Le modèle B1 à l’épreuve du Jazz
Cet été, sur la longue route vers Sadogashima (les autoroutes japonaises sont limitées à 80 km/h et tout le monde gruge, frissonnant, en roulant à … 100), nous avons ressorti le vieux balladeur mp3 qui nous avait accompagnés pendant notre périple en Nouvelle Zélande.
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Cela faisait très longtemps que nous n’avions pas écouté de musique.
J’enclenche nos morceaux « classiques » fétiches.
Sonates de Beethoven.
Stupéfaction.
Sensation de platitude, de mollesse, de simplicité, de 2D.
Pergolese.
Absence de tenue, avachissement rococo outré, hystérisé.
Bach.
Oui Bach, même Bach !
Certaines fugues au piano résistent mais à peine. L’orgue les sauve davantage alors que j’ai toujours jusqu’à présent peu goûté le pompiérisme ostentatoire de cet instrument.
La linéarité, même large, du contrepoint nous apparaît simpliste.
Je zappe et rezappe entre tous nos morceaux pour découvrir un univers sonore comme construit au niveau à bulle : plat, lisse, morne, terne.
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D’où peut nous venir cette sensation d’étrangeté perturbante ?
Pas de l’adaptation de notre oreille à une musique locale puisque nous n’en écoutons quasiment pas.
Et je doute que les brèves expositions au konchikichinant des matsuri, ainsi que celles, encore exotiques à mes tympans, à la musique des quelques sessions de Nô auxquelles j’ai assisté récemment, aient pu modifier à ce point le référentiel de mon audition.
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Le filtre qu’applique notre nouvelle écoute a donc nécessairement été bouleversé par la totalité de notre environnement – dans lequel nous pensons et parlons pourtant encore en français.
Mon intuition immédiate est que ce filtre est l’effet des principes du modèle B1 présent autour de nous en continu au quotidien.
Dans l’architecture : extérieure mais surtout intérieure.
Dans les plats, les gestes, les codes, les patterns, les vêtements.
Dans Kyôto, ses jardins, ses chefs d’oeuvre.
Évidemment dans les kanji.
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Je continue de zapper très inquiet sur le lecteur mp3 monochrome et buggé.
Et, enfin, une musique résiste, ne déçoit pas notre souvenir, conserve chacune de ses dimensions, de son raffinement, de sa classe, de son élévation, de sa beauté.
C’est la plus chère à notre cœur.
Mais ce n’est pas du « classique ».
Ella.
Ella Fitzgerald.
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Le Japon a une connexion spécifique avec le Jazz.
Aujourd’hui, le moindre ramen-shop ou soba-shop chouette qui s’ouvre diffusera du très, très très bon jazz. Du jazz solide, clair. Celui lumineux des années 50-60.
On pourrait tenter d’expliquer l’omniprésence du jazz au Japon par un effet sociologique post-WWII.
Pour les jeunes japonais d’aujourd’hui, tout ce qui connote Japon traditionnel a un aspect extrême droite conservateur, traditionalisme désuet, dépassé. Un magasin qui passerait un fond sonore de musique japonaise aurait une signature « troisième âge ». Si l’on veut éviter l’effet froufrou pour ménagère d’une muzak « classique viennoise » ou la vulgarité de la jpop, si l’on recherche un brin de chic « exotique » : reste le jazz.
J’ai le sentiment que ce n’est pas le simple rejet de l’ancien et l’attrait pour la musique cool intello du vainqueur qui rend le jazz social-historiquement intéressant pour les japonais. Le fait qu’il s’agisse d’une création noire, émergeant d’un groupe « ethnique » méprisé par les wasp impérialistes doit jouer dans les critères de connivence, dans les critères subtilissimes de résistance et de bras d’honneur au sein même du processus d’occidentalisation.
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Mais ces explications me semblent fondamentalement insuffisantes.
J’ai l’intuition forte que si les japonais sont si sensibles au jazz classique, c’est que ce dernier est construit sur une architecture dont les principes sont incroyablement proches de ceux de l’esthétique japonaise.
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Je me demande si Daihachi Oguchi, le percussionniste de Nagano formé au jazz qui créa dans les années 50 les ensembles de Taiko a écrit sur cette proximité.
J’aimerais beaucoup lire des textes de musicologues sur ce sujet s’il en existe.
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Cette intuition me donne l’occasion de tester le modèle B1 dont je rappelle les 10 critères : Anaxialisme / Sémio-fractalisme / Espacement / Encadrement / Coupe / Authenticité / Kami-Karma / Noblesse / Gaîté / Harmonie.
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Anaxialisme : le swing, c’est-à-dire la palpitation, le battement cardiaque du jazz est un synonyme strict, parfait, de l’anaxialisme. Comme pour les kanji, il s’agit de décentrer d’un chouilla le centre de symétrie pour créer ce subtil déséquilibre qui produit l’élan, la dynamique, la course, la vie de la forme (ici le plus souvent du rythme). Les variations mélodiques sur le thème sont un autre parfait exemple d’anaxialisme, tout comme les colorations harmoniques subtilement décalées.
Un scat d’Ella, une improvisation de Monk : purs anaxialismes.
C’est ce qui rend si puissante l’émotion du rattrapage des notes à la limite du couac, lequel pourrait presque être défini comme anaxialisme outré qu’il convient, en aristotélicien bon père de famille, de réguler/modérer.
De la même façon, les voix cassées.
Celle trop détruite, fracassée, de Billie Holiday, lui fait perdre, à mes yeux, sa valeur.
La mini-micro dissonnance de la voix de Sarah Vaughan, son léger grain (comparé au lissé de cristal parfait d’Ella) ont le niveau d’anaxialisme requis pour étreindre la gorge et le coeur.
La voix de Chet Baker, tout pareil.
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[Incise hors-jazz : les voix des pépés de Buena Vista Social Club ont une intensité d'anaxialisme parfaite, ce qui transforme leur chant en chaleureux foyers de flammes vivantes.]
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Sémio-fractalisme : l’imbrication de patterns composées de patterns qui elles-mêmes en empruntent à d’autres, les micro-citations complices ou secrètes, la scolastique lettrée des standards, tous créent ce velours fractal de signifiants non-lexicaux similaire à celui des kanji et de l’art japonais.
Difficile d’apprécier pleinement un tanka ou une pièce de nô si l’on ne perçoit pas le scintillement des références aux œuvres qui les précèdent.
Idem pour un morceau de jazz.
Ce qui contribue à créer cette sensation où le micro condense et synthétise le macro – sans perte d’information. Sentiment de richesse (parfois d’opulence ostentatoire à la chinoise), mais aussi de labyrinthe (avec le brin d’effroi qui lui est consubstantiel).
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Espacement : ah la syncope ! Ah l’art de l’espacement de Thelonius Monk ! Les plus grands musiciens de jazz sont des génies du ma.
La musique d’Art Tatum, l’essentiel du freejazz et du jazz post-sixties en manquent.
Le risque de toute musique reposant essentiellement sur l’improvisation, c’est de tenter les kékés virtuoses.
La virtuosité est une crânerie facile. Quand on est capable de montrer aux autres que l’on peut mettre 15 notes là où la moyenne des pros ne peut en mettre que 10, il est difficile d’avoir la maturité de se frustrer à n’en mettre que 7 – les sept notes requises par l’espacement juste, par le ma qui seul peut venir équilibrer le porte-à-faux anaxialiste.
Un beau jazz doit être lisible. Par tous : Monk, pur génie calligraphe.
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Encadrement : le carré dans lequel on trace des kanji a son équivalent en jazz dans la notion de « morceau », ces (petites) unités autarciques de temps qui se déroulent dans le jo-ha-kyu du nô, dans le déploiement de la résolution d’une tension.
C’est parce qu’on sait que les formes exposées par les musiciens sont bornées qu’on peut en appréhender l’anaxialisme et l’espacement.
De même l’organisation extraordinairement structurée, hiérarchisée de cette musique (avec le plus souvent un leader qui peut choisir de distribuer des temps de solistes à ses accompagnateurs) produit cette sensation de tenue, d’êtres conscients respectueux des règles, des limites : le jazz comme musique civilisée.
Exactement la sensation que l’on a, en continu, au Japon.
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Coupe : il y a plus de lien, de liant, dans le jazz que dans l’art japonais.
Sans doute est-ce là un effet requis par une musique mélodique.
Si tu coupes trop le thème, tu n’as plus que des petits morceaux de partition déchirée.
Le kire existe pourtant en jazz de plusieurs façons.
Par le rythme et ses changements. Le battement du percussionniste donne ce haché croustillant qui texture en crountch ce qui serait sinon trop mielleux, trop mou.
Mais la coupe vient surtout des envolées d’improvisations de solistes géniaux qui régulièrement, erratiquement, prennent à contre-pied ton expectative, suscitant cette stupéfaction ébahie devant l’élégance d’une solution musicale à une situation qui apparaissait inextricable.
Ces instantanés de fulguration sont du kire pur, de stupéfiants assauts de Musashi.
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Authenticité : le jazz est une musique où l’on ne peut pas tromper. La moindre inauthenticité y est tellement visible qu’aucun musicien ne peut ne serait-ce que l’envisager comme option d’extrême secours. Même les crâneries virtuoses sont authentiques. Le jazz est la musique de la présence nécessairement requise de l’âme. Et c’est l’un des points de rapprochement les plus forts avec l’art japonais.
L’art occidental est saturé, pourri, pollué par la présence massive de tricheurs, de faux-selfs, de singeries vernies, de verroteries. Les conditions de création, d’expression du jazz, rendent cet écœurant parasitage impossible. D’où cette sensation de pureté, de communauté, de fraternité vraie que produit cette musique.
L’authenticité absolue au point où elle en est douloureuse (et pour moi inaudible) : Billie Holiday.
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Kami-Karma : le jazz est un enfant de l’histoire de l’esclavage. On n’y trouvera pas la moindre trace de shinto-bouddhisme sinisé.
Mais, très proche, une culture de la transe.
Que l’essentiel des musiciens de jazz ait commencé dans des églises en accompagnant et déclenchant des extases n’y est pas pour rien. Mais les racines sont plus profondes encore et l’on ressent, sans la comprendre, sans pouvoir vraiment la désigner, la présence d’une lignée de spiritualité africaine. Non pas des kami mais un ou des esprits. Non pas la nature, mais le désespoir urbain d’en être coupé, de ressentir que son corps est optimisé pour d’autres environnements que ceux du béton, des nightclubs, du macadam.
Il y a dans le jazz un aspect terreux et humble (la voix d’Armstrong comme le plus sublime des raku), un wabi-sabi qui place l’être humain dans une cosmologie proche de celle de l’Asie et qui n’est, en tous les cas, pas celle de Descartes et du monde judéo-chrétien.
La transe continue, légère, que suscite et requiert le kami-karma, c’est ce qu’on appelle en Occident, avec un effroyable arrière-goût – celui de l’amertume de la perte : la spiritualité.
Or oui, le jazz requiert la transe, suscite la transe : est « spiritualité ».
Le jazz comme réenchantement urbain, nocturne, du monde.
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Noblesse : il n’y a qu’à égrener la liste des grands musiciens de jazz pour voir immédiatement apparaître une cour de Princes et de Princesses.
Il s’agit là sans doute d’un effet du principe d’authenticité : une présence vraie échappe mécaniquement à toute vulgarité. S’exposer à nu, au jugement immédiat et dernier de l’instant de l’improvisation, c’est incarner la noblesse, l’excellence digne qui affronte l’angoisse, les risques de l’exposition et de l’échec, pour pousser le plus loin possible son talent, le laisser sortir de soi comme seule justification de son existence, pour mieux le partager, pour mieux le donner à autrui, comme pur don, dans l’espoir qu’il allumera d’autres lumières, qu’il inspirera d’autres vocations.
L’idéal-type de la noblesse absolue : Ella.
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Gaîté : bien sûr, le jazz comme musique d’exil, comme témoignage de la solitude ’round midnight et du picotement glacé des sommets, est mélancolique. Mais le jazz, ce sont aussi les bœufs hade, la trompette d’Armstrong, les scats de pure joie d’Ella avec l’orchestre de Duke Ellington, la gniak collective, la vraie matsuri joyeuse.
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Harmonie. Oui, le bon jazz est celui qui sait tisser harmonieusement chacun des critères précédents. Et le jazz « classique » a su pousser très haut cet art du wa, l’harmonie mesurée de ses composants. Dès qu’un élément fait défaut, le jazz, même le plus exceptionnel, perd son génie.
L’hime du wa : Ella
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Il n’est donc pas étonnant que le jazz soit si populaire au Japon. Ni qu’Ella résiste sur un trajet d’autoroute nippon mieux que Bach, qui manque totalement d’anaxialisme (probablement en partie parce qu’il pense dans une langue sans kanji).
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Le jazz semble ainsi valider le modèle B1.
Mais le valide en le sortant de son exotisme ethnologique « soleil levant » pour en faire une grille à vocation universelle.
Les directions pointées par cette perspective ne sont alors plus celles de la genèse, de l’histoire locale de l’émergence de ces critères.
Si ces critères sont universels, la question majeure devient : pourquoi ce modèle fonctionne-t-il ? Quelle ergonomie psychologique fait-il résonner ?




