guerriers féroces ».
Pour comprendre l’importance de cette célèbre citation, il faut la lire et la relire au premier degré…
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Au tout début du 13ème siècle, dans ses Notes sans nom (Mumyōshō 无名抄), le poète-prêtre Kamo no Chōmei écrit : « De quelle façon un poème surpasse-t-il la langue ordinaire ? Parce qu’il contient de nombreuses vérités en un seul mot, parce qu’il ramasse, sans révéler, l’intention la plus profonde, parce qu’il convoque devant nos yeux des temps que nous n’avons pas vus, parce qu’il emploie l’ignoble pour exprimer le supérieur, et parce qu’il manifeste, dans ce qui ressemble à une folie, la vérité la plus mystérieuse. De ce fait, lorsque le cœur ne peut toucher son but et les mots sont insuffisants, si l’on doit s’exprimer en vers, les trente-un caractères [d'un tanka] auront le pouvoir d’émouvoir le ciel et la terre, de calmer les démons et les dieux ».
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Qu’est-ce que le Japon ?
言霊の幸(さきわ)う国
the land where the mysterious workings of language bring bliss.
La terre où le verbe assigne la joie.
