9 septembre 2008

La tenue de l’anaxialisme épuré du web ∞.0

Filed under: esthétique — Stéphane Barbery @ 16:44

Ma passion amoureuse pour le Japon remonte à l’adolescence.

Et mon objectif depuis longtemps déclaré : comprendre, nommer les déterminants de cette fascination.
Non comme une fin mais comme moyen.

Comme Léonard, devenir anatomiste pour mieux rendre les corps humains. Connaître la nature, la mécanique des os, des muscles et des jointures, pour mieux voir et reproduire la topologie non euclidienne de la peau dans le dessin d’un mouvement qui étreint. Non pas chirurgien mais artiste. Non pas scholaste mais homme qui cherche à mieux vivre.

*

Je ressens que modéliser les déclencheurs émotionnels et la nature de l’intensité de l’esthétique japonaise constitue à la fois le sésame et le terme de cette quête.

Parce que la beauté au Japon n’est pas comme en Occident une dimension cultureuse assignée à résidence dans les musées-sanctuaires-temples-marchands ou, autre modalité de cette nouvelle religion désenchantée, un heureux accident géographique, signature du dieu biblique, capturé dans un paysage.

Ici, la beauté est permanente.
Une permanence avec l’esquisse du petit sourire en coin de célébrer l’impermanence.

Ici la beauté est permanente, mais.
Pas comme un Eldorado, une Atlantis, un Eden.

Le Japon d’aujourd’hui, c’est aussi les monts Fuji de sacs poubelles sous leur bâche fluo qui, tous les matins, évoquent les grèves des éboueurs napolitains; les fils électriques comme des toiles d’araignées mortes depuis longtemps; la cimentisation sans fin macadamée à l’infini de la vie; des routes brejnéviennes; la bidonvillisation d’un terroir infiniment moins beau que celui de la Nouvelle Zélande, moins beau que le terroir français; les accumulations bordéliques de brocanteur à la maison et au bureau; les néons qui t’agressent les pupilles.

Du laid tout autour. Et pourtant la beauté permanente. Etreignante. Nouante. Qui te maintient en transe légère continue.

Mon Japon, c’est cette beauté. Qui n’a rien à voir avec un territoire, un peuple, une époque.
Car cette beauté spécifique, particulière dans son ramassement, sa force, sa permanence, je la trouve aussi sur d’autres territoires, produite par d’autres peuples, d’autres époques.

*

Ce que je cherche au Japon, ce n’est pas le Japon. Mais ce qu’il a réussi, aujourd’hui un peu mieux que d’autres, à capturer du solaire de la beauté. Une réussite que le Japon actuel ignore ou minore parce qu’il applique à lui-même la trompeuse, horrible, dégradante, échelle de valeurs occidentale qui place la technique – et en premier lieu la technique de destruction – comme mètre-étalon de ce qui vaut. Le pouvoir défini comme pouvoir de nuire. Voilà la trace décadente, arrogante, honteuse, que les temps actuels laisseront probablement.

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Sauf que les empires, les princes, les généraux, les brigades, les conseillers, les faits d’armes et même les crimes contre l’humanité s’effacent. L’horrible est puni par l’oubli. Le bourreau comme ses victimes. Tout cet infini du mal et de la souffrance : pour rien. Nausée.

Les défaiseurs et ce qu’ils ont défait sont condamnés à être défaits.
Le faire prime sur le fer.
Seule la beauté, inactuelle, survit. Témoigne du coeur de l’homme. Du bon en lui.

Nous devrions le savoir plus que d’autres car c’est la leçon d’un pilier-maître de notre identité : l’Iliade – Homère (ou la collectivité anonyme des faiseurs que ce nom chapeaute) plus qu’Achille (Superman d’antan issu des fantasmes des Clark Kent antiques).
Pas la guerre mais l’oeuvre. Sa beauté.
Voilà la mémoire, voilà la trace. Tel est le faire qui subsistera de nos milliards de vies dans quelques milliers d’années.

*

Je ressens fort qu’à ce moment de l’histoire de l’humanité, c’est ici, à Kyôto, qu’il faut être. En occidental. Parce que seule sans doute une conscience gaijin, avec son maniérisme réflexif d’être au monde, est peut-être en mesure de se faire l’anatomiste de l’ergonomique concentration esthétique du Japon : un anatomiste ne dissèque pas son propre corps.

*

Etre ici et transmettre. En pensant aux fusions étranges, non linéaires comme celle du Taiko, qui produiront la beauté de demain, l’intensité du beau dans le monde de demain. Avec cette intuition que la fonction historique de notre époque consiste à être cet embranchement.

Notre monde requiert un anti-Meiji où c’est le Japon – entendons-nous bien : le Japon intemporel, pas celui actuel, un brin dégradé à la gallo-romaine, par l’Occident – un anti-Meiji où c’est le Japon, où c’est la beauté japonaise qui devient un modèle à incorporer. Pas à dupliquer : à faire nôtre.

*

En février dernier, en sentant résonner en moi la si profonde et juste modélisation du wabi-sabi par Leonard Koren, j’avais commencé l’élaboration d’une liste de ce que je ressens comme ce Japon dans ce qui n’est pas Japon.

*

Quelques jours plus tard, je tentais de nommer une sensation forte dans l’appréhension de mon environnement quotidien kyotoïte. J’avais le sentiment alors qu’il s’agissait d’un effet de l’absence de cercles, de l’effet du ensô comme déformation wabi-sabi de la figure parfaite organisatrice et symbole du cosmos occidental, le rond.

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Et puis, il y a presque deux mois maintenant, je suis tombé sur cette incise d’Yves Maniette :
« 769. 互 : mutuel. Très rares sont les caractères présentant un centre de symétrie… » (Les Kanjis dans la Tête, Y. Maniette, p. 207).

Et depuis, tous les jours, je ne cesse d’être happé par cette évidence qui nomme beaucoup mieux que le ensô ma sensation de février : l’absence d’axe de symétrie.

Un évitement constant organisé. Non réflexif. Quasi-impossible à nommer quand on ne l’a pas repéré, parce que non conceptuel. Et qui est pourtant là partout. Tout le temps.

Le Japon : c’est l’an-axialisme.

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On peut trouver de multiples explications de l’anaxialisme. Psychologiques, politiques, historiques, religieuses, géographiques. Toutes fonctionnent comme cofacteurs. Je les explorerai dans le futur car elles sont à l’origine du cachet du Japon si on le compare à ses voisins asiatiques à qui il a tant pris.

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Ce qui me passionne, c’est que ma découverte de cette clé majeure s’est faite par l’écriture. Ce sont les kanjis qui m’ont ouvert la main / les yeux / le coeur. Et plus j’avance dans l’apprentissage des idéogrammes, plus je ressens que mon geste, qui tous les jours trace, organise mon regard et mon rapport au monde selon les règles d’ordonnancement des caractères. Que le beau naît du signe. Qu’on y accède – sous les mots – par lui.

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L’anaxialisme qui produit cette sensation dynamique de déséquilibre équilibré, celle que l’on ressent quand on déplace son corps, cet émoi du mouvement stable dans son instabilité contrôlée, cette jouissance du jongleur sur le fil de la maîtrise du risque, cette syncope du sans filet : voilà la source vive de la vie rayonnante, orgasmique, du beau japonais.

Et c’est le texte, c’est l’écrit qui sature l’environnement et chaque minute d’éveil, qui l’alimente, l’entretien, bûchette de lettre, par bûchette de lettre.

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Incise sibylline pour les gamers : je me demande si ce n’est pas cette exposition continue à l’anaxialisme qui produit en partie la stupéfiante, l’extra-terrestre, dextérité des jeunes japonais dans les shmup.
Le shmup comme virelangue gestuelle d’une syntaxe de voltigeurs.

*

Si les kanji m’ont conduit à l’anaxialisme, si l’écriture est peut-être la mère de toutes les matrices du beau japonais, les kanji ne contiendraient-ils pas d’autres règles d’ordonnancement, d’autres chromosomes majeurs du Beau ?

A ce jour, en débutant, à l’intuition, j’en perçois au moins trois autres :
- le sémio-fractalisme
- ma, 間, ou l’équilibre gestaltique, une autre façon de dire l’épure
- le cadre (la tenue)

*

Sémio-fractalisme. Il faut avoir joué avec le zoom d’un programme de visualisation de fractales pour percevoir à quel point l’abysse de la symétrie d’échelle a quelque chose à voir avec la façon dont les kanjis sont composés d’autres kanjis qui eux-mêmes…

Certes, une fois le kanji mémorisé, on ne perçoit plus cette sensation d’engrenages de montre : on ne voit plus qu’une brique. A peine un tout. L’indice de la forme suffit à nous permettre de lire le mot.

Pourtant, sur la page, bruissent encore les feuilles de l’arbre. Dont on aperçoit les appareils de Golgi.

*

Le Japon est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de solaires paroles;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.

*

Matsu, Momiji, Take, Koke.
- Pin, érable, bambou, mousse -
Eclats de fleurs.
Le soleil dans les branches.
La forêt est un kanji.
Le jardin, une forêt.
Habite le signe
Tu habiteras le beau.

*

Les échos chuchotants – hypertextuels par le sens et la forme – des idéogrammes évoquent aussi, dans leur transformation en fondu enchaîné, une dialectique naturelle, celle des saisons et des végétaux, celle des formes et des couleurs. Un kaléidoscope bio du signifié.

La récursivité du sens est un flux proche de celui du temps, de son évanescence qui n’est pas étiolage mais ruban de Moebius, thermodynamique sans entropie.

Cellule consciente de faire corps avec un tout plus grand. La beauté comme appartenance. La marque, comme reconnaissance.

Le sémio-fractalisme comme métonymie de l’humain.
La beauté comme web ∞.0

*

Ma, 間

L’épure dont je pensais jusqu’à présent – le mot résonne si nu adamantin – qu’il désignait le coeur de ce qui me plaît ici n’est qu’un effet. L’effet du ma.

Ma est gestalt : honorer respectueusement, consciemment, en éclairagiste religieux d’un effeuillage de pythie, le fond : pour que resurgisse comme les traces de doigts d’une gifle la forme.

Ma, c’est éclairer par l’espace.
Dans un kanji de 25 traits, le ma rayonne.

L’équilibre, la grâce sont produites par la respiration ample du ma.
Le soi-disant vide, le supposé rien, n’est pas vide, n’est pas rien. Mais ma. Pure lumière qui habille solairement chaque trait.

Espace juste, distance juste. Dosée au micron comme une danse. Et dont l’épaisseur d’hermine immatérielle honore.

Le ma comme respect.

Respect prudent devant le katana de l’autre. Respect prudent devant le kata de karaté de l’autre.
Ma est aussi l’effet de la maîtrise du couper-tuer-kire.

Respectueuse déférence – prudente.

D’où aussi ce chill. Cette légère sensation de froid de l’effroi. De recul. D’intervalle.

Une distance qu’en débutant tu ressens comme de sécurité.
Mais avec l’âge, tu disposes le ma, tu en disposes, tu le vis comme sanctuaire.
Comme un artisan maniant des outils dangereux et plaçant fermement, surconsciemment, ses doigts là où tu tremblerais.

Ma : honorer, respecter, vêtir, dénuder, protéger, vivre et faire naître.
Dans l’équilibre elliptique du juste

Le son du shakuhachi

*

- Can you do that?
- I can, but not that close.
- Then you can’t do it. What if your enemy… is three inches in front of you…

(Kill Bill 2)

*

Peut-être le ma est-il le produit d’une culture où l’espace fait défaut. Un art de la parcimonie. D’îles sans plaine.

Parce que l’autre clé esthétique que nous livre le kanji, c’est le cadre.
Les caractères se tracent dans des carrés-casiers invisibles. Ou figurés.

Une matrice de comptable obsessionnel fortiche au sudoku, d’officier d’armurerie nucléaire composant à l’orgue de Barbarie, de responsable informatique de données bancaires champion de mots-croisés, de prof de psycho retraitée collectionnant les repose-baguettes.

Oui, le Japon, c’est aussi habiter un tableau Excel.
Vivre en occidental, c’est ignorer la réalité inéluctable du tableau. La dénier en y dessinant des totos comme s’il s’agissait d’un Paint.

*

Un cadre, ça te donne de la tenue. La noblesse du maintien.
Ce qui fait des japonaises, même humbles, même vulgaires, des princesses.

Le structuralisme, ce n’est pas très drôle. On y déconne pas.
Mais cette rigidité t’apporte la ouate coconneuse, sereine, du confort tranquille. D’un sans-prix : la sécurité.
Chacun protège tous. Chacun se sent avoir une place. Même mineure.
Se sent épié, cerné. Vu. Mais soutenu. Existant.

Le cadre, c’est la politesse des bien élevés. La prestance de ceux qui n’ont pas besoin de la ramener.

C’est savoir se tenir. Dans le carré d’une scène de Nô. Dans l’espace délimité par l’enceinte et les Torii du temple.
Une tenue plus majestueuse que la majesté franchouille car anaxialiste : l’inverse du nombrilisme.

Savoir se tenir à une place qui est toujours le reflet du macrocosme. Qui est perçu comme cellule miroir, backup et MD5 de l’univers.

Le cadre, la tenue : un pentacle ouvrant en sécurité l’au-delà

*

Je ressens que modéliser les déclencheurs émotionnels et la nature de l’intensité de l’esthétique japonaise constitue à la fois le sésame et le terme de cette quête.

n’est pas 大羊. La beauté n’est pas un grand mouton.
美 : la tenue de l’anaxialisme épuré du web ∞.0

(à suivre sur : la Chine – non je n’ignore pas que les idéogrammes sont chinois -, la France, le jazz)


 
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